Le carrousel du sort
Suivi de : Une fois ancré, l'amour ne s'efface jamais
de Véronika Kappour




1857, Delhi

Ils faisaient une belle balade sur le quai de la rivière Yamunâ. L'odeur d'une floraison printanière imprégnait l'air à tel point, qu'ils s'en sentaient presque enivrés. Les rayons du soleil chatoyaient et se reflétaient dans la surface de l'eau limpide et pure.
Ça faisait deux mois qu'ils étaient mariés. Leur mariage avait commencé sous d'heureux auspices: bien que traditionnellement arrangé par leurs parents, c'était un mariage d'un amour mutuel et profond, à nul autre pareil.
Mais l'idylle fut de courte durée. Amoureux l'un de l'autre ils se promenaient sans se douter du tournant fatal, que le destin leur avait préparé. Tout à coup, le vent se mit à souffler en rafales, le tonnerre gronda, il commença à pleuvoir abondamment.
Pour ne pas être complètement trempés, ils se lancèrent vers un grand arbre. A l'abri du feuillage, le coeur battant, retenant son haleine, il s'adressa à l'impromptu à sa femme:

Ta beauté unique et ton âme sublime
M'ont touché le coeur au bout de l'abîme.
Le monde changera et tous autour de moi,
Mais le lien entre nous sera au-delà.
Des siècles passeront,
C'est une loi de vie,
On sera destiné à être unis.

Il ne se rendait pas compte que ses mots se composèrent dans un petit poème. Figée et attendrie, elle n'en croyait pas ses oreilles. Les paroles, que son mari venait de prononcer, résonnèrent dans son coeur comme si elles eurent été toujours là.
Stupéfié par l'effet produit sur sa femme, il lui demanda:

- Qu'est-ce qui ne va pas? Pourquoi as-tu l'air si bizarre?

Il ne lui restait rien d'autre à faire qu'avouer:

- Tu sais, lorsque j'ai entendu tes mots, j'ai eu l'impression que c'était comme si je les avais prononcé moi-même il y a très, très longtemps.

- Comment est-ce possible? - s'inquiéta-t-il.


- Je n'en ai pas la moindre idée, mais mon coeur m'a dit que c'était dans un autre pays et à une autre époque...

Cette semaine-là s'avéra fatidique dans la vie de ces jeunes mariés. Delhi fut secouée par une vague de mutineries dans lesquelles beaucoup d'Indiens furent tués par les Britanniques.
Accablée par la mort de son mari, elle se sentait elle-même arrachée de l'existence. Rien ne pouvait atténuer la douleur de sa perte. Comme chaque veuve hindoue, elle devrait encourir le rite d'immolation, le satî.
Pour une raison étrange et inexplicable, le jour de ce rite elle éprouva un soulagement en répétant sans cesse le petit poème de son mari. Son âme se lança vers le ciel en laissant derrière elle la douleur et les entraves du monde physique...

De nos jours, Paris

Elle s'installa à la terrasse d'un café aux environs de Montmartre. La vue de ce quartier était magnifique, d'autant plus qu'il faisait très beau ce jour-là. Assise sous un parasol, elle contempla un petit peu le remue-ménage des passants dans la rue. Néanmoins, elle fut trop préoccupée à parcourir des yeux les offres d'emploi dans les journaux pour se distraire d'une chose pareille. Son licenciement l'avait désespérée, l'avait rendue à bout de nerfs. Il fallait absolument qu'elle trouve un nouveau boulot le plus tôt possible. Pour comble de malheur, le succès de ses études à l'université lui parraissait bien incertain.
A ce moment-là, elle sentit presque physiquement le regard intense de quelqu'un. Elle tourna la tête et leurs yeux se rencontrèrent.

- C'est lui, en chair et en os, - lui dit son coeur.

En le regardant, elle perdit le sens du temps, le sens de l'espace. Ses soucis mondains se dispersèrent comme par un coup de baguette magique.
Pour entamer une conversation, elle lui demanda tout simplement:

- Comment m'as-tu trouvée?

- Je suppose, c'était mon don inné de te rencontrer un jour,- fut sa réponse.

On pourrait les prendre pour deux amis qui enfin se retrouvèrent après s'être perdus de vue il y a des années.

Quelque temps après

Pour son anniversaire il voulut lui faire un cadeau exceptionnel. Les mots, qu'il écrivit sur la carte disaient:

Ta beauté unique et ton âme sublime
M'ont touché le coeur au bout de l'abîme.
Le monde changera et tous autour de moi,
Mais le lien entre nous sera au-delà.
Des siècles passeront,
C'est une loi de vie,
On sera destiné à être unis…



Une fois ancré, l'amour ne s'efface jamais

(Inspiré de l'histoire d'amour entre Joel et Clementine dans le film "Eternal Sunshine of the Spotless Mind")

Je t'ai rencontré au milieu de nulle part,
Au bout du monde, sur la plage d'océan.
Ma vie sans toi ressemblait au brouillard,
Dépourvue de sens, de rire et de charme.

Comment se fait-il que tes cheveux burlesques
Tes manières ridicules, ta tenue grotesque
Aient rempli mon existence dénuée de chance
De lumière, de délice et de croyance?

Jamais éprouvai-je une joie pareille
M'éveillant avec toi au lever du soleil.
Cette ivresse de bonheur je pris pour acquit
Insouciant complètement de mon avenir.

Mais la vie d'amoureux est semée d'embûches:
Les disputes inutiles, jalousie farouche.
Et comment mettre fin à une telle galère?
Oublier pour toujours ce supplice, ce calvaire?

Il n'y a rien d'impossible pour la science moderne
Elle trouvera solution même pour ce problème:
Les images d'une personne qui t'a fait souffrir
Seront effacées de ton souvenir.

Que se passe-t-il? Je n'arrive pas à me rappler ton visage
Les visions de l'amour sont coincées au passage.
Mon esprit saccagé bat la chamade
Mais le coeur refuse de subir cette brimade.

Il me guide coûte que coûte
Vers toi à tâtons
Pour trouver de nouveau
Paradis à nous deux.



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