Le kleptomane
de Valery Lebonnec



Je me réveille enfin. Mon appartement sent l'alcool et la cigarette. Je regarde autour de moi avec dégoût le bordel ambiant. Un véritable capharnaüm. Des objets encombrants et inutiles pour la plupart qui s'entassent les uns sur les autres. Des objets lourds et sans âme. Pas désirés, quoi. Des objets acquis facilement, trop facilement. Des objets volés que j'arrive même pas à utiliser, à trouver beaux. Des objets témoins de mon incurable maladie qui me ronge depuis mon plus jeune âge.

Ici, une rangée d'une centaine de CD de jazz : Duke Ellington, Miles Davis, Thélonious Monks… Jamais ouverts, encore dans le cellophane : j'aime pas le Jazz de toute façon ! Là, une pile de bouquins de poche. Même pas lus, y me faudrait une dizaine d'années, pas le temps. Des titres, des auteurs classiques. Une vraie bibliothèque à faire pâlir plus d'un lecteur (insatiable). Ici, sur les étagères Kant écoutait papoter Maupin et Proust, pendant que Kafka discutait justice avec Beccaria. Tout un programme. Ah ! ça oui, dans mon appartement l'on refaisait le monde. À notre manière.

Le sol était jonché de revues de toutes sortes : Surf Session et Femme actuelle, Voici et Gala, Géo et National Géographic. Des livres, des disques, des briquets, des bols, des tasses, des couteaux, des bonbons par centaines : de la fraise Tagada au Chamallow, du Carambar au Twix. Tout. Tout ce qui traînait dans les rayons à portée de main était pour les miennes et finissait dans mes poches. Rien de plus simple. Rien ne me résistait. Aucun magasin non plus.

Aucun vigile ne me faisait peur. Enfin, si un peu au début de ma carrière, c'est-à-dire quand j'avais dix, onze ans, vers là quoi. Le déclic s'est fait quand ma famille a déménagé à Lyon. Avant, nous habitions une petite bourgade en Bretagne, si petite que pas même une carte ne la mentionnait. En fait, il devait s'agir d'un simple lieu-dit. Un quartier. C'était joli, mais bon, on s'ennuyait un peu. Entre les vaches qui beuglaient et les coqs qui chantaient, rares étaient les distractions. L'été, des kermesses animaient l'endroit. Tout le monde revêtaient alors les costumes traditionnels en dentelle et velours. Chapeaux noirs pour les hommes, coiffes blanches pour les femmes. Le bled vivait alors au son de la cornemuse et du biniou qu'accompagnaient les tambours entraînants. Ça, c'était bien mais ne duraient que l'espace de quelques jours par an. Trop peu.

Puis vint la ville et là, Ma Doué, comme l'aurait dit ma grand-mère très croyante (elle en appelait toujours à Dieu, ma grand-mère, il paraît que c'est typique breton, va savoir.), Dam Gazt ! Que de tentation ! Des magasins par centaines de millions, des centres commerciaux, des petites boutiques, des grandes échoppes, des marchés, des foires…une vie dynamique et tentante pour nous, pauvres cul-terreux qui débarquions de nulle part. Nous étions tous subjugué par tant de spectacle. Jamais n'aurais imaginé qu'il pouvait y avoir sur terre tant de choses. Donc, là, tout à commencer.

Ma tête me tournait quand je rentrais dans les magasins et que je voyais tous ces objets que je ne pouvais m'offrir. Mes parents étaient pauvres et étaient incapables de m'acheter ce dont tous les gosses de mon âge rêvent : des disques, des fringues de sport… il me restait une seule solution. Je peux donc dire que je suis devenu kleptomane par envie, par nécessité. Je ne suis pas né comme cela, je le suis devenu. Effet pervers de la ville et de ses tentations. Abandon sanglant. La bave aux lèvres, je contemplais les rayons des magasins. La sueur perlait sur mon front tremblant. Microcosme époustouflant et…étouffant. Malgré l'air, malgré l'espace de la ville, malgré la grandeur, l'immensité de l'anonymat, j'étouffais devant tout ce fatras.

Oh ! certes, ce n'est pas reluisant comme activité, plutôt comme métier. J'en suis pas très fier d'ailleurs. Je le sais, ça ! maintenant, j'ai tout ce que je veux. Au début c'était bien. Je piquais tout ce que je voulais et j'allais me pavaner devant mes copains de classe qui m'enviaient à leur tour. Eux, les gosses de riches. Je me gaussait secrètement de la situation. J'avais tout. Tout. Tout. Mais voilà, quand j'ai tout eu, je ne voulais plus rien. Et c'est là que j'ai commencé à aller mal. J'avais plus de rêve, plus d'envie, plus de convoitise aussi je choucratais ce qui me passais sous la main. Histoire de ne pas trop la perdre, la main. Histoire aussi d'assouvir ma passion. Car c'était devenu une sorte de, comment dire, de drogue. Ouais, je crois que c'était ça. Une drogue. Je ne pouvais plus m'en passer. C'était devenu plus fort que moi. Faible esprit de la démesure. Individu pathétique. Triste mine. Pauvre bougre râlant les mystères de la vie. Mauvais sort. Comment allais-je m'en sortir ?

Cette période malsaine dura si longtemps que j'ai plus assez de doigts pour compter. Mes parents ne se sont rendus compte de rien. Je leur racontais des craques et puis même s'ils l'ont remarqué, ils ne m'ont rien dit. Qu'est-ce qu'ils pouvaient bien y faire ? Me l'interdire ? Comment ? En me cloîtrant dans ma chambre 24h/24 ? Allons, c'est pas sérieux tout ça ! Bon, maintenant avec le recul, je dis que c'était une période malsaine. Mais, j'dois dire que je me suis bien marré quand même. Ce que j'adorais avant tout c'était de piquer des disques. Alors là, j'avais une technique infaillible.

D'abord, dans la Fnac ou au Virgin, je repérais une bonne poire. Du genre un gros niais qu'avait l'air de débarqué de Pluton, la tronche d'un intello boutonneux avec des pantalons remontés plus haut que le nombril, un feu de plancher du tonner et des grosses binocles dont Cousteau aurait été jaloux. Puis, je le suivais dans les rayons, je prenais des disques au hasard. Là délicatement et discrètement je décollais grâce à un ongle laissé long pour l'occasion, les autocollants derrière lesquels se trouvaient les anti-vols, puis je les collais encore plus discrètement sur la poire en question. Ensuite, je fourrais les CD dans mes poches. Rien de plus facile quand y a du monde, je suivais toujours le mec et je passais en même temps que lui sous les portiques. Il se faisait gauler pendant que je sortais incognito du magasin ! bon, c'est vrai, c'était un peu stupide comme jeu mais ça me faisait marrer de voir leur tronche aux autres. Tout étonnés qu'ils sont avec leurs gros yeux ébahis du genre c'est-pas-moi-qui-ai-volé-quelque-chose-monsieur. Mais si gros béta, c'est toi qui fait sonner l'alarme !

Bien sûr, fallait pas le faire trop souvent dans les mêmes magasins. Sont pas non plus stupide les vigiles. Le tout était de se la jouer stratégie. Y aller régulièrement mais pas trop, histoire qu'il ne détecte pas ta bobine. Maintenant avec les caméras, ils pouvaient repérer n'importe quel lascar avant même qu'il ne subtilise quelque objet. Donc fallait être aussi comédien. On se croyait dans le Loft ! toutes ces caméras qui nous surveillent sans qu'on sache précisément où elles se trouvent toutes. C'en était pathétique. Faire comme si de rien n'était, faire semblant qu'on s'intéressait à des disques, flâner dans les autres rayons. Un petit tour du côté des musiques du monde, un autre vers les B.O de films, un arrêt sur la nouvelle scène française. Et hop, dans la poche.

Autre règle d'or pour ne pas se faire pincer. Avoir de grandes poches et ne pas trop les remplir. Il ne sert à rien de fourrer dix CD dans une même poche et de se faire gauler à la sortie. Mieux vaut prendre son temps. Car être klepto est une activité qui s'exerce à plein temps. Pas de jour de congé, sauf les dimanches et jours fériés, et encore on trouve toujours des boutiques ouvertes ces jours là. C'est pas mal. Bon ! ça rapporte pas beaucoup de thunes, mais on a tout ce qu'il faut. Et puis si on manque vraiment d'oseille on peut toujours revendre. Y a des clampins qui achètent tout, suffit de faire un bon petit prix et la marchandise s'écoule en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Faut pas se faire avoir, quoi.

Une fois, ç'a m'est arrivé. Rien qu'une fois. Fallait bien que ça arrive un jour où l'autre. Ma période d'apprentissage s'était déroulée sans anicroche. Tout se passait pour le mieux. J'avais des doigts agiles, un geste sûr, une attitude nonchalante. Bien, quoi ! Franchement, je m'en sortais bien. Je ne tremblais plus au moment de fourrer le matos dans mes poches ou lorsque je passais devant les caisses et le vigile. Bref, c'est arrivé car j'avais commis une grosse gaffe. Sur le coup, j'avais pas capté. J'étais tellement content d'avoir enfin piqué le dernier Goldman, celui où y chante avec deux autres, là. L'album avec une boîte en métal. Et bien celui-là, jamais je n'aurais dû le voler. D'ailleurs j'ai pas réussi. J'avais pourtant bien décollé l'antivol, mais voilà j'avais oublié que le détecteur était sensible à tous les métaux. Grosse bourde. Quand je suis passé entre les tourniquets. Bang ! Me voilà fait comme un rat.

Fouille du sac, des vêtements. Humiliation. Les autres clients qui vous dévisagent. Leurs regards accusateurs vous stigmatisent et vous glacent. Marqué au fer rouge dans votre chair. Des couloirs insoupçonnés dans l'arrière du magasin, des bureaux froids et des costards-cravates qui posent des questions débiles : « et pourquoi tu voles ? ça fait longtemps que tu fais ça ?… » Et pourquoi ils me tutoient ceux-là ? C'est pas parce que j'ai piqué deux trois disques que je ne suis pas un homme à respecter, bande de bâtards…

Un coup de téléphone chez les keufs, les voilà qui rappliquent dare-dare, illico presto. Y font les fiers, y sont trois armés jusqu'au cou. Des Cow-boys avec leur démarche saccadée je roule des mécaniques. Font moins les marioles quand il s'agit de patrouiller dans les banlieues. Des questions cons, encore des questions, je rends les disques, promets que je referai plus jamais ça. Le patron est cool. Y portera pas plainte cette fois. Me laisse une chance, un petit sermon : « attention, la prochaine fois, tu n'auras pas autant de chance. Ouais, c'est ça, que je pense, t'as raison. Cause toujours mon bonhomme. »

Je regarde le bureau, les poulets s'cassent. On respire mieux tout à coup. Les disques sont devant moi. Goldman me nargue dans son boîtier reflétant les néons de la pièce. Goldman, l'homme en or, le boîtier en métal. Douce alchimie des matériaux qui m'ont eu ce coup ci. Statique, il va rester là cette fois. Il retournera tout à l'heure à sa place pour qu'un gadjo puisse se le procurer légalement. Ça sera pas moi. Le dirlo me laisse partir sous le regard méprisant du vigile. J'le regarde aussi, un petit sourire narquois au coin des lèvres. Même si je me suis fait gauler, j'ai quand même gagné. Pas même une contravention, ni une inscription sur mon casier judiciaire. Depuis, ça ne s'est jamais reproduit.

Ça m'a pas empêché de recommencer. Trop se sensation. Un étrange frisson qui remonte le long de l'échine. Une chair de poule qui s'immisce dans chaque pore et qui redresse agréablement tous les poils. Une chaleur étrange dans le bas ventre. Une douce excitation, quasi pornographique. Un état second, que dis-je une transe ! Un bonheur immense que l'on veut renouveler toujours, encore et encore, une drogue. Un plaisir, une jouissance extrême.

Mais à chaque fois, je me dis qu'il faut que j'arrête. Je sais, je suis malade mais j'y peux rien. Faut que je me soigne. Tout le monde le dit, mes parents, mes amis. Tous sont d'accord sur ce point de vue. Je peux pas continuer à vivre ainsi. Pourquoi pas ? J'y arriverai pas tout seul en tous cas. Je suis trop faible pour y parvenir sans aide. Et puis c'est la seule chose que je sache faire correctement. Si j'arrête, quel sens donner à mon existence ?

Heureusement, depuis une semaine j'ai trouvé un boulot. Oh ! c'est que de l'intérim pour l'instant, mais ça pourrait déboucher sur un contrat fixe. Du moins, j'espère. En attendant, il faut que je fasse mes preuves. C'est un boulot de nuit, c'est fatigant, mais j'en ai besoin. D'abord, parce que je peux pas passer ma vie au RMI, ensuite parce c'est une sorte de thérapie, mon boulot. C'est un toubib qui me l'a dit. Ouais, une thérapie basée sur les chocs émotionnels, qu'y m'dit. Ben, je veux bien y croire, ça à l'air de marcher pour l'instant. On verra par la suite. Il ne faut pas se précipiter, qu'il m'a dit mon docteur. Ah ! au fait, je travaille chez Carrefour, dans la mise en rayon des…DVD, CD, K7 vidéos ! Le panard, quoi.

Valery Lebonnec



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