Larmes
de Yvette Gremillon



N'est-elle pas jolie ma petite fille avec ses longs cheveux châtains, naturellement bouclés ? Sa queue de cheval est retenue par un magnifique chouchou assorti à une belle robe rouge qui lui va à merveille. Reine du jour, elle va et vient au milieu de toutes ses copines de classes invitées pour son anniversaire Personne ne l'a oubliée, elle a reçu de nombreux cadeaux.
Céline va souffler ses bougies. Et devant ces huit flammes qui soudain n'en font plus qu'une, les larmes me montent aux yeux, les souvenirs affluent.
« Mamie, qu'est ce que tu as, pourquoi tu pleures ? »
Je me replonge dans le passé malgré moi. C'est mon anniversaire, celui de mes huit ans.
« Raconte-moi Mamie, qu'est ce que tu as ? Insiste Céline.
- C'est de l'histoire ancienne, ma petite. C'est ton anniversaire et je ne veux pas t'ennuyer.
Et pourtant, sous le regard inquiet de Céline, tout se déroule comme dans un film et je me souviens.
Moi aussi, j'avais droit, tous les ans, à un gâteau d'anniversaire. Toujours le même, «le Bocca di Damma » qui trônait au milieu de l'imposante table familiale.
Mais ce jour-là, les bougies n'avaient pas été allumées.
Il ne faisait pas beau ce 14 mai 1948, événement plutôt rare dans ce pays du soleil. Comme si le ciel lui-même voulait nous préparer à ce qui allait arriver.
Maman était une jolie jeune femme menue. Seul son ventre arrondi témoignait de son état. Ses cheveux de jais, légèrement ondulés, tombaient sur ses épaules, recouvrant ses oreilles parées de petits anneaux très fins, dernier cadeau d'un époux toujours amoureux. Souriante, ses lèvres rosées laissaient apparaître de belles dents blanches, bien alignées.
Malgré une fatigue extrême due à sa grossesse, elle mettait un point d'honneur à ne pas se laisser aller et veillait à rester soignée et élégante. Depuis quelques temps, elle avait troqué ses talons, sur lesquels elle était toujours perchée, contre des chaussures presque plates, Son dos lui faisait mal. «Cette grossesse n'arrange rien», se plaignait-elle en silence.
Elle avait beaucoup de mal à se tenir droite, et souriait en avouant humblement s'être moquée des femmes enceintes et de leur démarche en «canard». Et voilà qu'aujourd'hui elle leur ressemblait !
Maman était heureuse même si au fond d'elle même, elle s'inquiétait. Elle attendait des jumeaux et espérait que, cette fois-ci, tout se passerait bien.
Dans la Tunisie de l'après-guerre, les accouchements se faisaient encore à domicile. Et Dona Marietta était la meilleure Sage Femme de toute la région. Ironie du sort, cette femme n'avait jamais eu d'enfants. On aurait dit qu'elle transmettait, à travers son savoir faire exceptionnel, une touche « maternelle » supplémentaire. C'était certainement ce qui faisait son « plus »
Avec elle, Maman savait qu'elle ne risquait rien. C'était elle qui l'avait assistée lors de ses précédents accouchements.
Quelques temps, avant le grand jour, elle avait émis le souhait d'accoucher chez Suzanne, sa belle-sœur, laquelle avait toutes les qualités requises pour la soutenir.
Depuis ma naissance, maman ne mettait plus au monde que des garçons. Mon père en tirait une grande fierté et se pavanait dans les rues du quartier, sous le regard envieux des hommes dont les femmes n'enfantaient que des filles. Mais de ces accouchements successifs, il ne restait que mon frère et moi.
Les garçons nés pendant les cinq années qui nous séparaient n'avaient pas atteint leur première année. Sans vraiment l'avouer, maman, peu rassurée, cherchait avant tout à fuir certains de ses voisins réputés « jeteurs » de sort. Superstitieuse, elle pensait qu'ils avaient proféré une malédiction à la naissance de chacun de ses nouveaux nés. C'est ainsi qu'elle avait décidé de déménager temporairement chez Suzanne qui habitait un quartier européen, peuplé surtout de chrétiens dans lequel elle se sentait en sécurité.
« Je serai plus tranquille ici, avait-elle dit en s'installant chez Suzanne.
- Si c'est ce que tu souhaites », s'était contenté de répondre papa en mari toujours attentionné.
Elle s'était dit qu'elle retrouverait son nid lorsque les jumeaux auraient pris assez de poids. La malédiction des envieux n'aurait alors plus de prise. Ainsi pourrait-elle se reposer dans leur jardin à l'ombre protectrice du grand figuier. Une vague de mélancolie l'avait alors submergée :
« Oui, tout ira bien », avait elle essayé de positiver. » Elle le voulait tellement.
La cloche de l'école sonna la fin de la classe. Après avoir rangé nos cahiers, nous nous précipitâmes vers nos vêtements suspendus dans le couloir, sans prêter attention aux «Silence ! », «Doucement ! », «Moins de bruit ! » de Melle Martorella, notre institutrice bien aimée. Ce jour-là, mon empressement à m'en aller était tout à fait justifié. En effet, je voulais rentrer très vite, car maman allait mettre au monde deux bébés. C'est Papa qui nous l'avait dit au petit déjeuner. Même s'il restait quelques jours à attendre, je n'en étais pas moins très impatiente et j'espérais secrètement que les bambins décideraient de faire leur entrée dans le monde plus tôt que prévu.
Ce matin là, comme chaque jour pendant que François et moi avions mis la table dans la cuisine, maman avait fait griller les tartines, réchauffé le lait et préparé le café. Papa, une fois de plus avait choisi ce moment pour se raser. Je trouvais cela injuste mais maman nous avait expliqué qu'il n'avait pas le temps de nous aider parce qu'il devait parcourir une grande distance pour se rendre à son travail. Tout de même ce jour là, j'aurais bien aimé qu'il l'aide car je l'avais trouvée particulièrement fatiguée.
En attendant qu'il se joigne à nous, j'avais par habitude de regarder avec fierté notre cuisine qui ne ressemblait en rien à celles de mes copines. Elle était spacieuse et claire. Mais ce qui attirait surtout l'attention c'était les melons accrochés aux poutres du plafond. Ils dégageaient un parfum qui restera à tout jamais ancré au plus profond de ma mémoire. Je trouvais que c'était une idée farfelue mais Papa m'avait expliqué qu'il achetait les melons encore verts, puis qu'il y inscrivait la date d'achat et, qu'enfin, à l'aide d'une ficelle, il les encerclait et les suspendait à l'aide d'un crochet vissé aux poutres. Dès qu'ils étaient à point, on les dégustait. Tantôt c'était après le repas en guise de dessert ; tantôt, c'était l'après-midi dans le jardin lorsque nous nous reposions sur nos chaises longues. Je dois reconnaître qu'il ne s'était jamais trompé.
« Ah, le voilà ! » s'était exclamé François toujours dans l'attente de son arrivée.
Papa nous avait fait un bisou, il sentait bon. J'aimais l'odeur de son eau de toilette.
« Joyeux Anniversaire ! » Comme par magie des bisous et des câlins avaient fusé de toutes parts, J'avais cru qu'ils m'avaient oubliée. Mais non… J'étais si contente !
« Une ou deux tartines, Jeanne ? Avait demandé maman, le couteau à beurre dans la main. François, bois correctement ! » Puis à Papa : « Simon, tâche de ne pas rentrer tard ce soir.
Papa avait hoché la tête affirmativement avant d'ajouter :
- Vous savez que très bientôt vous allez devoir partager votre temps avec les bébés. Que préférez-vous? Deux frères, deux sœurs ou bien un de chaque?
- Moi, ze veux au moins un frère, pour zouer à la bagarre, avait dit petit François. Il était à croquer avec sa bouche toute salie de confiture.
- Ah non, pas encore des garçons, les filles c'est mieux ! » Avais-je rétorqué avec véhémence.
On avait ri et chahuté. Cela avait été un moment privilégié.
« On verra ça, avait dit maman. Dépêchez-vous maintenant, c'est l'heure de partir. »
J'avais observé maman qui prenait soin de sa famille tout en lavant cette petite vaisselle qu'elle avait ensuite mise à égoutter sur l'évier. Je savais qu'en rentrant de l'école, il faudrait que je l'essuie avec celle du repas de midi. Je détestais ça. « Et si j'essayais de rentrer plus tard ? Avais-je pensé juste pour échapper à ce rituel. Oui, j'essaierai. Ou alors je fuguerai. C'est cela, je fuguerai. J'étais ravie de ma trouvaille. »
Parmi tous les fruits qui ornaient la coupe posée sur une étagère du vaisselier en bois massif, j'avais attrapé une orange. Son goût sucré me ferait oublier celui, horrible, de l'huile de foie de morue qu'on aller me faire boire comme chaque matin, en guise de vitamine.
Ce jour-là, dans ma hâte à regagner la maison, je n'entendis pas tout de suite la voix de Nicole, la Surveillante, qui m'appelait du bout du couloir.
« Hé, Jeanne ! Viens me voir, j'ai à te parler.»
Alors que j'étais prête à m'élancer sous la pluie, je rebroussai chemin tout en la maudissant de me mettre en retard.
« Ton papa est passé tout à l'heure pendant la classe. Il faut que tu ailles directement chez ta tante Suzanne. »
Ma tante n'habitait pas très loin de l'école, mais la pluie me giflait si fort que j'étais obligée de m'arrêter souvent afin d'esquiver cette correction imméritée.
Pourquoi ces averses diluviennes ? Il faisait toujours beau à Sfax. Je détestais ce temps humide, mes cheveux allaient encore friser. Ils l'étaient déjà assez. J'allais encore avoir plein de nœuds. Depuis quelques jours, comme maman était fatiguée, c'était papa qui les démêlait. Il n'avait pas sa patience. Et, de plus, il ne supportait pas que je dise : « aie ! »
Je courais, mais c'était difficile avec mes sandalettes blanches et toute cette eau qui me mouillait les pieds. Mes semelles étaient pleines de boue qui se formait avec la terre des trottoirs. Ma robe à fleurs bleues était trempée. Je me protégeais la tête avec mon cartable. Le chemin paraissait si long.
Enfin arrivée chez Tante Suzanne, non sans difficultés, je m'étais déchaussée pour ne pas salir le sol carrelé blanc et noir, avant de me précipiter dans la chambre où Maman se reposait :
« Maman, maman, c'est moi ! Où es-tu ? »
Maman était couchée. Je remarquai qu'elle portait la chemise de nuit que je lui avais offerte pour son dernier anniversaire. Elle semblait lasse mais son sourire me rassurait.
« Ma pauvre petite chérie, tu es complètement trempée. Va vite te sécher ! Où est ton petit frère ? Prends soin de lui, je compte sur toi, me recommande-t-elle. Tu es la plus grande. »
Je m'étais alors fait la promesse de rester digne de sa confiance. J'étais si heureuse de lui prouver qu'elle pouvait compter sur moi.
Depuis le début de cette grossesse, même si elle ne se plaignait pas vraiment, moi je savais qu'elle était fatiguée et j'avais pris la décision de l'aider à faire le ménage, à ranger le linge repassé. Je faisais manger mon petit frère, je lui donnais son bain et elle était très contente et moi si fière du bien être que je lui apportais.
Elle était tellement douce, tellement affectueuse. J'aimais sentir sa main sur ma joue lorsque je l'avais aidée. Cela voulait dire, c'est bien ma fille ! Tu es ma grande. ! J'étais responsable du plus petit. J'étais pleine d'orgueil d'être utile !
A ce moment là, ma tante entra avec un verre d'eau qu'elle tendit à maman. Puis elle jeta un regard attendri vers la commode aménagée pour la venue des bébés et vérifia pour l'énième fois qu'il ne manquait rien. Les vêtements aux tons pastel choisis avec amour étaient empilés avec soin dans une corbeille en osier : les langes, les molletons, les épingles à nourrice, l'eau de Cologne… Rien n'était laissé au hasard.
« C'est un médicament, Tata ? Demandais-je.
- Oui, juste quelques gouttes de « Coramine » pour son cœur. » Puis avec un sourire très doux elle ajouta : « Va jouer maintenant. Laisse ta maman se reposer »
A contrecœur, je sortis de la chambre pour passer un vêtement sec et rejoindre mon petit frère.
François était un charmant bambin de trois ans. Il avait hérité des beaux cheveux de maman. J'aurais aimé qu'elle me transmette à moi aussi cet héritage génétique mais je devais me contenter de ma tignasse crépue qui faisait mon désespoir.
Avec ses yeux malicieux et sa moue enfantine, il séduisait les personnes de son entourage qui le chouchoutaient d'autant plus qu'il n'allait pas encore à l'école. Il étai un peu petit pour son âge, mais chacun estimait qu'il avait le temps de grandir. Lui ne comprenait pas pourquoi on le tenait éloigné de sa maman.
« Maman n'est pas très bien, lui disais-je, tu dois rester sage.
- Bon », répondait-il en nichant sa main dans la mienne.
Dans la petite impasse, qu'on appelait notre « ruelle » se côtoyaient français, grecs, maltais, tunisiens et siciliens ; catholiques, juifs et musulmans… Tous les enfants s'y retrouvaient pour jouer.
Il y avait les aînés qui étaient un peu nos modèles : Jean Pierre et Danielle, qui nous aidaient à faire nos devoirs et à choisir les cadeaux d'anniversaire ; Michèle et Marie qui faisaient n'importe quoi pour fuir l'Eglise et ses Vêpres. Il y avait Pauline et Jean-Denis, de notre âge avec qui on se querellaient souvent ; Marie-Ange qui ameutait le quartier lorsque sa mère devait lui laver les cheveux et Dany, son petit frère, le préféré de ma tante ; Hassan et Dora, prisonniers de l'éducation coranique très stricte et qui juraient de quitter le pays à la première occasion pour échapper au joug paternel.
Mais aujourd'hui, à cause du mauvais temps, nous nous contentions de regarder la pluie tomber en s'occupant à l'intérieur, du mieux possible.
« Tiens, voilà papa qui rentre du travail », avait dit François en le voyant déboucher dans la ruelle.
Papa était un homme d'une imposante stature. Ses cheveux frisés -qu'il m'avait légués - coupés courts, alliés à de petites lunettes rondes accentuaient son air sévère. De plus, son élégance naturelle était soulignée par une tenue vestimentaire irréprochable. Une bonne présentation compte énormément aimait-il préciser.
Plus âgé que maman, il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour la protéger d'autant plus qu'elle était enceinte pour la sixième fois. Il se disait qu'elle avait raison d'aller chez Tante Suzanne, même si, quelque fois, il se sentait exclu de leur complicité. Sa femme, sa sœur… Elles s'entendaient si bien. Il avait des amis dont le couple n'avait pas tenu très longtemps ; des problèmes de famille avaient eu raison de leur mariage. Ce n'était pas son cas et c'était tant mieux. Tout compte fait, il était comblé.
Ses parents très pauvres, étaient morts alors qu'il était encore bien jeune. Il était le dernier d'une grande fratrie, Son unique sœur, Tante Suzanne, l'aînée de la famille avait toujours veillé à ce que son petit frère Simon ne devienne pas un « bon à rien » comme elle disait. Longtemps, elle avait fait des petits travaux qui lui avaient rapporté de quoi acheter le matériel scolaire nécessaire afin qu'il devienne «quelqu'un ».
Le soir, lorsque tout le monde dormait, papa continuait d'étudier, à la lueur d'une bougie, économisant ainsi l'électricité. Il fallait qu'il réussisse !
Le sacrifice de sa sœur n'avait pas été vain. Il avait été l'un des premiers et rares élèves à obtenir son Certificat d'Etudes Primaires. Quelques temps plus tard, il avait débuté dans une grande entreprise de transports. Ses patrons, de nationalité grecque, reconnaissant en lui des compétences certaines lui avaient rapidement confié des responsabilités. Papa avait appris la comptabilité seul. Ses supérieurs n'avaient jamais eu à le regretter.
C'était un homme sérieux, mais son caractère intransigeant et rigide à l'extrême n'était pas ce qu'il y avait de mieux pour sa jeune épouse sensible. En société, c'était un homme charmant et plaisant. D'ailleurs tout le monde admirait le couple qu'il formait avec maman.
Le soir approchant, ma tante alluma des bougies comme pour demander du réconfort. Elle s'affairait, vérifiait qu'il ne manquait rien pour le dîner du vendredi soir, « Le Chabath », qui prenait une allure de tristesse. Il se faisait tard et la table n'avait pas encore été dressée. Je me disais qu'il devait se passer quelque chose de sérieux. En effet, sur la nappe blanche qui servait à la bénédiction du repas, seuls le vin, le verre à prières, le pain et le sel avaient été disposés. De surcroît, en bout de table, présidait tristement le « Bocca di Damma », mon gâteau d'anniversaire décoré de huit bougies inanimées qui attendait la fin d'un dîner qui n'avait encore commencé.
Dans la cuisine, le repas préparé par Tante Suzanne attendait, lui aussi. De nombreuses salades étaient prêtes à être dégustées avec la «Boukha», un alcool de figue, boisson apéritive locale par excellence. Dans un grand récipient, le traditionnel Couscous, siégeait en maître de cérémonie. Bouillon, viande et légumes l'accompagnaient. Ce plat aurait été orphelin sans sa parure de boulettes onctueuses
Mais malgré toute cette nourriture appétissante, le cœur n'y était pas. En effet, tout le monde était auprès de maman dont l'état semblait s'aggraver.
« J'ai mal, disait-elle à son mari, va chercher le médecin.
- Ne t'inquiète pas, tout va bien se passer.
- Mais puisque je te dis que j'ai mal ! Avait-elle insisté.
- Le médecin t'a bien précisé que ce n'était pas encore le moment.
- Il n'est pas Dieu ! » Avait-elle répondu avec agacement en grimaçant de douleur.
Papa lui tenait tendrement la main, il semblait ne jamais vouloir la lâcher. Mais devant le visage déformé par la douleur, il acquiesça.
« C'est bon, j'y vais ! Ne t'en fais pas, ma chérie. »
Il la quitta à regret, saisit au vol son imperméable, sortit en claquant la porte, héla un vélo taxi et partit seul sous la pluie.
« Allez jouer avec tonton, dit maman dans un souffle, couvert en partie par la pluie qui n'arrêtait pas de tomber
- Maman bobo ? » Demanda François en me regardant avec inquiétude. Il ne souriait plus.
Et moi, j'avais peur, étrangement peur, inexplicablement peur, mais malgré tout, je parvins à le rassurer. L'oncle Joseph nous éloigna du lit de maman en essayant de ne pas montrer son inquiétude. Pas très grand, un peu rondouillard, son visage respirait la bonté. A cause de son manque d'instruction, chose courante à l'époque, il était devenu garçon de café aux ordres d'un patron intransigeant qui alternait harcèlement moral et asservissement physique. Il n'avait pas encore cinquante ans mais en paraît dix de plus. Les fins de mois étaient difficiles, ses acomptes sur salaires devenaient fréquents. Son patron le savait et l'exploitait, cependant que mon oncle sachant qu'il ne pouvait en être autrement en avait pris son parti. Et lui qui travaillait dans ce café «Au Tout Va bien», n'était pas bien du tout.
Je le tirais par la manche de sa veste pour attirer son attention :
« Dis Tonton, tu crois que je peux faire quelques chose pour maman ? Demandais-je anxieusement ?
- Oui mon enfant, il faut que ton frère et toi la laissiez se reposer ! » Me répondit-il en me tapotant la joue gentiment.
Mon oncle avait une grande admiration pour sa belle-sœur. En effet, celle-ci malgré son jeune age, depuis la mort de ses parents, veillait sur ses deux plus jeunes sœur dont Nina, handicapée de naissance nécessitait une surveillance particulière. Elle était souvent chez nous, préférant la tendresse de maman à l'attitude détachée de ses autres sœurs. Et malgré son état, maman s'occupait d'elle, de nous, de la maison. Je me souviens qu'elle était une excellente cuisinière.
Tout était douceur et gentillesse naturelles en elle.
Le fait que maman ait choisi de mettre ses jumeaux au monde chez lui le comblait d'aise, néanmoins il était soucieux ; une fois de plus maman était enceinte. Il se souvenait de ce que le médecin avait dit après le dernier accouchement :
« Pas d'autres grossesses pour vous, Petite Madame, votre cœur est trop fragile ! » avait-il insisté, tout en jetant un regard appuyé en direction de mon père.
« Ne lui en veut pas, avait elle dit à mon oncle en lui tapotant la joue. Je sais que tu as beaucoup d'affection pour moi et que tu te fais du souci, mais j'aime mon mari. » Puis, rougissante, elle avait ajouté que les rondeurs de la maternité lui permettaient de mettre en valeurs des formes qui ravissaient son époux.
Soudain, un cri déchirant.
« Au secours, j'étouffe, je vais mourir !
- Non, non, ma Germaine, répondit mon oncle en lui prenant la main, Simon est parti chercher le médecin.
- Mes enfants, mes enfants, gémissait-elle. Prends soin d'eux, Joseph.
- Ils sont à coté, ne t'inquiète pas. »
Maman suffoqua, devint écarlate, ses yeux se révulsèrent. La douleur devenant trop intense, elle finit par perdre connaissance. C'était la panique totale.
Et mon père qui ne revenait pas !
Dona Marietta, avait très rapidement compris que le travail n'avait pas encore commencé. Aussi, se souvenant que le cœur de maman était d'une grande fragilité, demanda à ce que l'on ouvre le fenêtres, défit avec hâte les boutons de la chemise de nuit et se mit en devoir de lui faire un massage cardiaque. Puis elle lui passa de l'eau de Cologne, initialement destinée aux bébés, sur son visage, son corps, ses bras. En vain…
« Réveille-toi ! hurla Dona Marietta en faisant une dernière tentative. Ne nous laisse pas ! »
Malgré les efforts de la sage-femme, le cœur de maman, épuisé par cette dernière grossesse, cessa de battre.
Paniquée, j'osai franchir le seuil de la porte de la chambre :
« Pourquoi ces cris ? Qu'est ce qu'elle a, maman ? »
Mais personne ne m'écoutait. L'affolement général était à son comble. Ma tante hurlait, appelait au secours. Mon oncle sortait, puis rentrait afin de vérifier si mon père était sur le chemin du retour avec le médecin.
Nous avions l'impression alors de ne plus exister, toutes ces allées et venues sans qu'on nous explique pourquoi. Je voyais toute la famille aller dans tous les sens et j'entendais leurs cris, mais personne ne semblait s'apercevoir que nous étions là. Mon frère s'était mis en travers de la porte de la chambre de maman comme pour montrer sa présence. Inutile, une voisine entra en force, l'écartant de son chemin pour aider Donna Marietta.
D'autres amis arrivèrent. Vivement, ils nous éloignèrent du lieu du drame. Main dans la main François et moi obéissions avec docilité, incompréhension et impuissance. On nous fit monter chez les voisins du dessus, au premier étage.
Maman avait rendu son dernier soupir sans son mari à ses cotés. Celui-ci n'arriva que quelques minutes plus tard. Il était seul. Le médecin n'était pas chez lui. Les jumeaux ne survécurent pas longtemps à notre maman.
Fou de douleur, Papa rugit plus qu'il ne criât, se donna des coups de poing si violents que les verres de ses lunettes volèrent en éclat, implorant le ciel de lui rendre cet ange qu'il venait d'accueillir en sa demeure.
Dehors, il pleuvait toujours.
Le lendemain, en début d'après midi, mon père, tel un automate hébété, les cheveux ébouriffés, les vêtements inhabituellement froissés, les yeux rougis par les pleurs et le manque de sommeil nous expliqua que notre mère s'en était allée.
Il nous emmena dans la chambre où se trouvait notre maman et souleva le drap en tremblant. Elle avait le visage empreint de sérénité Sa bouche entrouverte laissait apparaître ses jolies dents bien alignées. On aurait dit qu'elle nous souriait. Cette dernière image est restée profondément gravée en moi…
Je serrai la petite main de mon frère dans la mienne.
« Votre maman est au Ciel maintenant. » avait murmuré papa.
Je ne pleurais pas, François non plus. J'ignorais pourquoi. Instinctivement je savais que je devais le protéger. N'étais-je pas la grande ? Je ne voulais pas qu'il n'ait plus de maman. Peut être que ma Tante … Tout était confus
Les jours suivants, je lui dis qu'elle serait notre Maman, notre oncle devint notre Grand-Père. J'avais reconstitué une famille.
Les obsèques eurent lieu le dimanche, sans mon petit frère et moi.
Plus tard, on nous avait raconté que les funérailles étaient impressionnantes, que les habitants, toutes religions confondues, s'étaient arrêtés pour saluer le convoi funèbre.
C'était l'hommage à une enfant de cette ville. Elle n'avait que 28 ans.
Céline me ramène doucement au présent en m'embrassant tendrement :
« Viens avec moi mamie, nous soufflerons les bougies ensemble »

FIN


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