L'Éternel Présent
de William Wilson



« Quand on a le physique de l'emploi, on en a l'âme. »
MAUPASSANT


Parmi tous les phénomènes mystérieux qui existent dans l'univers, il en est un qu'on est à même de constater chez le petit brocanteur, situé rue des Miracles, qui mérite d'être notifié. À peine a-t-on franchi la porte de son arcade située au fond d'une impasse, que l'on se sent propulsé dans de multiples époques figurées par des meubles et des bibelots entassés dans cet espace restreint. Les objets paraissent contenir une foule d'informations sur des moments éclatés de l'histoire et sur les gens les ayant possédés. La vue de tant d'existences attestées par ces gages humains engourdit les sens.
En caressant d'anciens jouets restaurés bien des fois, on croirait entendre les rires des enfants les ayant manipulés. Un cheval de bois bascule imperceptiblement, comme animé par des forces invisibles ; de vieilles horloges paraissent indiquer l'heure qui leur convient ; de vieilles photographies témoignent des quartiers, des commerces, ainsi que des traditions d'une époque aujourd'hui révolue. On se doute de ce qu'il est advenu de cette famille posant pour un photographe, dont l'estampille située au dos de l'image indique une date ayant tout d'une épitaphe. Les tiroirs d'un vieux secrétaire, ayant peut-être appartenu à un notaire, renferment-ils de terribles secrets enfouis dans les tombes ? Le regard vitreux du petit chien empaillé et fixé sur un socle semble avoir cligné ; attend-il ses maîtres, hélas, aujourd'hui disparus, à qui il doit son drôle d'état ? Pareillement, une chouette vit les yeux grands ouverts, l'obscurité est pour elle permanente ; à la vue des pipes en écume de mer, alignées sur les rayonnages d'une vitrine, on pourrait encore percevoir les aspirations de grandes bouffées d'air mêlées de tabac de ceux qui s'en sont servis pour fumer ; en feuilletant les pages de vieux ouvrages empilés sur des étagères, on se laisserait facilement envahir par l'aura de ceux qui les ont écrites, il y a longtemps ; les particules de poussière, que l'on trouve jusque dans les moindres recoins, témoignent, elles aussi, d'un passé révolu.
Mais, le plus envoûtant, le plus vibrant de tous ces objets hétéroclites, ne serait-il pas celui qui arbore un visage humain ; tel l'autoportrait d'un peintre anonyme du dix-septième siècle suspendu sur le pan d'un mur ? Il s'agit de la représentation, à la fois idéaliste et réaliste d'un créateur en pleine possession de son art et de ses moyens ; celui-ci s'est lui-même représenté au centre du tableau, en pied, de trois quarts ; la pose qu'il prend suggère que le peintre a été, comme surprit, en pleine activité ; son geste est comme suspendu dans l'espace ; dans sa main droite il tient délicatement entre ses doigts longs et fins quelques pinceaux, de l'autre, il porte une palette couverte d'une boue arc-en-ciel. Le visage peint confère aux traits l'expression animée d'un individu qui s'apprête à dire quelque chose d'important. La toile inachevée au second plan, sur laquelle œuvre l'artiste, représente un paysage, dont le message paraît éternel ; les détails et le rendu de la matière apportent un relief à l'ensemble et en particulier au personnage dont on a le sentiment de pouvoir le toucher en avançant la main. On peut déceler dans le regard du peintre la vitalité de son esprit, ses yeux légèrement plissés, scrutateurs et fixes, ne laissent pas le spectateur indifférent pour ce qu'ils ont d'hypnotique.
Le brocanteur, qui n'est jamais loin, semble être l'une de ces présences fantomatiques qui hantent les lieux. L'aspect sec et presque momifié qu'il doit à son âge avancé accentue la troublante impression pouvant étreindre le spectateur réceptif. Lui, qui ne voit plus venir personne dans sa boutique, paraît s'être donné pour mission d'accompagner ces objets quelques années encore, avant qu'ils ne soient dispersés chez d'autres commerçants. Ce marchand, le dernier de sa génération, qui a une quantité invraisemblable d'enterrements à son actif, vit seul ; il n'a en vérité plus que tous ces vieux objets pour lui tenir compagnie. Ils semblent parler le même langage, un langage dont le brocanteur n'avait capté d'abord que des bribes, jusqu'à ce que la communication soit parfaitement établie entre eux ; l'homme ayant à son tour vieilli. Lui aussi allait payer son tribut à l'histoire, afin d'appartenir corps et âme au passé. Avec un peu d'imagination, on pourrait trouver entre le vieil homme et le portrait peint une certaine ressemblance pour le moins troublante ; il transparaît dans leur regard un semblable éclat, quoi qu'éteint, chez le vieil homme. Leur silhouette étant pour ainsi dire la même, on en viendrait à se demander s'il existe un lien de parenté qui relie ces deux êtres à quelques siècles d'intervalle ? Cette impression, - cette illusion fantastique - c'est bien sûr au peintre à qui il en revient tout le mérite ; ce dernier a tellement dû s'investir dans son œuvre, tellement y mettre de lui-même afin de parvenir à un résultat si criant de vérité, qu'on eût qu'il lui était possible, de s'extraire du tableau, de l'enjamber même ardemment, afin de s'intégrer au Présent.


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