(extrait)
1.
Elle arrivait enfin au bout de ses peines. L'ascension avait été longue. A plusieurs reprises, la vieille femme avait dû s'arrêter pour reprendre son souffle. Pourtant, si son corps s'était affaibli, cette fois elle ne s'arrêterait pas en chemin.
Bonjour chica, j'espérais ta venue depuis bien longtemps...
La vieille dame sursauta au son de la voix. Levant la tête, elle le reconnut aussitôt. Chevelure irisée, teint pâle, habits vaporeux, il se tenait à quelques pas d'elle, au sommet du mont. Il était toujours aussi beau, songea-t-elle, c'était comme si le temps n'avait pas eu de prise sur lui. Troublée, elle lui répondit :
Cela fait des années qu'on ne m'appelle plus "chica", je suis devenue bien vieille... Vous, par contre, vous semblez avoir toujours trente ans...
Les Tunacs n'ont pas d'âge. Toi aussi tu n'as pas changé, tu es restée la chica qui gravissait vaillamment le mont.
La vieille dame, interloquée, resta un moment silencieuse.
Je n'ai pas oublié votre visage depuis toutes ces années mais je ne connais pas votre nom.
Mon nom est Xlatol, "Pluie des roches" en langue tunac. Je suis heureux de te voir, cela fait si longtemps que je t'attends. Les pèlerinages sur le mont se sont maintenus mais depuis ta venue, je suis resté invisible aux yeux de tous. Pourquoi t'es-tu enfuie la dernière fois ?
Yolanda baissa les yeux. Le passé lui revint en force. Elle se revit, jeune fille, gravir cette montagne andine, cinq décennies plus tôt. A voix basse, assise à côté de l'homme aux cheveux irisés, elle se mit à parler.
2.
"C'est une longue histoire... Depuis l'enfance, j'ai rêvé de gravir la Montagne aux esprits. Ma grand-mère me disait qu'un peuple étrange - les "Tunacs" - vivait depuis des temps immémoriaux sur ce mont. Seuls de rares personnes les avaient aperçus. Elles étaient retournées dans la vallée, l'esprit troublé. D'autres villageois n'étaient jamais revenus, nul ne savait ce qu'ils étaient devenus. Mon père souriait de ces histoires. Je ferais mieux, disait-il, de me comporter en bonne chrétienne, et, lorsque je serai plus grande, de me rendre au pèlerinage de la Vierge santa Maria sur la Montagne aux esprits.
Un jour, à la veille de mes vingt ans, je fis un songe singulier. Je marchais dans la campagne en compagnie de ma meilleure amie d'enfance. A une croisée de chemins, elle me dit "Je dois revenir au village, Yolanda. Le moment est venu pour toi d'aller seule sur la Montagne aux esprits. Ne tarde pas, ton destin t'attend là-haut. " Je me réveillai en sursaut. Le lendemain, je décidai de faire l'ascension du mont, seule, sans prévenir personne de mon départ. C'était la première fois que je quittai mon village. Aussi dans le bus me conduisant au mont, je n'étais pas rassurée mais je m'efforçai de ne pas montrer mon inquiétude.
Après avoir franchi de nombreuses vallées et cols, j'arrivai au pied de la Montagne aux esprits. Je restai un moment à la contempler. Nimbée d'une brume de beau temps, elle était d'une beauté majestueuse.
Je me mis à gravir la montagne, d'un bon pas. A mesure que je me rapprochai du sommet, je me sentais grisée, le coeur heureux. Un vent léger s'était levé, il me semblait qu'il me chuchotait les vieilles légendes indiennes de ma grand-mère. C'est alors que je vous vis, à deux pas devant moi.
Votre beauté singulière me fascina. Toutefois l'instant d'après je me ressaisis. Que faisais-je, seule en ce lieu en présence d'un inconnu, qui de surcroît avait l'air d'un Tunac ? N'étais-je pas folle ? Lorsque je vous entendis prononcer "Bonjour Chica, je suis heureux de te voir. Bienvenue au Royaume...", je pris peur et, comme lorsque j'étais enfant, je fis un roulé-boulé, me laissant glisser sur la pente herbeuse.
Ma fuite dut vous déconcerter, vous n'aviez pas cherché à me suivre. Peu après, je me trouvai hors de portée et repris le chemin de mon village. Cependant des journées plus tard votre visage me hantait encore. Je finis par raconter à ma grand-mère la rencontre que j'avais faite sur la Montagne aux esprits.
"Ay, Yolanda ! Tu as attiré l'attention d'un Tunac. A ton air, je crains qu'il ne t'ait enchantée. Je vais prier pour toi pour que tu retrouves la raison."
(...)
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Xuan Vincent
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