Un très bel hommage

 

"There is always something infinitely mean about other people's tragedies"
Oscar Wilde (The Picture of Dorian Gray)

Roger Albert venait de prendre la direction de la Mairie d'Issy. Le vieux panneau d'émail blanc et bleu était toujours là sur le mur en briques de faïence blanche. La crasse s'étalait en de larges fresques monochromes et par endroits, elle avait coulé sur le sol pour former des flaques grasses et sèches. Roger Albert se laissa traîner le long de l'escalier poisseux dont les marches semblaient attirer les semelles de ses chaussures en caoutchouc, et quelques clochards fatigués auxquels il restait à peine la force de mendier. Il marchait en balançant les épaules pour attraper l'autre extrémité du quai avant l'arrivée de la prochaine rame et ne voyait pas les têtes hocher d'un côté et de l'autre comme les vagues d'une marée de corps humains. Son pied droit envoya un vieux paquet de cigarettes sur la voie. La rame s'annonça alors qu'il avait presque atteint l'emplacement des premières classes. Il jeta un regard par-dessus son épaule et s'arrêta avant d'opérer un quart de tour qui lui permettrait d'observer plus à son aise. L'arrivée du train avait quelque chose de fascinant. Il n'avait nul besoin de s'arrêter pour se rendre compte de l'approche de la rame. Mais le long serpent aux yeux lumineux qui louvoyait sous la terre le forçait secrètement à percer l'obscurité du tunnel.

Cette machine n'était pas que bruit ; elle était aussi image, vitesse et lumière dans la nuit artificielle. Une fois sorti du tunnel, l'engin Poétique devenait repoussant à la manière des crissements métalliques de ses freins.

- La déception n'est à la mesure que de la haute idée que l'on se fait des choses ou des gens.

Ainsi pensait Roger Albert, affalé sur un des sièges rouges de la station Solferino et qui regardait partir la rame de métro d'un œil vide. Il attendrait la prochaine. Plus rien ne pressait désormais. Il ne servait à rien d'insulter Norman Blackett. Albert n'était pas en position de critiquer. Il doutait trop pour cela. Selon lui, seuls les équilibristes de génie pouvaient à la fois se moquer des apprentis et de leurs propres admirateurs. Lui s'imaginait le corps dans le vide, en prise sur la corde raide ; il la serrait entre ses poings. Norman Blackett venait certainement de lui écraser une main aujourd'hui, et sa vie autant que son art étaient désormais à la merci du moindre incident. Albert maudissait à présent Blackett. Il avait admiré et admirait toujours les tableaux du jeune peintre britannique. Il les avait toujours regardés avec son cœur, alors que Norman lui-même les regardait avec un double-décimètre. Il équilibrait, il harmonisait, il composait. Blackett distillait son émotion. Il avait bien remarqué cette rigueur de métronome dans les dessins du peintre, ses mélanges de couleurs préparés avec la science du chimiste. Roger Albert ne pouvait cependant s'empêcher de regarder les œuvres de son aîné d'un œil sympathique. Il ne pouvait parvenir à regarder une œuvre d'art autrement qu'avec son âme ; ou alors, c'était lui demander de trouver de la finesse chez Descartes ou de la poésie chez Jane Austen.

Il se reprochait une chose aujourd'hui, et c'était également de peindre avec son âme. Peut-être avait-il donné trop facilement ses sentiments en pâture aux insensibles, au travers de ses dessins ? Chacun de ses traits, chacun des thèmes qu'il traitait était l'opposé du résultat d'une réflexion. Quand il travaillait à son art, ses crayons cessaient d'être des instruments, pour devenir le médium de sa propre incarnation artistique. Les dessins de Roger Albert n'étaient pas son travail, ils étaient autant de parcelles de Roger Albert lui-même ; et il lui arrivait même d'y inclure son monogramme.

S'il regrettait tout cela, c'est qu'il était toujours trop ému pour bien en parler, et que dans les esprits, il était trop net qu'il fallût posséder "la" technique pour pouvoir exprimer ses sentiments. Roger Albert avait inventé "sa" technique, ce qui lui valait en outre une image d'Iconoclaste. Il voulait parler aux cœurs des autres, et celui qui était peut-être le plus à même de le comprendre l'avait renvoyé à ses livres. Par mépris ou par jalousie, il ne pouvait le dire, mais peu importe, car le résultat est bien semblable.

Tout compte fait, Blackett s'était peut-être vengé du manque de popularité de ses propres œuvres. Il avait néanmoins tempéré son jugement à propos des travaux d'Albert.

- You had better cling to your smaller pœtical drawings and water-colours. They seem most charming, to me at least! Avait-il confié à son visiteur.

Albert avait apprécié le compliment à sa juste valeur. Tout cela sonnait trop comme une de ces litotes dont les britanniques sont si friands. Ses "petits dessins poétiques" n'étaient ni plus ni moins poétiques que les grands, selon lui. "Charmant" sous-entendait en outre que tout cela était bien gentil et inoffensif, comme si la poésie était incapable de ces coups de griffes qui arrachent le cœur !

Roger Albert pensait à Blackett, qui derrière ses petites lunettes cerclées cachait mal son malaise. Sans doute Norman Blackett n'était-il rien d'autre qu'un raté.

Son jugement avait donc peu de valeur.

Cependant, en regardant un des grands formats d'Albert, sur lequel un homme à l'œil profond, armé d'un geste ample, se débattait parmi des entrelacs de formes et de couleurs, Blackett avait demandé à Albert :

- Why not wipe it all out? Don't you think you've got to learn all basic notions in perspective and drawing beforehand? You've got plenty of time, haven't you?

Non, décidément, Albert aurait beaucoup de mal à oublier cette remarque de Blackett. Tout reprendre à zéro ; faire table rase de tout ce que lui, Albert, avait découvert ces dernières années ? Cela n'était pas envisageable.

Roger Albert avait travaillé dix ans, pendant lesquels il avait créé, inventé, innové parfois. Du moins en avait-il eu le sentiment et la conviction pendant un temps. Pour lui, reproduire ce qui avait déjà été fait par d'autres n'était pas faire de l'art. Ou alors, pourquoi ne pas dire d'un singe à qui l'on apprend à se brosser les dents qu'il est un homme ? D'ailleurs, il ne savait pas ce que c'était que l'art. Il avait beau chercher, lire énormément, rien ni personne ne disait ce que c'était, mais tous savaient mieux que quiconque à quoi il devait ressembler. Tout ceci était à l'origine de querelles sans fin, et pour Albert, ces glossateurs parlaient et écrivaient avec l'intelligence des oies. Tout au plus, un ou deux peintres éclairés alimentaient la chronique d'un propos dogmatique, et tentaient d'avancer une définition qui n'avait d'autre intérêt que personnel.

Albert devenait aigri. Il soupira et se leva pour entrer dans le compartiment du train qui venait d'arriver. La porte se referma derrière lui. Roger Albert avait laissé son espoir dans un petit atelier de la rue de Villersexel.

Alistair Brooks était ami intime de Roger Albert, et on pouvait les voir souvent se promener ensemble derrière le pont Mirabeau, sur une jetée bordée d'arbres. Ils se donnaient rendez-vous à la gare de Javel, car Alistair travaillait dans le seizième arrondissement. Leurs discussions animées finissaient invariablement derrière le comptoir de Madame Angèle qui tenait un bistrot à Bir-Hakeim. Albert y retrouvait des connaissances, et c'est tout naturellement que Brooks se joignait à la conversation. Certes, il n'était pas familier des gens que connaissait son ami, mais il ne trouvait pas leur présence désagréable. Il approuvait de toute façon Roger Albert qui préférait le dénuement un peu froid de ce quartier au bruit et à l'agressivité des endroits à la mode.

Chez Angèle, on discutait politique et chiens écrasés avec des V.R.P., les commerçants du coin et de petits employés, et cela convenait bien à Brooks qui, également, rejetait tout ce qui était artificiel et superficiel. Il était huit heures du soir lorsque Alistair se décida à pousser la grande porte de fer du bistrot de Madame Angèle. Il n'y avait pas mis les pieds depuis un mois, et il avait peur de se retrouver seul au comptoir à boire son habituel chocolat chaud. Il était là depuis cinq minutes quand Berteau arriva, suivi de Morland et Vernon, les trois piliers du café de Madame Angèle.

Ils reconnurent immédiatement Brooks.

- Comment ça va Monsieur Alistair, depuis le temps qu'on ne vous a vu ? Demanda Morland.

Alistair répondit poliment et s'enquit immédiatement de la santé des trois hommes. Ils discutèrent de choses banales pendant un moment. Vernon dit alors :

- Est-ce que vous savez ce qu'est devenu Albert ?

Brooks prit un air embarrassé. Non, il n'avait pas eu de nouvelles d'Albert depuis trois semaines. Il avait disparu, et cela deux jours seulement après sa visite à Norman Blackett. C'est sur les conseils de Brooks, d'ailleurs, et sur sa recommandation, que Blackett avait accepté de recevoir le jeune artiste.

Brooks avait perdu de vue son ami, et depuis deux mois, c'était seul qu'il se promenait derrière le pont Mirabeau. Albert n'était plus là pour discuter avec lui, mais Alistair Brooks avait toujours présents devant ses yeux ces dessins énigmatiques qui semblaient lui dire quelque chose, dans une langue que seul son cœur comprenait. C'était un sentiment d'angoisse, un œil figé en direction de l'avenir et plongé dans des ciels lacérés de coups de crayons.

La vie transperçait la mort, et la joie sortait toujours victorieuse d'un combat franc avec le morbide, et ceci sans esquive de l'interprétation. Albert analysait, mais ne décrivait pas, et sa poésie ne donnait ni dans la facilité, ni dans la douceur. Elle était dure et âcre, elle giflait. C'est le hasard qui le fit retrouver son compagnon, alors qu'il marchait sur le pont Royal en claquant du talon, et en écrasant les flaques d'eau sous ses pieds. Il regardait en direction du Grand Palais dont le soleil de sept heures incendiait la coupole. Dans le contre-jour, Alistair Brooks, ajustant une main fébrile au-dessus de ses lunettes d'écaille pour former une visière, aperçut un homme dans la Seine qui se débattait dans l'eau en la frappant de ses poings.

Brooks rebroussa chemin et courut jusqu'à l'escalier qui donne sur les quais. Il arriva rapidement au bord de l'eau, se débarrassa de son veston râpé et de la cravate achetée à King's road le week-end précédent. Il resta un instant sans bouger, prêt à plonger, Hésitant, et se demandant si c'est véritablement aider un suicidaire que de l'empêcher de mettre fin à ses jours.

Il ne parvint pas à répondre à cette question, et il se jeta dans l'eau froide, pensant qu'il valait mieux interroger l'intéressé en personne. Brooks, qui n'avait pas pris le temps d'enlever ses chaussures, s'enfonça dans l'eau. Il plongea magnifiquement.

Son saut, qui n'avait d'égal que le geste agile et sans faille de la grenouille, amena tout son corps à pénétrer l'eau doucement, sans violence. Seules, deux rides, parfaitement concentriques, signalaient son passage dans les eaux fangeuses de la Seine. Maintenant, il fendait l'eau d'un geste sûr et rapide, écartant habilement les poissons qui, sur son passage, lui présentaient leurs ventres noirs et enflés.

C'est un peu essoufflé qu'il arriva à la hauteur de l'homme. L'autre arrêta de gesticuler et se retourna. Celui-ci n'était autre que Roger Albert qui, voyant son ami en face de lui, baissa les yeux, moins par honte de son geste, qu'à cause du ridicule de la situation.

- J'ai tenté de me noyer. Dit-il à Brooks, comme si celui-ci avait pu penser qu'il s'agissait d'une baignade printanière.

- J'avais oublié que je savais nager. Ajouta-t-il, toujours en baissant les yeux. Brooks, vous n'auriez pas une cigarette ?

- Elles sont restées dans ma veste. Répondit calmement Alistair. Suivez-moi, on va en griller une sur la berge !

Les deux hommes nagèrent jusqu'à la rive. Alistair Brooks, habile nageur, devant, et Roger Albert, buvant la tasse à chaque fois qu'il progressait d'un mètre. Brooks se hissa sur le quai, et attendit Albert qu'il aida à monter. Ils s'allongèrent tous deux dans l'herbe, un peu plus haut, et allumèrent leurs cigarettes.

C'est Albert qui, comme d'habitude, rompit le silence.

- C'est toujours après un effort intense qu'elle est la meilleure. Annonça-t-il à Brooks qui, finalement, n'était pas très concentré sur sa cigarette, mais méditait sur ces retrouvailles inattendues.

- Je pensais que vous étiez parti. Avança-t-il.

- Cela fait deux mois que j'ai tout laissé tomber. Dit Albert, qui tirait frénétiquement sur son mégot.

Vous n'en auriez pas une autre, les miennes sont trempées. Dit-il en sortant de la poche de sa chemise, comme pour se justifier, un paquet de Silk Cut qui laissait s'échapper un filet d'eau verdâtre. Brooks sortit mécaniquement une autre cigarette de la poche intérieure de son veston et la lui tendit sans même lui adresser un regard.

- J'ai pensé me mettre à travailler, comme vous ! Ajouta Albert.

Mais je n'en avais pas vraiment envie. C'est dur quand on ne connaît personne. Et je ne connais aucun peintre, je n'ai pas d'amis parmi eux.

- Pourtant, répliqua Brooks, la peinture était plus qu'un simple divertissement pour vous, Albert. Elle faisait partie de votre vie ; elle était même votre vie, d'une certaine manière.

- Vous avez raison, Brooks, répondit Albert.

Cependant, je ne pouvais continuer à jouer ce jeu-là. Je créais, certes. Mais quelle est la valeur de mes créations ? Pour moi elles valaient la peine d'être montrées. Blackett en a décidé autrement.

- Il ne vous a pas aidé ? Demanda Brooks.

- Non, répondit bêtement Albert dont le regard vide se perdait dans l'obscurité naissante.

- Et vous vous laissez abattre pour ça ! Avança Brooks, presque méchamment.

Albert ne répondit pas. Brooks reprit :

- Parce qu'une personne a critiqué votre travail - une seule personne, m'entendez-vous ? Vous vous laissez décourager et vous abandonnez tout ce pour quoi vous avez vécu jusqu'ici. Qu'avez-vous dans le ventre, Roger ? Pensez-vous que vous avez même le droit de gâcher le talent que vous vous êtes forgé ?

- Je ne pense pas que mon art est indispensable. Répondit Albert. Ce que je n'aurai pas montré, d'autres le montreront différemment ou peut-être même de manière semblable. Nous remettons toujours les pieds dans les mêmes flaques d'eau. Ou est-ce de la boue, plutôt ? Blackett m'a tué spirituellement, vous comprenez ! Tout cela vient du fait que j'apprécie ce qu'il fait.

- Albert, réfléchissez ! Qui est Blackett pour qu'il puisse vous juger ?

- Blackett est un homme, aussi différent et aussi semblable à moi que les autres. Il a voulu me montrer qu'il était le plus fort. C'est légitime. D'ailleurs, il est bien le plus fort puisqu'il m'a presque tué.

- Roger ! S'écria Brooks avec l'énergie du désespoir. Pourquoi ne pas reprendre vos pinceaux ? Pourquoi ne pas crier au monde que vous êtes un artiste et que vous voulez vivre en tant que tel ?

- Parce qu'il ne le veut pas. Souligna cyniquement Albert. Je n'ai pas fait d'études. Les amateurs n'ont pas le droit de s'imposer comme tels depuis déjà bien longtemps.

Brooks alluma nerveusement une cigarette.

- Vous savez mieux que moi que faire école n'est pas enrichir son auditoire. Vous, Roger, n'êtes liés par aucune obligation spirituelle, vous êtes libre, et vous pouvez créer !

Albert restait perdu dans ses pensées. Peu à peu il reprenait espoir. Alistair fit une dernière tentative :

- Faites-le au moins pour moi qui vous le demande, et qui n'en ai pas eu le courage. Vous avez réellement du talent, je vous assure.

Une lueur habita soudain le regard de Roger Albert. La même lueur qui animait le peintre avant sa rencontre avec Norman Blackett. Il se leva et écrasa sa cigarette. Il monta l'escalier doucement, puis se mit à courir. Il s'arrêta au bout du pont et se retourna. Il adressa un regard d'amitié en direction de Brooks, qui était resté sur la berge. Celui-ci arpentait le quai, les mains croisées derrière le dos, l'air sombre. Soudain, Alistair s'arrêta pour ramasser une corde au bout de laquelle était attachée une lourde pierre. Il attacha la corde autour de son cou, prit la pierre dans ses bras et sauta dans l'eau noire.

Roger Albert voyait clairement désormais le dessin de sa réhabilitation : Une main crispée déchirait l'eau sombre et semblait lancer un signe d'adieu en direction du monde qui méprisait le Poète déchu. Alistair Brooks s'enfonçait dans la pourriture boueuse, peuplée de rats.

Albert sentait ce dessin. Il le sentait parfaitement. Il en ferait une étude ce soir même. Ensuite, il louerait un des plus grands panneaux d'affichage sur les Champs, sur lequel il placarderait sa fougue. Ses économies y passeraient sûrement. Il serait alors reconnu par ses semblables. Tous l'admireraient : sa concierge lui ferait des compliments assidus, les conducteurs de bus revêches arboreraient désormais de larges sourires en l'apercevant. Aux Halles, les ouvriers de nettoyage de la RATP ne l'ennuieraient plus avec leurs serpillières poisseuses alors qu'il attendrait le métro qui le ramènerait chez lui.

La gloire.

Il monta les trois étages de son immeuble. Les escaliers sentaient le propre. Il resta à regarder la porte de son appartement. Sur celle-ci s'étalaient les couleurs franches d'un ciel dont l'aquarelle avait été comme battue par le pinceau expert du peintre.

L'œil d'Albert se perdit sur les couleurs. Il se décida à tourner la poignée et il entra. Il s'assit lourdement dans un fauteuil, au centre du salon. Autour de lui, s'accumulaient les aquarelles, les huiles et les dessins. Les livres aussi, et quelques disques que, par habitude, il passait sur un vieux pick-up déglingué. Il trempait ses lèvres dans un Bourbon, qui jamais ne lui avait semblé aussi bon, aussi riche. Oui, décidément, ce serait un bel hommage à rendre à Alistair Brooks.

Un très bel hommage.

Fin

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