Une vie ailleurs

 

Je n'oublierai jamais ce jour de début 2049. J'avais fêté depuis peu mes 80 ans et je me sentais encore très jeune. Je l'étais presque d'ailleurs, puisque à cette époque là, l'espérance de vie était de plus de 110 ans déjà.

De toute ma vie, je n'aurai jamais imaginé pouvoir réaliser un jour mon rêve d'enfance, et pourtant je la regardais, elle était là, juste devant moi, rouge et or, de toute beauté. Sa rondeur était parfaite et son scintillement semblait magique.

En quittant la terre trois années plus tôt, j'étais persuadé de la trouver et je comptais bien rentrer un jour avec la preuve de l'existence d'une vie extra terrestre. Mais pourquoi étais-je certain que c'était là, sur cette magnifique étoile qu'elle se trouvait ? Les sept sondes que nous avions envoyées à sa surface n'avaient détecté aucune trace de vie, et la composition de son atmosphère nous était totalement inconnue. Alors pourquoi avais-je ce désir instinctif de fouler ce sol vierge, et cette intuition que je pourrais respirer son air sans risques ? L'émotion se mêlait à l'excitation et je savais que j'allais me poser beaucoup de questions comme celle-ci dans les prochains jours...

Je décidais de l'appeler "Aurubéus", inspiré par une vague réminiscence de Latin bien que ma confiance en moi sur ce sujet ne soit que très limitée. Mais de nos jours vous ne savez certainement pas ce qu'est ou fût le Latin. Peu importe, ça n'est pas très important ici.

Notre équipement était prêt, et nous nous apprêtions à nous transporter sur Aurubéus...

C'est en posant le pied à sa surface quelques instants après, que je compris pourquoi elle m'avait tant émerveillé de là-haut. Mais comment vous la décrire, comment vous faire comprendre la décision qui fût la mienne à cet instant ? Je crois devoir pour cela, vous expliquer ce qu'était devenue le Terre au moment de mon départ...

Depuis toujours l'Homme avait veillé à rendre la vie plus simple et agréable et en particulier depuis la fulgurante évolution des technologies. L'une des plus illustres avait été l'avènement des "calculateurs lumineux". Toutes les structures, constructions et matériaux étaient incrustés de capteurs reliés à ces calculateurs déjà très puissants pour l'époque. Des mesures étaient faites automatiquement et en permanence sur tous les événements mécaniques, physiques ou naturels. Des solutions toujours très simples étaient suggérées ou appliquées automatiquement aux éventuels problèmes ou simples désagréments de la vie environnante. Mais le plus fabuleux et à la fois redoutable dans ce système était sa capacité à mesurer les variations d'énergies électriques et chimiques du cerveau lors des échanges neurologiques. Ce qui signifie que chaque pensée pouvait et était analysée et traitée. Par exemple, si vous pensiez qu'il faisait sombre dans une pièce, le calculateur déterminait s'il s'agissait d'une simple impression sans suite à donner ou d'une volonté réelle de votre part de plus de lumière, ce qui ne manquait pas de se produire instantanément. "L'agrémenteur", du nom pas très poétique qui lui avait été donné, était même capable de gérer les conflits comme deux volontés différentes en un même lieu, ou encore le respect du sommeil d'un enfant lorsqu'un adulte entre dans sa chambre et a besoin de lumière... J'attendais tant des avancées de la science qui devait nous donner une vie meilleure, qu'il s'agissait là pour moi d'une technologie absolument merveilleuse lorsqu'elle a fait son apparition. Ce n'est qu'une dizaine d'années plus tard que j'ai enfin pris conscience de ses effets dévastateurs sur l'esprit et l'intelligence humaine. Grâce à mon plus jeune fils, qui était incapable de comprendre une question aussi simple que : "Tu ne trouves pas qu'il fait un peu sombre ici ?". Il n'y avait d'ailleurs qu'un "vieux" comme moi pour poser une question aussi incongrue puisque, bien entendu, il ne faisait ni trop sombre, ni trop clair, ni pour lui, ni pour moi... Mais je m'en voulais de ne pas avoir pensé plus tôt à ces effets dévastateurs. Né au cœur de cette technologie, il ne pouvait même pas imaginer qu'il pensait... Qu'allait devenir le Monde lorsqu'il ne resterait plus sur Terre que ces générations aux cerveaux assistés, à la pensée inhibée et à l'imagination annihilée ?

Même dehors tout semblait magnifique mais n'était qu'artifice. "Dehors ?" Je m'étonne de connaître encore ce mot, sans doute encore une fois la réminiscence d'un souvenir d'enfance car l'extérieur en tant que tel n'existait plus. Toutes les zones d'habitation étaient dans des sortes de bulles invisibles où tout est artificiel : Ciel, soleil, pluie, nuages, vent, végétation...

C'est cette prise de conscience qui m'a décidé alors à monter cette mission d'exploration spatiale à la recherche d'un nouveau monde...

Le développement du cerveau humain, pas encore totalement annihilé sur cette première moitié du XXIe siècle, allié à de très importantes découvertes technologiques avait été l'élément déterminant dans notre capacité à réaliser de tels voyages dans l'univers. Nous serions pourtant les pionniers. Nous avions besoin de nous déplacer à la vitesse de la lumière et le principe était en fait très simple. En effet, puisque notre vaisseau était visible, il était déjà partout où son image était... Nous faisions face alors à trois difficultés majeures, et il n'avait pas été simple de les résoudre. La première étant d'éviter la dispersion naturelle des photons, de canaliser leur déplacement sur une seule trajectoire, modifiable à tout instant, et de neutraliser le phénomène ondulatoire qui les caractérise pour les utiliser comme de simples particules. La deuxième était de leur associer les atomes qui composent la matière à déplacer en créant des liens lumineux entre eux. Et la dernière, de déplacer ensemble et de façon identique chacun des objets ou personnes à l'intérieur du vaisseau spatial lui-même.
Finalement la solution choisie fût de les associer à l'ensemble de la structure ce qui, du même coup, effaçait toute sensation de déplacement pour les passagers, le mouvement étant parfaitement rectiligne et uniforme dans un même repère. Pour ce qui est de la source d'énergie, nous la maîtrisions déjà. Elle fonctionnait sur le principe de la concentration lumineuse et de son exploitation. Et ça c'était le rôle des fameux "calculateurs lumineux" dont vous connaissez déjà quelques principes et performances...

Mais comment oser penser à toute cette froide technologie, sans laquelle pourtant je ne serais jamais arrivé jusqu'à Elle. Elle était si belle, si différente. Ici tout était naturel, la végétation, l'atmosphère, les événements climatiques... Nous n'avions trouvé aucune forme de vie animale, uniquement végétale. Et tout était comestible pour l'homme, tout renfermait l'ensemble des éléments nutritifs essentiels à notre vie et notre développement. Même l'eau était contenue dans les plus parfaites proportions dans chacun de ses fruits. Pour nous tout était "fruit" dans le sens étymologique du mot. Dans nos esprits, cela signifiait : "Issu de", "né de", ou encore "source de la vie"... L'atmosphère dont nous n'avions pu comprendre la composition, était d'une pureté sans faille. Sans doute était-ce notre manque d'imagination et l'oubli des capacités de la nature à créer la beauté, qui nous interdisait de croire ne serait-ce qu'en sa simple et pure magnificence. Et peut-être finalement de croire à nouveau qu'il pouvait exister quelque chose de plus grand et de plus majestueux encore... Tous les espoirs étaient à nouveau permis...

Vous comprendrez que la décision de rester vivre ici, je n'ai pas été le seul à la prendre. Nous avions tous fait ce choix. Et ainsi je peux dire aujourd'hui que la vie existe ailleurs. Ils sont venus de loin, de très loin, d'une planète où la lumière ne sert plus à éclairer le chemin des âmes. Je ne sais pas ce qu'est devenue la Terre, mais je n'y retournerai pas. Je fais désormais partie d'un autre monde, un monde où la lumière n'est plus un outil mais un guide, un guide vers une lumière plus grande encore, la Lumière Eternelle.

XMB, le 28 juillet 1998.

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