Dames chinoises
de Yann-Franck Di Tofano Orlando


Quelques-unes des boutiques se distinguaient dans l'ensemble terne de la rue. Leurs néons attiraient l'œil, d'une fluorescence un peu malade, se reflétaient sur le sol humide. Et chacun des passants, nombreux pour l'heure, était indifférent à l'appel.

Le soleil aujourd'hui avait saturé les pavés de chaleur, mais la pluie tombée depuis la fin d'après-midi rafraîchissait maintenant l'atmosphère et se transformait, dès son contact avec le sol, en volutes de fumée.

Aux alentours de six heures, dans son hamac tendu entre deux murs de la petite cour blanche, Améliano reçut la pluie comme une offrande, avec un plaisir non dissimulé. Il passa les premiers instants de l'averse à siffloter des mélodies déstructurées, connues de lui seul et destinées à le rester. C'est ce que s'accordèrent à penser les voisins qui l'observaient de leurs fenêtres. Puis il plut des mégots, puis des injures. Améliano se tut, alluma lui-même une cigarette et chacun put alors fumer en paix.

Un tapis de vapeur blanche absorbait maintenant les pieds du petit homme, se mêlait à son pas pour l'accompagnait vers la Place aux Rendez-vous Galants.

Dans sa chemise de vacance à fleurs jaunes, à manches courtes et d'apparence exotique, il allait bon train se jeter dans les parfums de la nuit, à la recherche de l'amour. La Place aux Rendez-vous Galants avait, pour les célibataires, cette magie qui envoûte à Venise le lit des jeunes mariés. Reconnue depuis peu par l'état place d'intérêt public, toute rencontre dans l'antre de ses murs était vouée à un amour éternel. Aussi y venait-on dans les meilleures dispositions du monde à la recherche de l'âme sœur.

Les répercutions démographiques qu'engendrait la magie des lieux sur les habitants du coin incitèrent même un temps le premier homme du gouvernement à en faire une publicité nationale, mais l'incrédulité des hauts soupçonneux de la capitale lui resserra vite son nœud de cravate, et la Place aux Rendez-vous Galants n'envoûta point de ces incrédules.

Améliano se sentait prêt, aujourd'hui, à offrir en partage ces heures si douces, si longues de solitude et qui feraient ce soir hommage à l'amour... les pieds dans la brume, les mains sur les reins d'une fille volontaire, si possible un peu plus grande que lui.

Lui... plutôt court sur pattes, le cheveu crépu, bien qu'approchant la trentaine il gardait bon gré mal gré une allure adolescente... rêvait d'un grand amour.

En se rendant à la Place aux Rendez-vous Galants, il s'essayait à prononcer d'une voix grave ne lui appartenant pas des phrases peut être de circonstance... des mots utiles à son idée, mais qu'en poésie.

Ces mots proverbialement connus, au grand désarroi masculin, pour rendre la voix fluette, Améliano les chuchotait dans sa barbe de quelques jours, le sourcil froncé, tout en sachant qu'ils lui feraient défaut, d'ici à se qu'il ose aborder un cœur, qu'ils joueraient de son timbre pour trahir ses sentiments.

Une douce mélodie voletait dans l'air, semblant venir d'où il allait, et plus Améliano avançait vers son improbable conquête, plus la musique emportait son esprit, loin, si bien qu'en débouchant sur la place il pensait presque s'être déplacé pour la représentation. Et être à l'heure, ravit, car tout l'attendait, immobile.

Au centre de la place reposait sur la brume un immense cercle de parquet brillant. En bordure du cercle, inanimés, six triangles de dix jeunes filles chinoises en kimonos de différentes couleurs se partageaient la circonférence de cette étrange piste de danse. Le public, bien qu'impatient, était respectueux, à l'écoute de la douce mélodie qui rebondissait sur les murs de la Place aux Rendez-vous Galants.

Améliano était envoûté, les tonalités de la musique asiatique l'avaient toujours fait voyager... vers des contrés lointaines, aux pluies oniriques, aux fleurs enivrantes. Ainsi voyait-il l'Asie... dans cette douce musique.

Bientôt, discret, un chant se mêla aux instruments et les filles se mirent à danser. Elles dansèrent avec une telle fluidité que tout d'abord rien ne sembla bouger. Leurs mouvements étaient si purs et si gracieux qu'Améliano eut l'impression de voir défiler devant lui une multitude de photographies, parfaites. Chaque note de la mélodie accompagnait la splendeur d'un tableau féerique.

Une fille en kimono rouge tournait autour d'une rivale, en kimono jaune. Une autre, vêtue de noir, passa entre elles pour rejoindre un groupe de danseuses en kimonos verts. Chacune allait de l'avant, souple, et les filles de même couleur se séparaient stratégiquement, se rejoignaient un peu plus loin et un peu moins nombreuses, se mêlaient à d'autres, vertigineuses.

L'éclairage, venant du sol, donnait aux danseuses des allures de sylphides et plus se mélangeaient les couleurs, plus Améliano savait que le chorégraphe, depuis le début, cherchait en fait à obtenir ce qui, sous apparence aléatoire, offrirait à n'importe quel angle de vue l'harmonie universelle. Pour le satisfaire, chaque instant frôlait la perfection.

La danse prit fin dans un infini de splendeur. Chaque groupe de filles, maintenant à genoux, s'était reformé en face de sa position d'origine. Puis, comme la dernière note de l'accompagnement mourrait, une averse éclata, dispersant le public et trempant les kimonos des danseuses immobiles.

Et Améliano rentra chez lui, peu déçu à vrai dire de n'avoir pour la nuit qu'autant de beauté en souvenir.

Dès le lendemain les carabiniers, chargés jusqu'à ce jour principalement de faire taire après dix-sept heures les bétonnières du centre ville, furent dérangés dans leur belote matinale par les crissements d'une fille en manque d'amour. En effet depuis quelques heures, tous les prétendants qui se rendaient le cœur joyeux Place aux Rendez-vous Galants tournaient en rond, autour des murs, autour des prétendantes sans même les voir, puis repartaient bredouille. Nos uniformes délaissèrent leurs cartes, irrités, pour se rendre sur les lieux, et après constat envoyèrent ce rapport à la municipalité : les murs de la Place aux Rendez-vous Galants étaient malades. Les maçons, au nom de l'orgueil régional et en pensant à leurs enfants, s'associèrent pour rénover, mais sans résultat. L'autorité fit alors intervenir quelques médiums, dont les plus illustres, et les médiums ne purent que constater, comme chacun, que le charme n'opérait plus.

Améliano quant à lui s'envola comme le sortilège, la même nuit et sans bruit, et ni l'un ni l'autre n'apparut plus jamais dans les annales de notre région.

Yann-Franck Di Tofano Orlando


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