La retraite
de Virginie Jotz



Comme chaque matin, l'ouvrier municipal s'agenouillait sur le sol sableux et caillouteux du centre ville. Cela fait depuis le début du printemps qu'il avait débuté son chantier. Cette fois ci, il avait mis ses genouillères, pour éviter la douleur. Il s'était habillé chaudement, une veste bien chaude au dessus de son bleu de travail.
Habituellement, il commençait par allumer une gauloise et tirait une bonne bouffée pour se remplir le thorax. Ses cheveux aux filets d'argent luisaient aux premiers rayons de soleil. La fraîcheur matinale lui picotait ses yeux noirs bordés de cils épais. Il leva son bras pour saluer une connaissance. Puis, il mit son chiffon blanc dans la poche de sa salopette bleue. Il saisit son marteau à la tête de caoutchouc et sa balayette. Il n'y avait pas grand monde à cette heure ci en ville. Des perles d'humidité scintillaient sur les panneaux comme du cristal. Quelques livreurs se garaient le long des trottoirs pour fournir leurs clients. L'ouvrier commençait toujours par passer sa balayette sur le sol pour chasser le surplus de gravillons comme pour effacer un nom au bord d'une plage. Ensuite, il prenait un chiffon blanc pour essuyer le pavé de granit recouvert de rosée. Afin de le tasser dans le sable, il frappait sa tête avec le marteau de caoutchouc, puis en reprenait un autre, le posait à côté de celui-ci ou d'un autre, parfois, en cercle, parfois suivant un rectangle. De temps en temps, il se relevait pour visionner sa besogne. Les extrémités de ses doigts étaient durcis et tiraillaient la peau de sa main. Il rallumait une gauloise et la coinçait entre ses lèvres rougies par l'effort. Il avait chaud, et ôta sa veste, il serait sans doute plus à l'aise. Son pull camionneur lui recouvrait bien sa gorge. Il était là, accroupis sur le sol, saisissait, choisissait un pavé tantôt granité, tantôt de couleur rouge. Bientôt, les badauds passaient à côté de lui, devant, ou derrière lui, rien ne semblait perturber sa concentration. Mais nul ne s'arrêtait pour le saluer, pour admirer son travail. Vers 11 h 30, il rangeait ses outils, et se dirigeait vers la camionnette et rejoignait le dépôt municipal.
Quelques collègues étaient déjà sur les lieux et trinquait une bière. Il rallumait une gauloise le temps de discuter un peu et de prendre sa vieille caterelle. Comme les flammes d'un volcan, les douleurs lombaires s'étaient réveillées, pourtant il avait mis sa ceinture de maintien, qu'importe il fera son travail jusqu'au bout. A la maison, la table était déjà mise, les cinq enfants étaient assis et attendaient l'arrivée de leur père. L'ouvrier ôtait ses chaussures de sécurité, son bleu de travail et se lavait ses mains dans l'évier de la cuisine. Une soupe aux lentilles bien chaude fumait dans l'assiette. A table, on ne discutait pas, les enfants s'observaient discrètement et de temps en temps, on voyait leurs bouches se tordre d'une grimace. Le grand père était assis au bout de la table. Il sifflait la soupe entre ses dents et faisait sourire les enfants. Une fois, le repas achevé, l'ouvrier allait se coucher sur le divan dans la salle à manger, juste le temps de se reposer et de calmer ses douleurs. Tandis que dans la cuisine, on s'affairait pour ranger. L'aînée débarrassait la table, les trois garçons couraient dans la cour en criant et la cadette réclamait son dessert. Il était treize heures quand sa femme le tirait de sa brève sieste. Il passa ses mains dans sa chevelure en soupirant. Les traits de son visage semblait comme rafraîchit. A nouveau, il repartit sur son chantier.
Vers 17 H 00, lorsque enfin il posa le dernier pavé, il contempla la rosace qu'il avait créé au centre ville. Quand il fut satisfait, il rangea son petit chiffon blanc, sa balayette dans sa caisse à outils, leva sa main pour saluer une connaissance et s'en allait au dépôt municipal. Mais son marteau à la tête de caoutchouc demeurait au coeur de la rosace. C'est un petit garçon qui le ramassa, son marteau à la tête de caoutchouc qui frappait les pavés.
C'est homme c'est mon père aujourd'hui à la retraite.

Virginie Jotz

Retour au sommaire