Les cerfs-volants d'Anatole
de Valig Patoyea



Deux tourterelles amorçaient une dernière courbe au-dessus du platane, pour se poser sur leur branche favorite, celle qui leur était réservée d'un commun accord par la communauté ailée du parc. Les feuillages craquaient du jacassement des pies. C'était la fin d'après-midi. L'heure des conversations interminables. Elles se disaient, comme chaque soir, que son dernier cerf-volant était le plus beau de tous ceux qu'il avait construits jusqu'alors. Les cerfs-volants d'Anatole. De vrais bijoux.
Tous les soirs, le petit garçon blondinet de neuf ans libérait dans le couchant un chapelet de papiers d'or et d'argent, habilement agencés de manière à former dans le ciel une écharpe lumineuse. Son père lui avait dit, avant de partir pour sa première mission, des années auparavant : « chaque fin de journée, lâche dans le vent des papiers brillants. Ainsi, je saurai que tu penses à moi. » L'habitude était restée, et se perpétuait mission après mission.
Anatole vivait seul avec sa mère, dans une maisonnette blottie au fond d'un jardin public, dans la banlieue toulousaine. Leur vie avait changé, depuis que son père était devenu cadre embarqué à bord du nouveau vaisseau météorologique lancé par la société nationale des prévisions climatiques. Cinq ans déjà, que cet aéronef habité était lancé tous les mois dans la troposphère. Concept nouveau : entre ballon et satellite. Les observations rapprochées ainsi obtenues devaient servir à préciser les diagnostics.
Rosa, la maman d'Anatole, était botaniste. Elle avait la garde du jardin qui leur tenait lieu de résidence. Chaque matin, elle planifiait la tâche de l'équipe des jardiniers, avant de consacrer le restant de sa journée à étudier, au milieu de classeurs exhalant des senteurs d'herbes sèches et de pétales flétris. Ce qui laissait à Anatole, une fois les devoirs finis, le loisir de peaufiner sa technique aéronautique.
Il savait déjà assembler un objet volant constitué de cinquante papiers métallisés, attachés les-uns aux autres par du fil de soie. La soie, il en disposait à profusion. Grâce à l'élevage que sa mère entretenait avec amour, dans la section consacrée aux mûriers. Elle s'était bien aperçu du manège, mais ne lui en avait rien dit. Les plus grands cerfs-volants, il lui fallait la semaine pour les fabriquer. Il en avait constamment en chantier. Quant aux petits, qu'il lâchait chaque soir, ils ne comprenaient pas plus d'une vingtaine de papiers disposés en rayons, comme une étoile. Argentée au centre, dorée sur les branches. L'ensemble était agrémenté d'une queue, façon filante.
C'était Jonas, le chocolatier, qui était heureux. Depuis qu'Anatole lui achetait, chaque matin, trois boîtes de chocolats. Il en avait, de la chance, ce gamin. Sa maman lui laissait chaque jour les moyens de son achat favori. Sans doute pour s'excuser de consacrer son temps aux plantes, au lieu de s'intéresser à son fils. Pas si chanceux, au fond, le gamin. Non, pas si chanceux. Jonas lui gardait souvent de côté des échantillons de papiers métallisés. Au moins cent cinquante six mille papiers mis de côté, pour ce gosse. Il lui devait bien ça, au fond. Ainsi passaient les jours.

***

Cent cinquante sixième jour de mission. Ainsi passaient les jours. De son perchoir accroché, immobile, à une quinzaine de kilomètres d'altitude au-dessus de la France, Jeff scrutait le ciel de sa maison, une fois les derniers relevés de la soirée effectuée. Son attente ne fut pas déçue : c'est une météore dorée qu'il avait vu passer en bas.
« -Anatole réalise des prouesses. Ses signaux sont toujours plus magnifiques de jours en jours. J'espère qu'il ne se ruine pas les dents, avec tout ce chocolat. Depuis le temps….
-Il en fait profiter ses amis, rassure-toi. Je l'ai vu faire, le mois dernier, lui assura son équipier Joachim.
-Fait-il bien attention, au moment de lancer ses papiers ? Jeff n'avait en effet jamais eu l'occasion de demander à son fils comment il procédait. En tant qu'ingénieur chef de la station, il ne débarquait pas tous les mois, comme les autres membres d'équipage. Tous les six mois, seulement. Pour quelques semaines, entièrement consacrées aux bilans de performance de l'appareil et aux opérations de maintenance. C'était la première fois qu'il s'inquiétait vraiment de son fils.
-Oui, Jeff, il a l'habitude, maintenant.
-Justement, à force….Un mauvais geste est si vite arrivé. » Il en savait quelque-chose, lui qui s'était cassé le bras en revissant une ampoule difficile d'accès, lors d'une précédente mission.
Joachim était non seulement le second de Jeff sur Clima 23, mais aussi le parrain d'Anatole. Il connaissait le garçon aussi bien que son propre père.
-Ton fils est habile, tu sais… Il a élu le grand platane, au-dessus de l'allée principale du parc aux roses, pour y installer une plate-forme, dont il a aménagé l'accès de manière à y recevoir des amis. C'est de sa tour des vents, comme il dit, qu'il lâche ses guirlandes. Il est fort, tu sais. Les vents dominants n'ont plus de secrets pour lui. Grâce à des calculs élaborés chaque jour, il cherche l'angle le plus favorable au lâcher. Le moment venu, il libère dans l'espace ses serpents de papier, délicatement enroulés dans un tube, afin de ne pas emmêler le fil.
-Sacré gamin. Il ira loin, s'il continue. »

Mais le soir suivant, aucun signal n'apparut dans le ciel, entre la maison et la station. Ni le lendemain, ni le surlendemain.
Jeff comprit à quel point il était attaché aux cerfs- volants de son fils, et les messages radio quotidiens ne pouvaient lui suffire, d'autant qu'il conversait le plus souvent avec Rosa. Anatole refusa d'ailleurs de lui parler.

Il ignorait que ce qui jusqu'à présent était leur affaire, à eux seuls, leur avait déjà échappé. Une conséquence imprévue du geste vespéral allait provoquer l'intrusion d'autres acteurs dans leur histoire filiale.

***

Les cigognes le savaient, les hirondelles aussi. L'île du grand oiseau existait, au large du Sénégal. Elle était née quelques années auparavant. Une île jadis déserte située sur le chemin des alizés, où les arbres, festonnés d'or et d'argent, rayonnaient maintenant comme des soleils. Chaque année désormais, des milliers d'oiseaux y faisaient pèlerinage. C'était un lieu sacré où le peuple des migrateurs ailés tout entier se rassemblait périodiquement pour quelques jours dans l'unité retrouvée, au-delà des rivalités inter -espèces. Avant de reprendre le cours de leurs migrations.
Les scientifiques de l'observatoire ornithologique l'avaient déjà remarqué. Depuis deux ans, les grands oiseaux voyageurs avaient modifié leur itinéraire habituel, sans aucune raison apparente.
La raison était simple et lumineuse. Comme des papiers d'or et d'argent.

Mais les arbres ne se couvraient plus de lumière, depuis quelques semaines déjà. Il n'y avait plus d'autres cerfs-volants. Si rien ne produisait assez tôt pour empêcher sa disparition progressive, l'île miraculeuse s'évanouirait un jour, à force de tempêtes destructrices, privée du travail patient d'Anatole. Comme un port meurt à force de n'être plus visité par la mer.

Il fallait agir vite. La communauté des pies du parc de Rosa avait eu vent du drame. Elles seules en connaissaient la véritable cause. Anatole n'avait plus envie. Plus envie de rien. Depuis qu'il avait commencé à désespérer de retrouver son père et sa mère.
Craca, la pie la plus âgée du parc, avait parlé à l'hirondelle voyageuse, son amie. Anatole sombrait de jour en jour dans la mélancolie, mais n'en voulait rien dire à son père. Il fallait absolument y remédier. Il fallait que l'enfant renoue le dialogue avec ses parents. L'hirondelle ferait son possible pour réfléchir à la façon de provoquer les retrouvailles. On pouvait lui faire confiance.

***

Cent quatre-vingt septième jour de mission. Jeff avait toujours plus de mal à se concentrer sur la lecture des relevés. Depuis quelques jours, il confiait cette tâche à un membre d'équipage digne de confiance.
« -C'est ton fils qui te travaille, c'est ça ? lui demanda ce soir doucement Joachim, peiné de voir Jeff de plus en plus inquiet, et de moins en moins attentif à son travail. Car ce n'était vraiment pas de lui.
-Non, ou plutôt si. J'aimerais tellement comprendre pourquoi Anatole me fuit soudain.
-Je n'ai jamais osé t'en parler, mais il y a longtemps que ton fils souffre de ton absence. Et Rosa est tellement absorbée par ses plantes qu'elle ne s'occupe guère de lui que pour les côtés matériels. Oh, sans penser à mal, tu sais…Mais elle aussi, est complètement obnubilée par son travail.
-Mais que puis-je y faire, moi ? Je suis totalement prisonnier de ces missions. Je ne peux m'en dégager aussi facilement.
-Réfléchis quand même, Jeff, réfléchis.
-Je vais en parler avec Rosa. »

***

L'hirondelle avait suggéré à Craca un plan facile à mettre en œuvre. La nuit suivante, un œil averti eut repéré un étrange ballet tournoyer au-dessus des rosiers du parc, entrecoupé de petits éclairs d'argent, sous la lueur lunaire. Mais ni Rosa, ni Anatole, n'étaient éveillés à ces heures tardives.

Le lendemain, les premières roses argentées avaient fleuri dans le verger de Rosa. Argentées, comme les papiers volants. Elle y vit un message d'Anatole.

Depuis que Jeff avait évoqué avec elle le mal-être de son fils, Rosa était plus attentive à son égard. Elle décida même de lui consacrer un peu de son précieux temps. Pour lui expliquer l'élevage des vers à soie, par exemple.
Mais Anatole était toujours renfermé. Et l'enfant se demandait comment les roses pouvaient changer ainsi de couleur, sans une intervention extérieure.
Puis Joachim rentra de sa mission mensuelle, et il lui parla. Il parlèrent longtemps de la passion de son père, qui le retenait loin de lui. Et Anatole comprit que la quête de Jeff n'était pas si éloignée de la sienne. Jeff était amoureux des nuages, lui était amoureux du vent. Mais pourquoi ne pouvaient-ils jamais en parler ensemble ?

Depuis les premières métamorphoses, d'autres roses s'étaient transformées. Peu à peu, de nouvelles roses avaient pris des reflets brillants, souvent dorés. Rosa pensait qu'Anatole continuait à lui parler ainsi, après avoir longtemps parlé à son père grâce aux cerfs-volants. Et l'enfant finit par sourire à sa mère. Et les pies pensèrent que l'île du grand oiseau était sauvée. Car Anatole avait repris la fabrication de ses bijoux de papier.

***

Deux cent trentième jour de mission. Jeff n'en croyait pas ses yeux. Un cerf-volant majestueux de scintillements filait dans le vent vers l'Afrique, des kilomètres au-dessous de lui. Anatole parlait à nouveau. Avec du papier et du fil.
Puis la radio crépita pour le contact quotidien.
« -Papa, je t'aime. Reviens…….. »

A cet instant, le météorologiste sidéral venait de reprendre pied sur terre, un grand soleil au coeur. Demain, il demanderait une affectation à terre de plusieurs mois.

Les migrateurs continuèrent longtemps leur pèlerinage, espérant que l'enfant transmettrait à son tour à ses enfants le rite du cerf-volant, et que l'île du grand oiseau survivrait longtemps.

Anatole ne sut jamais que les pies chapardeuses étaient ses amies. Il ne s'aperçut jamais qu'il lui manquait quelques papiers d'or et d'argent, volés aux serpents de l'air, pour habiller les roses.

***



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