La guerre n'aura pas lieu

 

13 Janvier 1940. Le Capitaine André s'était levé très tôt ce matin-là, il dormait mal depuis plus d'une semaine et sa nervosité se ressentait dans son entourage. Il était pourtant d'une nature très calme, sûr de lui, et avec une force de caractère peu commune.

Ce sont ces qualités, ainsi qu'une passion dévorante et sans bornes pour ces fabuleuses machines volantes dont on ne parlait que depuis quelques décennies, qui faisaient de lui le pilote de chasse le plus réputé de France... Il connaissait tous les appareils en service depuis dix ans au moins, bien que très jeune lui-même. Il n'avait en effet que 27 ans mais forçait le respect de toute son escadrille. Il avait même piloté un Spitfire dans la Royal Air Force, véritable gage de sa notoriété internationale. Mais ce jour-là, il était hors de question de parler d'autre chose que du dernier né des chasseurs français : Le "Dewoitine D520". Il savait que cet appareil serait la sauvegarde de son pays, persuadé qu'en cas de conflit avec leur puissant voisin Allemand, la maîtrise des airs assurerait la souveraineté nationale.

Plus de mille unités devaient être livrées dans les mois à venir, ce qui représentait une assurance non négligeable face à la menace grandissante, et pourtant invraisemblable aux yeux de beaucoup.

Le Capitaine André était également un grand stratège, et il avait parfaitement compris que les théories de certains généraux Allemands seraient, une fois mises en application, d'une redoutable et effroyable efficacité... Les conquêtes de la Wermart n'étaient jusque-là pas réellement significatives, la trop faible puissance militaire des pays conquis n'aurait pu résister à aucun type de stratégie. "La Guerre Éclair" n'avait donc pas encore montré sa redoutable efficacité : Il pourrait suffire cependant de seulement quelques semaines pour mettre à terre une grande puissance économique et militaire qui possédait dix ou douze ans plus tôt, l'armée la plus puissante et la plus redoutée au monde : La France...

Puisqu'il avait compris cette stratégie combinatoire de regroupement massif des forces terrestres, tout aussi massivement appuyées par une aviation dotée de gros moyens offensifs, il savait que la seule alternative était d'interdire le ciel de France, et de couper les arrières de toute armée pénétrant sur le sol national. Bien évidemment cette solution était unique, dans son esprit, faute de temps, car il aurait été bien plus sûr et plus efficace de moderniser et de regrouper les forces terrestres en complément toujours de forces aériennes et navales conséquentes. Mais après tout, n'avions-nous pas gagné la précédente guerre avec des bandes molletières, des fantassins et des chars isolés dans les unités ?... Finalement André avait compris que lui et les autres aviateurs étaient le seul rempart, les seuls à pouvoir éviter le drame inéluctable, les seuls à pouvoir stopper la machine infernale qui était déjà en route. Alors voilà ce qui l'empêchait de dormir, ce n'était pas tant ce nouvel appareil, que la vision qu'il avait d'un avenir incertain et trouble, pour sa femme, ses enfants, ses amis, ses voisins... Ses chers compatriotes...

Et si le jour venu la météo l'empêchait de décoller, si les promesses de dotation n'étaient pas respectées, et si les pilotes d'en face étaient aussi déterminés que lui... Alors tout serait perdu.

Mais heureusement il n'en fut rien. Rappelez vous cette magnifique journée du 17 Août 1940, jour ou l'offensive Allemande fut définitivement stoppée, entraînant la capitulation et la reddition de toutes les forces Germaniques de tous les fronts d'Europe et ainsi la restitution de tous les territoires occupés...

Le Capitaine André comprenait en survolant cette grande, puissante et majestueuse armée qui n'avait jamais dépassé la ligne Metz - Boulogne, qu'il avait contribué à l'écriture d'une page de l'Histoire. Mais savait-il que grâce à sa fougue, à sa clairvoyance, un chasseur fabuleux et une nation déterminée, il avait sans doute évité des millions de morts et une guerre qui aurait pu devenir mondiale...

Il s'abîma en mer près des côtes Bretonnes six mois plus tard, aux commandes de son appareil, laissant un vide immense dans nos cœurs. Mais sans doute que pour lui, qui ne vivait que pour voler, était-ce là la plus belle mort dont il pouvait rêver. Il vivrait désormais et pour l'éternité dans les nuages, et je ne peux imaginer regarder le ciel aujourd'hui sans avoir le sentiment de le voir passer, lui, le plus libre et le plus heureux des hommes...

Xavier Martins-Baltar, le 25 Mai 1998

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