Gouffre
de Yoann Le Bars



Bleu profond, bleu nuit, bleu obscur : autour de nous, tout est nimbé d’un voile bleu.
Rien. Rien que le gouffre au-dessous de nous et la chape de mer nous surplombant. Je jette un rapide coup d’œil au fond de la faille. Happé par le sentiment d’immensité, je suis saisi d’un brusque vertige : notre bathyscaphe est une prison, qui, paradoxalement, nous protège d’un extérieur d’une beauté veni-meuse et désolée. Homme, par la mer, tu veux être libre — hélas ! cet infini liquide ne t’est accessible qu’au travers du hublot d’un bâtiment dans lequel tu es confiné.
La roche que nous longeons reste désespérément nue, seulement maculée ça et là par quelques algues de plus en plus pâle, rassemblées autour de cracheurs noirs, volcans miniatures, qui rendent l’absence de lumière et de chaleur presque vivable : l’eau, ici, est frigide et comme plombée, dans un état proche de la glace.
Il faut sortir, s’assurer une dernière fois de l’intégrité du submersible car bientôt la pression ne per-mettra plus le moindre pas dehors. Alors, gladiateur en but à une arène gigantesque, il s’agit de revêtir la combinaison qui sera l’armure nous rendant aptes à survivre aux douceurs assassines de l’océan. À l’extérieur, tous les gestes sont devenu lents, solennels comme s’ils étaient autant de mouvements lon-guement répétés de quelque cérémonie. Les seules lueurs que l’on peut apercevoir, rares marques d’espoir dans cet azur désolé — morne décor de notre descente, — sont celles des phares des deux soucoupes qui ont entrepris cette incursion aux confins des abysses. Ici, le temps, étiré jusqu’au bord de la rupture, ne se mesure plus comme en surface : chaque seconde est une heure, chaque minute, un siècle.
L’immensité est propice au souvenir, réminiscences du début de notre voyage. Je me souviens des premiers mètres, tandis qu’à l’extérieur nous assurions le bon guidage des sous-marins. Je me souviens des rayons du soleil transperçant le dôme de la surface, nous drapant d’une lumière peu à peu blafarde. Je me revois, planant au-dessus des rochers tapissés d’algues, buissons agités par le vent des courants marins. Cette végétation dense était le refuge d’une faune étonnamment variée et la moindre grotte pouvait ca-cher un hôte inattendu ou le sable immergé accueillir une myriade d’animaux, qui paresseux, à demi en-fouis, qui craintifs, nous fuyant bien vite. Il faut désormais se faire une raison : nous sommes bien loin des bancs de poissons, nuages composés de milliers de traits argentés et la végétation ne trouve pas ici un sol hospitalier.
Le bruit du déplacement du sous-marin me tire brusquement de ma rêverie. Le temps passe : il va fal-loir retourner dans notre prison-bulle ; nous serons désormais condamnés à rester enfermés à trois dans un monde confiné, sans plus de contact avec un ailleurs devenu hypothétique mais seulement avec cet autre univers clos qu’est le deuxième bâtiment composant cette expédition préparée dans l’urgence. C’est la dernière fois que nous voyons s’élever, nous indiquant le chemin vers la surface, les bulles pro-duites par notre respiration car tout à l’intérieur, y compris l’air, est recyclé ; rien ne s’échappe, que les jets d’eau nous permettant de nous diriger vers les profondeurs, vers le but de notre périple.
Encore quelques instants à profiter de cette quasi liberté, seulement entravée par le scaphandre et la corde qui nous rattache à notre véhicule, puis il faut rentrer, pour poursuivre notre voyage. En prenant pied dans le sas, je croise le regard de mon compagnon de plongée, qui me renvoie un œil cynique : nous sommes tous deux bien conscients de la précarité de ce voyage, fuite en avant mais pour quelle destina-tion ?

******

Nous revoilà à l’intérieur, au sec, tandis que notre véhicule a repris sa descente. Désormais, il ne s’ouvrira plus, nous protégeant par son épaisse carcasse de la trop forte pression extérieure. Je reprends alors conscience de notre situation : enfermés dans un bocal à l’air figé, ne pouvant plus percevoir l’extérieur qu’au travers d’un verre à la courbure trompeuse. Seul, notre pilote a gardé le même œil qu’aux premiers instants de notre descente, tout à la fois surpris et ébloui ; peut-être se refuse-t-il à ad-mettre que le temps nous est compté… Peut-être aussi n’a-t-il pas compris notre situation.
Brutalement, comme saisi par une idée morbide, il fait une violente embardée. Puis il restabilise la machine avant de couper les moteurs. Il hausse les épaules et laisse reposer sa tête contre la paroi. Je le vois sortir un mouchoir de sa poche et essuyer trois gouttes d’une sueur froide, glacée comme l’extérieur, qui traînent sur son front. Après avoir pris une profonde inspiration, il me regarde, les traits durcis par une lucidité nouvelle et m’adresse un sourire hésitant, à la fois ironique et amer, qui tranche avec son attitude précédente. Enfin, il dit :
« C’est un voyage sans issue… »
Ou plutôt un voyage pour lequel une seule issue est possible et je sais très bien laquelle.
Soudain, les spots du deuxième équipage cesse de nous éclairer. Immédiatement, nous tournons tous trois la tête vers le hublot. Au loin, séparée de nous par quelques mètres d’eau, qui sont comme une im-mensité, la seconde soucoupe est là, arrêtée elle aussi. Elle apparaît soudain déformée, comme enfoncée par endroits. Sous nos yeux impuissants, nous la voyons disparaître dans une implosion silencieuse. Un silence terrifiant déchire l’atmosphère de notre habitacle, tandis qu’une gigantesque bulle d’air s’élève à une vitesse vertigineuse, amenant à la surface une plainte inaudible.
Lentement, je hasarde un regard vers mes équipiers puis ferme les yeux.
La plongée continue…
Yoann LE BARS

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