Monopolis
de Yann-Franck Di Tofano Orlando


1

Il serait sans doute difficile d'énumérer toutes les mauvaises raisons qui décidèrent Améliano à déposer sa valise sur ce rocher précisément.

Sur ce rocher d'une insignifiance d'autant plus manifeste qu'il ne se trouvait même pas au milieu d'une clairière, qu'il n'était même pas plus remarquable qu'un autre rocher à peu près similaire posé comme lui, comme ça, à quelques mètres seulement de ce qui deviendrait un jour le centre de Monopolis.

Lui-même ne se l'expliquait pas, bien des années plus tard, quand il lui fallut suspendre au dessus de l'océan la terrasse d'été que sa femme lui réclamait et qui ne saurait être agréable, lui dit-elle derrière une moue boudeuse, qu'à l'ouest du troisième salon, face au soleil couchant.

Et bien il la suspendit, la terrasse, à grands renforts de cordes et de poulies, aidé de ses fils qui n'avaient rien demandé, car tels sont les fils au travail, observé par sa femme et ses belles-filles, fières de leurs hommes suant sous la canicule. Les poutres flottaient dans l'air, à quelques vingt mètres de l'écume des vagues atlantiques. Ils bâtirent, eux maudissant ce rocher qui ne signifiait rien, lui maudissant ses principes, qui décidèrent malgré le sens commun qu'un rocher aussi providentiel signifierait beaucoup !

Ainsi furent les principes, le jour où Améliano déposa enfin sa valise, ce nouveau membre rebelle et pesant, attaché à lui depuis plusieurs semaines d'errance. Les principes furent directifs et sans concession : le rocher serait symbole de la réussite d'Améliano. Il déposa sa valise, trop près du bord de cette falaise, en une fin d'après-midi d'automne.

L'orage menaçait une partie du ciel.

Améliano délaça ses grosses chaussures de marche, le dos contre le rocher, le nez face au couchant, face au vent.

Fatigué, sceptique, il s'accorda quelques minutes de réflexion...

...était-il suffisamment loin de ce qu'il fuyait, à grandes enjambées de petit homme ? La grisaille de sa ville natale n'allait-elle pas le rattraper, une nuit sans lune et sans espoir ? Tous ses amis, ennemis, conquêtes amoureuses et autres anciens professeurs de biologie n'allaient-ils pas finalement l'encercler cette dernière nuit, tels des fantômes blafards et sanguinolents, pour lui passer à nouveau deux rassurants boulets autour des chevilles, et ne serait-il pas légitime qu'en fin de compte ils lui demandent de revenir, dans la froideur de ce qu'on ne quitte jamais ? Les yeux globuleux et jaunes, ils ont le droit de réclamer, pensait Améliano, tremblant, car si l'un part, qu'ont-il tous, à pourrir là-bas...

Ses pieds le faisaient souffrir atrocement, alors il quitta ses chaussures et plongea les mains dedans, car elles par contre réclamaient un peu de chaleur. Améliano était encore indécis quand l'orage passa, tout près de lui, la pluie n'arrosant de quelques gouttes hydratantes que ses orteils rougis et l'ourlet de son pantalon. Il alluma une cigarette, tandis que le soleil se frayait un passage au milieu de nuages sombres, et quand un rayon chaleureux balaya la falaise, Améliano décida :

" Ici c'est bien, au moins bien assez loin, et qu'ils y viennent me chercher si haut. L'un après l'autre, je les tremperais dans le goudron, puis dans les plumes, puis je les jetterais par-dessus bord, voir un peu si par hasard, en noir et blanc, ils en auraient chopé des ailes ! "

La cigarette était consommée, la décision était juste, et du temps que le mégot atteigne l'océan Améliano laçait déjà sa chaussure gauche en souriant.

Ici c'est bien !

***

Alors il mis quelques mois et dix-huit jours à construire ce qu'il appela durant deux minutes sa maison. Un assemblage cocasse de pierres, grosses, petites, plus ou moins bien choisies pour s'emboîter harmonieusement. Améliano n'avait pas d'idée précise quant à l'architecture de l'édifice, c'est pourquoi, pragmatique, il commença par monter sa tente à quelques mètres du rocher.

Bâtir seul implique un minimum de connaissances rudimentaires, et l'art du gros-œuvre échappait totalement à Améliano. Aussi, les mains engourdies par le froid, il empila au petit bonheur, peu doué mais volontaire, puis lassé d'empiler, il s'essaya à consolider. La nuit il dormait sous sa toile, se réveillant fréquemment avec une grande idée, observant le travaille de la journée à la lueur des étoiles, modelant les contours de la cabane au gré de son imagination. Et les travaux avançaient, indubitablement. Un matin, Améliano sourit.

L'ensemble, bien que touchant, n'était certes pas viable, mais c'était sa maison.

Planté là, droit comme un i minuscule face à sa cabane d'adolescent, il était heureux, l'ouvrage était achevé. Ce palais biscornu qui s'élevait jusqu'au cieux d'un petit homme, il l'avait construit dans une solitude d'hiver pluvieux, de ses mains fragiles. Les gerçures sur ses doigts en étaient une preuve douloureuse, irréfutable, et l'allure même du monticule, en un sens, lui ressemblait. A quelques heures du printemps, telle une petite colline de pierres, une colline aride et creuse abritant un rocher, fière comme le sont les vestiges de monuments religieux, se dressait la maison d'Améliano.

Bien sûr, il n'irait pas se pointer devant la cabane, une belle au bras et lui dire tiens, ma chérie, c'est notre maison, qu'elle soit propre et nous serons heureux... non ! Améliano avait le sens des convenances, et pensait lui aussi que certaines commodités aidaient au bon ménage. Mais chaque chose en son temps, de bons murs pour de bonnes bases...

Les yeux pleins de rêves face au petit monstre de pierre, Améliano mit un clope à son bec.

***

La cigarette, jetée par-dessus bord, n'avait pas atteint les vagues quand la maison explosa.

Améliano ne vit rien venir. Toujours dans ses rêves, depuis quelques minutes il faisait le tour de la maison, regardant ses pieds et tirant sur son clope, à dix mille lieux dans les nuages. Il jeta la cigarette négligemment, décidant enfin qu'une fenêtre, au moins, serait indispensable. Mais de quels côtés ?

Un bruit de moins en moins lointain dérangeait sa concentration, et le vacarme troublant ses raisonnements, il s'apprêtait à se retourner quand l'explosion le terrassa.

Puis un ange passa. Améliano était encore bien abasourdi quand il s'obligea à relever la tête afin de comprendre ce qu'il s'était passé. Il garda les yeux fermés, encore... encore un peu, laissant ainsi deux minutes au vent, qu'il donne un coup de torchon sur le tableau de poussière.

Assurément le monticule avait toute autre allure ! La queue d'un improbable avion s'était perdue aux alentours du toit !

La fumée s'en allant vers d'autres catastrophes, Améliano put contempler le désastre. Dans un ciel bleu, trop limpide et presque étrange, les pierres si lourdes à empiler s'éparpillaient maintenant dans la verdure, autour du peu qu'il restait de cabane.

Améliano étendit ses jambes devant lui, perplexe. L'avaient-ils déjà retrouvaient, ses démons originels ? Mais il ne vit sortir des décombres et grimper sur l'arrière de l'avion qu'un jeune homme-mouche, point de spectre. Celui-ci, arrivé au plus haut de l'édifice, s'assit face à la mer, quitta sa casquette d'aviateur et alluma une cigarette. Améliano le regarda, perplexe, en se disant qu'il avait lui-même suffisamment fumé pour la journée. Quand le jeune homme-mouche jeta son mégot, Améliano se leva, bien décidé à se présenter au destructeur de son ouvrage.

***

Ca manque furieusement de sensualité, tout ça...

Alors dieu envoya un joli petit lot se balader sur la corniche, à une centaine de mètres de la maison démantelée, d'Améliano et du jeune homme-mouche.

***

L'apparence de l'aviateur, derrière lunettes et casquette, intimidait Améliano. Il tourna deux fois et demie autour des vestiges, les yeux rivés au sol et une main sur le menton avant de finalement redresser la tête et ainsi interpeller le terroriste : " - jeune homme / monsieur… / vous venez de détruire ma maison / non ! ? / si… / non …merde. / et si… / votre maison vient de détruire mon coucou / vous vous foutez de ma gueule ? / j'ai pas le cœur à ça, monsieur, mon voyage sitôt commencé… ".

Le jeune homme, prénommé Luca mais Améliano ne le savait pas encore, soudainement fondit en larme du haut des ruines, pointa le nez au ciel et fondit en larme sans plus daigner répondre à son hôte et son hôte, durant les quelques minutes que dura la crise, s'en voulu presque d'avoir construit sa maison sur la trajectoire du bolide.

***

…et le joli petit lot, branquignole comme le sont les créatures célestes, de trébucher sur une pierre, tomber du haut de la falaise et de s'en aller mourir emporté par les vagues, loin des destinés de nos personnages…


2

À suivre

Yann-Franck Di Tofano Orlando


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