Elle marche
de Violaine Cérès



I-

Bon. Elle marche.
Elle a regardé le ciel, prit des gouttes de bruine sur le nez et renfoncé son chapeau sur sa tête.
Elle a fait ce qu'elle avait à faire et a un peu de temps à tuer.
Alors elle va se livrer à son activité favorite.
Elle marche. Elle pense, trop fort. Puis au fil des pas sur les pavés humides, le bruit de la ville se mue en bruit de fond et elle rejoint ses propriétés. Elle voit défiler les gens autour d'elle, elle se voit marcher mais comme extérieure à elle-même.
C'est arrivé si souvent auparavant qu'elle veuille s'asseoir sur le trottoir, n'importe où, et regarder les gens continuer à défiler sans elle.
Cette fois, elle marche.
Elle remonte quelques rues, tourne au hasard, remarque un mégot noyé dans le caniveau, un vieux couple, un jeune à vélo.
Sa déambulation aboutit.
La voilà qui passe devant un réparateur de cadres, une vieille cour intérieure qui gagnerait à être fleurie, un bouquiniste, un vieil immeuble aux sonnettes défoncées.
Un bouquiniste ?
Elle s'arrête, reçoit une grosse goutte de la gouttière percée.

Elle n'ose jamais trop rentrer dans ces vieilles boutiques. Il y a toujours un vieux monsieur sérieux qui sort de derrière une pile de livres et demande s'il peut aider. Alors que non. Elle rentre juste pour le calme, l'odeur de vieux papier. Passer un doigt sur ces reliures vieillies, sur ces noms dorés, ces titres qu'elle ne lira peut-être jamais. Plonger dans un tas et regarder la date. Imaginer les mains qui ont caressé ces couvertures ternies et tourné les pages avant elle.
C'est juste ça.

Cette fois, la goutte déversée lui a glissé sur la joue et elle a poussé la porte vitrée…
La plaquette avec les heures d'ouverture a valdingué.


II-

La nuit suivante elle s'est réveillée la bouche un peu pâteuse.
Elle a décollé péniblement la tête de l'oreiller, allumé sa lampe de chevet pour constater avec un soupir d'aise qu'elle pouvait encore rester une heure sous la couette chaude au tissu si doux.


III-

Le lendemain, c'était le jour des poubelles.
En allant acheter son pain après les cigarettes, elle a été étonnée qu'il lui reste si peu de monnaie.
Hier, il lui restait un billet de 20 euros, ça elle en est sûre. Après les quatre euros quatre-vingt dix de ses blondes, quelques pièces seulement s'entrechoquent quand elle secoue sa bourse.
Elle réfléchit.
Il y a peut-être eu hier un petit gâteau en marchant.
Peut-être un magazine.
Mais non.
C'est terrible de ne pas avoir de tête.
Elle fouille ses poches de manteau et les nombreuses du sac à main. Elle y déplie les papiers froissés : tickets de caisse, billet de théâtre, mémos en tous genres, annonces. Et une espèce de ticket de tombola en papier recyclé.
« 3,50 € »
C'est écrit au crayon.
Au dos un tampon dont l'encre a bavé : « Mes mots d'hier - Livres anciens et d'occasions », un nom de rue et le nom de sa ville.
Alors ça lui revient.

Le livre.
Le petit livre intitulé « Qui seront les Corneille de demain ? », par un inconnu en 1963. Trouvé dans un tas. Corné, désuet au possible. Mais le titre lui avait parlé. Le papier était rêche sous ses doigts.

Et elle l'avait jeté.
Oui, ça, ça lui revenait aussi. Elle voyait sa main tendue vers la poubelle. Elle avait balancé un bouquin ! encore dans son sachet en papier, recyclé aussi.


Bien la première fois qu'elle oubliait après avoir bu.


IV-

Elle avait remercié le vieux bouquiniste, avait fourré le ticket au fond de son sac.
Elle était rentrée en métro, le livre en poche.
Ensuite soirée normale, avant de retrouver une copine dans un bar pour un petit concert. Il y avait du monde, elle avait goûté toutes les bières, descendu son paquet. Elle voyait son amie rigoler à côté d'elle et elle laissait s'appuyer sa jambe sur le tabouret du copain assis à côté. La musique était bonne.
Dans ces moments, elle arrivait à l'oublier, mais c'était assez troublant puisque de nombreux détails le rappelaient à elle. Mais ce n'était pas triste. Mais c'était tout de même bizarre de passer un moment en se rappelant qu'elle l'oubliait.
Alors pour passer au-dessus de ce mélange de sentiments, elle s'en allumait une autre. Une cigarette dans un état brumeux, c'est très agréable.
Là aussi, elle sentait les gens autour d'elle, se trouvait dans leur brouillard de rires, de fumée, de musique. Elle souriait et elle se sentait bien.

Le retour aussi avait été brumeux. Il avait gelé.
Elle montait les marches jusqu'à son appartement et la musique continuait à résonner en elle.
En entrant dans son deux-pièces, elle avait regardé tout autour. La déco ne lui plaisait plus, tout lui débectait. Elle était entrée dans une de ces crises courantes de nettoyage du passé. Alors elle avait enlevé quelques photos des murs, relevé les rideaux, déchiré les mémos qui couvraient son bureau. La fièvre augmentait et c'était bien. Elle avait ouvert un tiroir, était tombé sur des lettres qu'elle lui avait écrites, refermé le tiroir, réouvert, et déchiré le tas en masse. Avant d'en récupérer certains morceaux dans la poubelle.
Elle était fatiguée mais n'avait pas assouvie son besoin de faire table rase.
Sur le meuble dans l'entrée traînait les cartes postales reçues les étés précédents. Elle les avait rangées au fond du placard.
Il y avait aussi un sachet en papier et dedans ce livre sur le renouveau de la création.
Elle détesta cette jeune femme qui avait traîné chez un bouquiniste sans but fixe, elle dénigra ce livre qu'elle ne lirait peut-être jamais et qui répondait peut-être à des questions qu'il lui faisait se poser.

Alors elle avait ouvert la poubelle et l'avait jeté.

Puis s'était enfin couchée, lasse, apaisée.


V-

Tout ça lui est revenu.
C'est dommage, cette jeune femme aurait bien lu ce livre.
Parfois difficile de concilier tout ce qui se bat en soi.

Bon. Elle va aller marcher.



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