Souvenirs d'enfance
de Yvette Gremillon



Paula avait beau se regarder dans la glace, non et non et non, elle ne pouvait comprendre celles et ceux qui ne cessaient de lui dire :
- Oh mais qu'est ce qu'ils sont beaux tes cheveux, t'en as de la chance !
Elle se disait dans son for intérieur qu'ils voulaient certainement lui faire plaisir. Elle était persuadée qu'ils ne pouvaient absolument pas penser ce qu'ils exprimaient.
Triste héritage paternel ! Elle avait des cheveux frisés, crépus qui faisaient sa désolation. Elle ne pouvait les brosser seule et lorsque sa maman enceinte et presque à terme ne pouvait s'en occuper car elle était trop fatiguée c'était son papa qui prenait le relais.
Elle ressentait de plus en plus sa chevelure comme une malédiction.
C'était ma meilleure amie, j'avais de la peine pour elle lorsque je voyais son père la coiffer. Pour qu'elle ne bouge pas, il la coinçait entre ses grandes jambes et passait la brosse dans ses cheveux sans se préoccuper de savoir s'il lui faisait mal ou pas. Il fallait les lisser, démêler les nœuds et surtout, il ne fallait pas qu'elle se plaigne…
J'observais Paula se tordre dans tous les sens pour éviter la douleur et se retenir de dire « aie ». Je savais qu'à ce moment là, elle en voulait à la terre entière :
- Mais cesse donc de gigoter, je n'y arriverai jamais grondait son père d'un ton péremptoire.
Un jour que je jouais avec elle dans la cour de récréation de l'école, elle dit :
- ce que je voudrais te ressembler, avoir tes cheveux. ils sont si beaux et toi tu es si belle et moi je suis si laide ;
Laide, elle ne l'était pas. Grande et menue, timide et complexée par ses cheveux elle avait tout d'une rebelle ce qui n'améliorait pas ses rapports avec les autres. C'était une écorchée vive. Mais elle n'était pas laide.
- Tu n'es pas bien répondis je avec véhémence. Pourquoi tu dis ça ?
- Mais tu vois bien répondit Paula en passant alors ses doigts dans ses cheveux, je ne peux même pas les caresser.
- Mais non, mais non, disais je dans l'espoir de trouver les mots les plus rassurants et convaincants.
Alors tel un animal blessé, elle allait se réfugier dans sa solitude.
Elle était triste. Je savais qu'elle venait de perdre sa maman qui n'avait pu mener à terme sa grossesse, (Elle attendait des jumeaux) J'aurais fait n'importe quoi pour lui ôter le chagrin.
Le dernier jour de classe de la semaine je lui demandais si elle voulait bien passer l'après midi du dimanche avec moi chez mes parents.
Et c'est affublé d'une robe en flanelle grise à carreaux qui rendait sa mine plus triste encore, qu'elle sonna à notre porte.
Elle avait essayé de coiffer sa « tignasse » comme elle disait, en faisant des tresses qui diminuait le volume de ses cheveux.
Son regard ne quittait pas mes cheveux blonds, raides et fins. Coiffés au carré. Tout ce qu'elle souhaitait et dont elle rêvait.
- Entre donc lui dis-je avec empressement, viens par là.
Elle me suivit et lorsque après avoir avalé, plus que dégusté, un gâteau au chocolat, je murmurai :
- j'ai une idée pour tes cheveux !
Ses yeux s'illuminèrent.
- c'est vrai ?
- oui, on va les raidir !
Je n'oublierai jamais son regard brillant.
Elle ne me demanda même pas comment j'allais procéder. Aucune question ne lui vint à l'esprit. Prenant les devant, je lui expliquai :
- j'ai vu maman faire, viens, suis moi !
Dans la salle de bains, elle n'osait bouger, se contentant d'observer les différentes armoires blanches ouvertes (personne ne pensait à les fermer) laissant apparaître de nombreux produits de maquillage, des shampoings divers et du parfum.
- Il faut commercer par mouiller tes cheveux, ensuite on mettra des mèches tout autour du rouleau et on les fera sécher sous le séchoir
Aucun son ne sortait de sa bouche ; aucune manifestation de crainte.
Elle admirait les rouleaux se demandant certainement par quelle magie ils pourraient contribuer à les rendre raides, elle les observait et les tournait et retournait dans tous les sens.
Il y en avait de toutes les tailles et de toutes les couleurs.
Après un rapide rinçage, je la fis asseoir sur un tabouret :
- tu vas m'aider, tu veux bien ?
- Oui oui, comme tu voudras.
- Tu me donneras un rouleau et un pic au fur et à mesure, d'accord ?
Et c'est ainsi que les cheveux mouillés, le peigne passait sans difficultés. Je faisais de mon mieux pour éviter qu'elle ait mal. Elle resta immobile.
- un rouleau vert
- voilà !
- un rouge
- oui ! oui !
Et ainsi de suite jusqu'à ce que tous les cheveux aient été enroulés autour des « magiciens » comme disait Paula.
- Bien, on va mettre un filet pour que tout cela tienne et tu vas mettre ta tête sous le casque.
J'avais eu bien du mal à fixer l'appareil. Je ne l'avais jamais utilisé auparavant. J'avais seulement vu maman s'en servir. Mais il fallait que cela marche. Je ne pouvais tromper Paula. Son calme, sa patience et la confiance qu'elle me témoignait me bouleversaient.
- allez viens et assieds toi, il y en a pour 20 petites minutes. J'espère que tu ne seras pas déçue ajoutais-je, comme pour la préparer à un éventuel échec.
Sans mot dire, elle obéissait. Je me souviens de lui avoir fait un bisou avant de l'aider à mettre sa tête sous le casque et d'avoir senti une larme.
A cet instant précis j'eu peur. Mais qu'est ce qu'il m'avait pris. Je n'avais jamais touché à ce truc là et aujourd'hui je m'en servais pour quelqu'un qui ne m'avait rien demandé. Et si cela ne marchait pas ? Et si ses cheveux brûlaient ? Et si ! et si !. J'avais la tête qui bouillonnait et je ne voulais surtout pas que Paula puisse être inquiète.
J'observais le degré de chaleur, je pensais à maman. J'étais sure de faire comme elle ; mais elle, elle avait les cheveux ondulés, je n'y avais pas pensé une seule seconde. !!
Est-ce que cela sera pareil pour les cheveux de Paula ?
- Mon Dieu, Mon Dieu faites que je réussisse.
Je me surpris à prier, ce que je refusais de faire tous les soirs.
- Mon Dieu, je vous promets de prier tous les soirs, faites que cela réussisse !!
- Tu vas bien Paula dis je pour calmer mon angoisse ? Tu n'as pas trop chaud ?
- Non non tout va bien répondit elle d'une voix toute douce quasi inaudible.
Je continuais de prier en silence lorsque la sonnerie de fin de séchage me fit sursauter.
- Ah, dis je d'un air faussement détaché, on va connaître le résultat.
Je fis sortir Paula de dessous le séchoir.
Très doucement je défis les rouleaux et Paula les remit un à un à leur place, dans le tiroir de gauche et les pics dans la petite boite bleue. Le filet avait été rangé quant à lui dans le tiroir de droite.
Paula ne bougeait pas. Paula ne disait rien. Paula attendait.
Un silence paralysant régnait dans la salle de bains.
Lorsque je pris la brosse à cheveux que maman utilisait après son séchage et lissai la première mèche, je sus que j'avais réussi. Après la deuxième mèche et la troisième, il y avait assez de volume pour que Paula puisse voir qu'ils étaient bien tendus.
Elle n'avait pas les cheveux blonds, mais ils étaient raides.
Ses doigts n'arrêtaient de traverser sa chevelure devenue soyeuse. Elle bondissait de joie, me sautait au cou, riant et pleurant à la fois.
J'étais condamnée à prier désormais. !

Fin


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