Quai numéro 2
de Yann-Franck Di Tofano Orlando


"Mais quelle mouche m’a donc piqué ?" demanda Améliano à sa tartine dégoulinante de miel et de café.

Il avait depuis peu décidé de dire à voix haute ce qui lui passait par la tête, afin d’étudier le champ lexical de son moi profond. Aussi n’était-ce pas vraiment à sa tartine qu’il s’adressait. Quant à cette phrase-là, il ne s’y attarda pas trop dessus, l’estimant derechef comme inintéressante.

Cette phrase d’ailleurs n’exprimait en rien son état actuel. Il aurait put dire par exemple " mais pourquoi me suis-je réveillé avec un point d’interrogation au-dessus de la tête, moi qui d’habitude ouvre les yeux tranquillement et dès les premiers instants de la journée souris à une vie sans mystère? ". C’eut été beaucoup plus juste et en prime bien plus intéressant au niveau lexical, mais Améliano était troublé...

... et c’est ainsi qu’après une douche musicale, de vocalises et de mauvaises harmonies au grand damne de ses voisins, la tartine et le café à l’abandon sur la table de l’unique pièce de l’appartement, Améliano enfila ses vêtements, ses grosses chaussures, sa parka son bonnet et fermant la porte déclama : " allons voir à la gare, puisque nous sommes le dix-sept octobre aujourd’hui, ce qu’il se passera de si intriguant sur le quai numéro 2 aux alentours de midi ! ". Cette phrase au moins lui offrit de quoi étudier la symbolique des nombres sur les premiers trois quarts du trajet, mais il s’embourba vite en tentant d’en déduire un trait spécifique de son psychisme personnel.

***

Du plus loin qu’il s’en souvienne, c’était la première fois qu’un de ses rêves était daté. En se rendant à la gare Améliano n’avait aucun doute sur ce point car cette nuit, assit sur un banc du quai numéro 2, il avait regardé sa montre. Onze heures et quarante-sept minutes d’une part, et d’autre part la petite case où aurait dû se situer le trois, le quart d’heure dans la logique du cadran qui ne donne que l’heure, indiquait que l’action se déroulait un dix-sept. Le mois était par contre incertain, chaque montre a ses limites, quoique d’après la lumière un mois d’automne fut des plus probable. Améliano décida donc, car il avait sans restriction du temps à perdre, d’accorder quelques heures à cette intrigue.

Le déroulement de la scène était gravé dans sa mémoire visuelle bien mieux que toute autre image jusqu’ici, même s’il se ventait souvent de connaître par cœur quelques séquences de ses films cultes. Ainsi allait son rêve... il était assis sur un banc sans dossier, seul, il attendait, mains jointes et coudes sur les cuisses, légèrement penché en avant. Sans doute attendait-il l’arrivée d’un train, et sans doute était-il impatient car il avait regardé l’heure. Onze heures quarante-sept. Les gens défilaient devant lui. Certains restaient plus ou moins longtemps dans son champ de vision, des pour jeter un coup d’œil sur le tableau d’ardoise où un employé de la compagnie des chemins de fer, petit malgré la surprenante hauteur de son képi, inscrivait à la craie les horaires de départs, d’arrivées et de destinations, d’autres pour d’autres choses. Rien de remarquable en somme. La lumière était tamisée dans ce souvenir d’une précision irréel. Et puis ?

***

En se rendant le lendemain matin à la gare, Améliano se demanda durant le quatrième quart du trajet quel bouleversement dans cette quiétude anodine avait entraîné un réveil aussi énigmatique. La gare, la lumière, le képi... et puis ?

A onze heures trente-cinq, il arriva sur le quai numéro 2 et commença à inspecter les lieux. Sur quel banc le panorama ressemblerait-il le plus au souvenir qui le hantait? Il ne fut pas dur à trouver, ce banc, car au troisième sur lequel il s’assit l’image fut instantanément précise et bouleversante. Tout était là, au bon moment, comme dans un film... comme si l’action se déroulait parallèlement dans sa mémoire et dans la réalité, dans cette gare de chemins de fer et dans son esprit.

Le rêve de cette nuit était tellement fidèle à l’action en cours devant lui qu’il pouvait anticiper chaque mouvement de chaque personne présente sur le quai. Telle une pellicule au défilement de quelques centièmes de seconde décalé, la réalité suivait son souvenir, ou peut-être inversement, son souvenir suivait la réalité. Améliano était stupéfait.

"Voilà une chose pour sûr étrange !" dit-il tout haut, mais sans prendre la peine d’étudier le pourquoi du choix de ces quelques mots.

Puis involontairement il prit la pose, les coudes sur les genoux et les mains jointes, le buste légèrement penché vers l’avant. Il fuma une cigarette en observant la scène qu’il connaissait déjà, et les acteurs de cette séquence, bien qu’anonymes, jouèrent leur rôle à la perfection. Améliano savait avant de le voir que l’employé des chemins de fer viendrait noter quelques changement sur son tableau, qu’une jeune fille en jupe et aux socquettes rayées déposerait son sac près du banc où il était assis, à sa gauche, et quand il regarda sa montre il ne fut pas étonné d’apprendre qu’il était très précisément onze heures quarante-sept.

Le déroulement des deux scènes, identiques et simultanées, donnait à Améliano l’impression de regarder au travers d’un daguerréotype l’image fixée sur celui-ci même, et la gare lui apparaissait maintenant d’une précision de nuage, aux angles cotonneux.

La lumière semblait filtrée par la poussière, sur ce quai, mais de l’autre côté des voies le quai numéro 3 paraissait étrangement bien plus coloré, comme le quai numéro 1, d’ailleurs, s’aperçut-il en se retournant.

Quand l’employé au haut képi reparti vers le bureau d’accueil, Améliano se leva et fit quelques pas vers le tableau. La provenance du prochain train qui arriverait sur le quai numéro 2 devrait sans doute l’éclairer sur ce qu’il était censé attendre. Ou peut-être sa destination ?

***

Et voici ce qui était noté, sur le tableau noir à la craie blanche, d’une écriture enfantine : "Les mots nous manquent pour nous souvenir. Les mots nous manquent...".



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