Alcool, mon amour
de Wilfrid Guette



Il rentra la tête dans ses épaules, baissa le menton pour essayer d'empêcher l'air frais de pénétrer à l'intérieur de son blouson. Ce qui lui permis, par la même occasion, de jeter un coup d'œil sur son pas, rendu titubant, par trop d'éthanol. Tantôt a gauche, tantôt a droite tanguant comme un bateau sur une mer démontée.
Il rigola. Non pas par fierté mais simplement en imaginant la tête de ses cons de voisins si, par inadvertance, ils le voyaient dans cet état là. Il imagina quelques pensées, réflexions faite dans son dos. Il en avait l'habitude. Quolibets et railleries sont monnaies courantes à son égard.
"Alcoolo, sale connard, feignasse"…Maintes fois entendu ces insultes ne lui faisait plus rien.
"Qu'ils aillent se faire foutre", Ils brûleront en enfer avant moi.
Il décida de bifurquer et de rentrer chez lui en longeant le canal. Une mince couche de glace le recouvrait immobilisant l'image comme si le temps s'était subitement suspendu.
"L'endroit idéal pour conserver les noyés" pensa t'il et éclata de rire.
Pourtant il avait failli plusieurs fois si jeter, quand ivre d'alcool il avait décidé d'en finir avec la vie. La première fois ce fût il y a un an, quant il perdit son travail, suite a la fermeture de son entreprise. Pays merveilleux ouvrant ses portes a la délocalisation. Sans job ni petite amie et, de par le fait, encore moins d'enfants il ne voyait plus en quoi vivre pouvait lui être utile.
Et pourtant il n'avait pas réussis à s'y jeter. Il se raccrochait à ce qui lui restait à ce moment là…sa bouteille. Il se souvient l'avoir regardé en lui demandant " tu m'aime?".
La femme noire sur l'étiquette lui avait souri. Elle lui fit un clin d'œil. "Reste avec moi" lui dit elle. Il obtempéra et accepta de se marier avec elle….
Au petit matin il avait contemplé son épouse, endormi, à ses côtés….difficile de faire des gosses avec une bouteille!!!
Il imagina des petites mignonnettes……
Il sortis de sa torpeur, surpris par cette voix qu'il commençait à bien connaître.
— Tu les voient en couche culottes tes bébés bouteilles ?
— Ouah!! T'as de l'humour toi ce soir!!
— Pourtant ce n'est pas drôle.
_Bah, le coup des mignonnettes…si
Et il se remit à rire, imaginant des petites bouteilles a deux pattes courant partout.
_Pff, tu me désoles.
— Faut rire dans la vie, ça équivaut à un steak.
— Pardon? Toi, tu parles de rire? C'est vrai que tu es hilarant quand je peux réintégrer ton esprit. Ce qui devient de moins en moins fréquent, soit dit en passant.
— Vivre avec toi me déprime. La vie que je vois à travers toi me dégoûte. Il n' y a que peine, tristesse, misère. Rien qui me fasse rire. Elle m'emmerde ta vie d'abstinent.
— Tu ne fais rien pour l'améliorer. Tu passes ton temps à picoler et te détruire. Tu t'y prends très mal mon vieux.
— Eh! T'es qui toi? Ma mère ou ma psy?
— C'est ça, abrite toi derrière tes sarcasmes. Tu vie seul, c'est pas bon pour nous. Trouve toi une fille, construis toi un avenir!!!!
— T'as oublié la maison et le chien….
— Tu fais le malin mais je ne te lâcherais pas.
— J'ai déjà une femme.
— Non c'est une bouteille, une image.
— Les filles ne m'intéressent pas. Elles passe leur temps a râler " fais pas si, fais pas ça, tu bois trop, nanani, nanana"!!
— Mais elles n'ont pas tort….tu bois plus que trop.
— Tant mieux comme ça ont me fout la paix…et puis…
— Quoi?
— Ce prénom a deux balles que m'a données ma mère. La dernière gonzesse que j'ai voulu draguer a pouffée de rire quand je lui ai dit.
Eliot. Il s'appelait Eliot. Sa mère eu cette idée après avoir vu E.T au cinéma, alors qu'elle était enceinte. Elle avait trouvé le petit garçon charmant et attachant.
Son père avait acquiescé. D'ailleurs son père avait toujours dit oui a tout. " Paix a ton âme", pense t'il.
Il en avait souffert étant enfant de ce prénom. Les autres gosses se moquaient de lui, le pointant du doigt en criant " E.T maison, E.T maison". Fétiche de nature il était devenu le souffre douleur des cours de récrés. Il trouva, déjà à cette époque, le monde et la vie terriblement vide de sens. N'ayant aucun amie(e) il se replia sur lui même, s'enfermant dans un monde de silence et de solitude.
Ses études furent une catastrophe au grand désespoir de ses parents et professeurs. Mais il s'en fichait.
Eliot se fichait de tout, ne s'intéressais a rien. Il passait son temps libre enfermé dans sa chambre la tête dans les nuages, à l'autre bout des galaxies.
Rêvant d'un monde ou personne ne jugerait personne. Un monde d'espace et de liberté.
— Dis moi?
— Oui?
— Pourquoi tu ne la jamais changé ton prénom si tu le déteste tant?
— J'sais pas…je crois qu'ils n'acceptent pas les matricules.
— Tu n'es pas un matricule!
— Quand tu évolue dans un monde ou tes dirigeants te considère comme un pion, tu es un matricule, point barre!!
Il arriva chez lui, déverrouilla sa porte et entra. Il habitait un deux pièces de 20 mètres carrés. Sans déco particulière, juste le strict nécessaire. Un clic-clac en guise de lit, de quoi ranger ses affaires et son peu de vaisselle.
De toutes façons son maigre revenu de chômeur ne lui permettait pas mieux.
Mais ça lui suffisait. Le principal c'est qu'une fois ses factures payées, il est suffisamment d'argent pour agrémenter sa soif.
Il se dirigea vers son bar aménagé dans un caddie piqué au supermarché du coin. Il l'aimais bien son bar, ça faisait très design pensa t'il, très Philippe Starck!!!
Il se servit un grand verre de vodka et s'affaissa.
Il alluma une cigarette. Un mal de tronche était en train de pointer son nez.
Il soupira, se renversa en arrière et se mit à réfléchir…..
— Ah!! Y'a du mieux. Tu réfléchis!!!
— Lâche moi!
— Pas avant que tu m'ai dit a quoi tu pense.
— Je pense à la manière dont je vais te tuer.
— Me tuer??
— Ouais.
— Mais je suis ton seul ami.
— Non. Tu me juges sans cesse. Un ami n'est pas là pour juger.
— Je te juge pour ton bien…et le mien aussi.
— Laisse moi vivre comme j'en ai envie.
— Je ne peux pas faire ça…
— Alors je vais te tuer!
Le silence se fit dans son esprit, lourd et pesant. Il se leva tant bien que mal et se dirigea vers la fenêtre.
Il regarda la vie au dehors se demandant comment les gens pouvaient faire pour avoir l'air si bien. Un couple d'amoureux se promenait main dans la main en rigolant.
Son cœur se serra et une boule se coinça au fond de sa gorge. Jamais il n'aurait la chance de connaître un amour similaire.
Il vida son verre d'un trait et s'en servit un autre.
— Il faudra que tu lui en parle. Ne garde pas cette émotion pour toi.
Il soupire.
— Jamais tu t'écrases??
— Tu la revois quand?
— Qui ça?
— Valérie, ta psy!
— C'est ta psy, pas la mienne.
— Tu ne l'aimes pas?
— Bien sur que si…elle m'a tellement aidé.
— Donc, le prochain rendez-vous???
— La semaine prochaine, je crois. Mais c'est toi qui gères ça, pas moi!!
Il avait rencontré Valérie, lors d'une réunion d'anciens buveurs. Elle assistait à ces réunions pour mieux comprendre la maladie et pouvoir aider les patients qu'elle suivait
Elle lui avait dit être touchée par son histoire, son envie de s'en sortir, cette façon de parler de son alcoolisme…de celui qui semblait l'habiter, de son emmerdeur de double, comme il l'avait appelé.
Il avait accepté sa carte de visite, sans envie d'y aller, juste par politesse. Parler à d'anciens alcoolos était une chose, à une psy en était une autre. Mais le "bon" Eliot, l'y emmena de force. A sa grande surprise l'entretien se passa plutôt bien. Elle l'avait écouté avec attention, sans jugement. Lui donnait des pistes, des conseils. Parlant de son passé comme jamais il ne l'avait fait auparavant, il sortit de son premier rendez-vous léger et libéré d'un certain poids.
Cela fait quatre mois maintenant qu'il est en thérapie. Ce temps passé lui permis de comprendre certaines choses, il fût même capable de réduire sa consommation.
Mais, maintenant il rebuvait comme avant, ne sachant expliquer pourquoi, ou l'ignorant volontairement. "Un alcoloo reste un alcoloo, voilà tout" pensa t'il.
— On est ce qu'on désire être. Veux-tu être malade toute ta vie?
— Même guéris, je serais malade. Je sais très bien ce que je suis.
— Tu es simplement un homme qui souffre. Cherche et trouve cette souffrance avant qu'elle ne te terrasse.
— Et si je voulais qu'elle me terrasse, hein? D'ailleurs je vais aller me tuer, il est l'heure!!
— NON!! NOUS TUER!!!! ARRËTE!!!
La voix résonna dans sa tête et lui fit mal.
Il pris sa bouteille et se dirigea vers sa salle de bain. Il tomba, se releva, trébucha. Il était complètement ivre.
Il ne trouva pas la lumière. "Bandes d'enfoirés vous êtes tous contre moi, hein?? Je n'ai pas besoin de votre lumière, je vois dans le noir….Je suis le maître des ténèbres….LE MAITRE!!!!!!"
Il s'avance dans la semi-pénombre, simplement éclairé par la lumière provenant de la salle la manger. Ouvrit les tiroirs et fouilla a tâtons…et le trouva.
Il le brandit au-dessus de lui et cria " LE MAITRE !!!!
Il buvait et buvait encore. L'alcool lui brûlait le palais, la gorge. Pris d'une folie soudaine il jeta la bouteille qui se fracassa contre le mur et se mit à hurler.
S'agenouillant, il pose son bras droit sur le rebord de la baignoire. Il se mit à pleurer.
De longs sanglots…"non, non, non"….Il leva la tête. Son regard perça le plafond, puis le toit. Il aperçut les étoiles et enfin il l'a vit
"J'arrive" dit-il. D'un geste sec et mal assuré il ouvrit son rasoir et sans plus réfléchir s'entailla profondément les veines. Il ne sentit rien, trop anesthésié par l'alcool, mais il se mit à frissonner. Il eût l'impression de décoller du sol.. Sa tête lui tourna de plus en plus…il s'écroula sur le carrelage.
Il se réveilla dans un cri...haletant et transpirant.
Il se pris la tête entre les mains et se mit à sangloter. "Putain de cauchemar" pensa t'il.
Depuis plusieurs nuits il revivait ce passé, sombre et déprimant. Ce passé d'alcoolique qui lui avait tout pris. Il n'avait jamais véritablement tourné la page, vivant souvent dans la nostalgie d'une vie qui lui avait plu….le plaisir dans l'alcool.
Son réveil affichait 2h47.Il se leva, pris une douche et décida de sortir marcher un peu, sachant qu'il ne dormirais plus. Il la regarda une dernière fois avant de partir….au moins il avait ça…et il était le seul à la voir.
L'air était humide. Il remonta son col et pris la direction du canal...
Eliot….il s'appelait Eliot.

Pour tous ceux qui sont là-haut….



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