Les démons creux
de Tony Bonnay



5.

Gaëlle avait hérité de la tête de mule de sa mère et c’est ce qui causa inévitablement leur perte.

Cela avait été pourtant un magnifique voyage offert par son comité d’entreprise, Univermeille Entertainment. Sa société de voyage interplanétaire avait fait de fort profit en cette année 4579 et, faisant partie de la branche d’élite des meilleures vendeuses, elle avait eu le privilège d’amener sa petite famille sur Sairai, l’un des satellites artificiels tournant doucement autour de Pluton. Serge avait été émerveillé par Airo, la capitale de la dentelle et ses châteaux princiers, ces promenades romantiques en jonque sur le fleuve blanc d’ivoire qui traversait la ville, et toutes les boutiques touristiques où vous trouviez mille et une choses inutiles et insolites qu’il affectionnait particulièrement.

Leurs deux petites filles –Sadila et Gaëlle- n’avaient pas non plus boudé leur plaisir. L’aînée, Gaëlle, avait adoré chevaucher les Freys, surtout que ces sortes d’autruches au long bec gris et aux écailles blanches étaient très dociles et raffolaient des baies rouges que les enfants lui donnaient bien volontiers. Elle avait été impressionnée par l’envergure que pouvait déployer ces animaux pourtant câlins. Cela faisait plusieurs semaines avant le voyage qu’elle en parlait à ses copines à l’école. Pouvoir s’envoler en Frey était un vrai rêve de princesse. Quant à sa petite sœur ; que le volatile effrayait un peu ; elle se rabattait joyeusement en caressant amoureusement les Tvagots et les Caillets, mignonnes petites créatures à fourrure blanche épaisse qui avaient la fidélité du chien et la majesté du chat.

Pour Clarisse, toujours tiré à quatre épingles dans son tailleur immaculé et sa coiffure blonde élégante, elle s’adonnait à son meilleur passe-temps : la photographie, art depuis longtemps effacé mais qui conserve des irréductibles collectionneurs. Pour ce voyage –qu’elle qualifiait de bonne affaire- elle avait fait une réserve de trois pellicules photos, ce qui s’était révélé être un vrai trésor tellement ces objets étaient désuets à une époque où l’imagerie numérique était incorporé dans la vie de tous les jours. Peu importe, elle aimait le grain sale de ces vieilles machines énormes et arborait fièrement en main son appareil photo tout usé.

Pour l’heure, toute la famille déjeunait tranquillement dans un restaurant chic en terrasse autour d’une large table ronde mise à leur disposition. Des beaux bâtiments les entouraient dans cette grande rue pavée ; une jolie fontaine blanche était disposée sur une sorte de parvis sur leur gauche et Gaëlle demanda à sa mère si elle pouvait la voir de plus près.

-Tu devrais t’occuper de ta salade de crevettes mauves, répondit-elle d’un ton qui n’attendait aucun de réplique. Tout le monde a fini sauf toi, comme d’habitude. Regardes, même ta sœur va plus vite.

-C’est parce qu’elle fait tout tomber » grommela Gaëlle en replongeant sa fourchette dans son assiette et en tripotant une de ses mèches blondes.

Hubert, qui n’aimait pourtant pas s’introduire dans ce genre de discussions, intervint tout de même et dit à sa fille de manger encore un peu et qu’elle pourra ensuite se lever de table. Cette remarque fit monter un peu le rouge aux joues de Clarisse mais elle ne commenta pas : c’était les vacances après tout. Au lieu de cela, elle prit tout le monde de court.

-Il me vient une idée, commença-t-elle l’air de rien (bien que le reste de la famille rentrait déjà la tête dans les épaules de peur d’entendre la suite). Ton père et moi sommes très peu d’accord avec la dévotion que tu portes aux Freys mais je suis prête à accepter que tu en chevauches un, avec toutes les précautions que ça comprend, bien sûr. »

Gaëlle fit de grands yeux et en resta patois, avec un morceau de crevette dépassant comiquement de sa bouche qui formait un O parfait. Même sa petite sœur –qu’elle surnommait « La Gloutonne »- leva les yeux de son assiette presque finie. Gaëlle, bien que ravie, resta sur ses gardes car cela supposait forcément de nombreuses conditions.

Comme lisant dans ses pensées, sa mère répondit à ses interrogations : « Je veux que tu sois accompagné par un professionnel et je veux surtout t’avoir en vue tout le temps. Est-ce bien clair ? »

Pour cela, Gaëlle opina du chef en souriant à plein dents, s’attendant à des contraintes plus draconiennes.

Le repas se poursuivit tranquillement, puis Gaëlle sortit de table et, suivit par son inséparable sœur, elle alla jusqu’à la fontaine. Elle était très belle, constituée de trois grands vasques allant décroissant vers le ciel azuré et projetait de part et d’autre des jets d’eau scintillant. Pour pouvoir y tremper la main, Sadila s’était mise sur la pointe de ses mocassins noirs, dépassant ainsi d’une demi-tête la bordure de la première vasque où nageaient des Cailbeaux, minuscules poissons argentés d’eau douce.

-Comment t’as trop de chance de pouvoir monter sur un Frey ! dit-elle avec une moue qui en disait long. Pourquoi moi j’ai pas droit ?

-Parce que ça risque d’être dangereux, répondit Gaëlle en se retroussant une des manches de sa robe à carreaux blanc et bleu pour tremper son bras. Tu les connais pas ces créatures. Elles volent à toute vitesse, repèrent leur proie à dix kilomètres du sol et BOUM –elle tape du poing dans l’eau et fait fuir les poissons- elle t’attrape avec les griffes !

-Gaëlle ! interpella sa mère non loin de là, encore assise à table. Je te vois ! Cesse d’éclabousser ta sœur, l’eau doit être dégoutante !

-Jouez doucement » conclu leur père pour faire bonne mesure.

Les deux sœurs cherchèrent les Cailbeaux dans l’eau et les rejoignirent à leur niveau, leurs doigts touchant la surface cristalline de l’eau.

-Moi, y’a Tom à l’école qui m’a dit qu’elles étaient gentilles, poursuivit Sadila.

-C’est bien ce que je dis, tu ne les connais pas », rétorqua sa sœur en s’éloignant du bassin.

A cette dernière remarque, Gaëlle, s’essuyant les mains sur sa robe rose, fronça les sourcils.

Il n’était même pas treize heures que toute la famille se promenait tranquillement sur le plus grand marché d’Airo ; d’innombrables petites échoppes construites dans des maisons blanches en forme d’igloo allongé où leur propriétaire vous halait en vantant en les qualités de leurs articles. Serge fut celui qui se prêtait au mieux à l’exercice ; il entrait dans pratiquement toutes les boutiques –suivit ou non par sa famille qui s’escrimait à le suivre- et en ressortait avec le sourire de celui qui a fait l’affaire du siècle. Bien que lui rouspétant un peu dessus, Clarisse, coiffée d’un élégant chapeau de paille qui protégeait sa blondeur du soleil –sa chevelure d’or, l’appelait-telle- ne comptait pas les écus dépensés, les cordons de leur bourse étant largement assez longue pour toutes les fantaisies. D’ailleurs, tandis qu’elle tenait la main de Sadila pour ne pas la perdre dans la petite foule qui fourmillait dans la rue, elle aperçue une boutique maigrelette qui semblait être écrasée par les bâtiments qui la cernaient. Peu de gens y rentrait, on aurait dit, et l’enseigne en bois au dessus de la porte ne poussait pas les touristes à rentrer : L’envolée pouvait-on lire en lettre noir défraîchit sur le panneau mal accroché. Elle ne sut pas pourquoi cette boutique l’intriguait –même son mari était passé sans la remarquer- mais elle y entra en appelant le reste de la famille qui fit de même, contrainte et forcée.

Une fois franchit le rideau du seuil, l’air devint frais et Clarisse, plus tellement enjouée, observa la pièce unique sombre où elle venait de rentrer, sa fille frémissant aussi à ses côtés. La salle était très petite mais débordait d’objets en tous genres ; des étagères fixés aux murs croulaient sous les livres étranges, les allées avaient été créées à hasard par l’accumulation de bizarreries tels que des bibelots anciens pour faire de la sorcellerie ou des tableaux ou statues étranges aussi vieilles que paraissaient l’être. Particulièrement une statue dans une allée improvisée qui représentait un homme maigre s’aidant d’un bâton pour avancer.

-Je vois que Matz L’Eclaireur a su attirer votre attention, chère madame » parla furtivement une voix derrière elle.

Sadila poussa un cri de surprise mais pas Clarisse, qui n’était pas si impressionnable. En se retournant pour faire face à ce qui semblait être le gérant du magasin, elle fut néanmoins surprise par la taille maigrelette recroquevillée devant elle. Bien que courtois, le vieil homme habillé d’une grande toge grise qui descendait jusqu’à ses sandales usées était si pensé qu’elle pu à loisir plus observer son dos que son visage. Il fit toutefois un effort douloureux pour se redresser et adressa un sourire à demi édenté camouflé par une longue barbe grise.

-Si le cœur vous en dis, je peux vous trouver des articles d’une valeur inestimable » proposa-t-il en passant une main squelettique sur son crane chauve luisant.

Sadila ne l’écoutait pas ; trop apeurée à la vue des longs ongles crasseux du vieillard, elle alla se dissimiler derrière sa mère qui, se tenant toujours très droite, dépassait d’un mètre son interlocuteur.

-Nous avons de la poudre de jeunesse, énuméra le vieillard. Des livres anciens, de la vaisselle en porcelaine importé de Neptune et aussi une patte de singe qui exauce les…

-Rien de tout cela, monsieur, l’interpella Clarisse. Nous faisons juste une halte dans votre boutique pour nous rafraichir car il fait réellement chaud dehors. Nous aillions justement repartir ».

A ces mots le reste de la famille entra à son tour, Serge tenant d’une main celle de Gaëlle et écartant le rideau du magasin de l’autre. Il vit de suite dans le regard de sa femme que ce n’était pas du tout le moment et allait repartir dans l’autre sens.

-Excusez-nous de vous avoir fait perdre votre temps, monsieur, dit-elle d’un ton faussement courtois en contournant largement le vieux gérant, mais nous devons y aller. »

-Bin, oui ! s’exclama Gaëlle. Sinon il va être trop tard pour un tour en Trey ! »

Clarisse foudroya sa fille qui mit la main sur sa bouche pour encore mieux souligner sa faute. Le vendeur, lui, un sourire aux lèvres, entra dans la brèche offert.

-Oh, mais vous êtes plus que bien tombés ! se réjouit le vieillard en caressant exagérément sa barbe. L’Envolée est l’endroit le mieux approprié pour ce genre d’aventure. Nous proposons des tarifs imbattables pour des baptêmes de l’air et même des excursions fantastiques en montures volantes pour les adultes et leurs enfants ! »

Il avait débité son discours en une fois sans reprendre son souffle et, le voyant quelque peu étouffer, Clarisse croisa les doigts pour qu’il ait une attaque. Durant ce temps, son mari s’était avancé doucement vers la zone à risque ; c'est-à-dire sa femme qui l’attendait les bras croisés et mécontente.

Mais, le vieillard, n’étant pas né de la dernière pluie, joua son rôle parfaitement. « Ne vous fiez pas à l’apparence de ma modeste boutique. Elle est sale et poussiéreuse comme votre serviteur mais a plus d’un tour dans son sac ».

-Ne vous m’éprenez pas, monsieur. Seulement… insista Clarisse légèrement gênée.

-Oh, je ne suis plus de première fraîcheur, je le conçois, lui sourit le gérant. Les hommes craignent le Temps mais le Temps ne craint que les pyramides, comme disait mon père. (Il se dirige doucement vers Gaëlle) Alors, ma petite, tu souhaiterais faire un tour en Frey ?

-Oui, monsieur, répondit Gaëlle poliment. Mais mes parents ont peur qu’il m’arrive un tour.

-En vérité, c’est surtout ma femme qui est inquiète du déroulement que pourrait… heu… » Serge ne fit pas sa phrase et, croisant de nouveau le regard de sa moitié, partit discrètement en direction d’une armoire sombre remplit de grimoires.

Quant au vieux gérant, il sauta de nouveau sur cette occasion pour poursuivre son bavardage : « Ne vous inquiétez pas, chère madame. Hubert va vous concocter cela  aux petits oignons. La sécurité des enfants est une priorité et tout sera fait- je vous le jure- dans les règles de l’art. Car saviez-vous que voler en Trey est assez simple mais bien voler, c’est une autre paire de manche. Si, un soir, vous zappez sur la chaine 677, ils ont des courses époustou… »

-Et pour cette petite excursion en famille, l’interrompu Clarisse qui commençait à trouver les choses amusantes en son for intérieur. Que nous proposez-vous, monsieur ?

-Oh, pas de manière entre nous. Vous pouvez m’appeler Gerald. » Il mit un doigt sous sa barbe qui cachait maintenant toute sa main et se mit à réfléchir.

Clarisse n’aurait su dire si c’était la gestuelle comique du vieil homme qui la faisait sourire ou le fait que Gerald avait un ami imaginaire nommé Hubert. Puis elle sursauta lorsqu’il frappa du poing contre sa paume.

-Oui ! s’exclama-t-il en la regardant de nouveau avec des yeux pétillants. Je vous propose pour votre charmante famille une balade romantique sur le Grand Plat situé dans le désert non loin d’ici, couplée à un baptême de l’air pour votre fille. Le tout pour soixante écus ; repas et extras offerts car vous m’êtes sympathiques. »

Clarisse chercha de l’aide du côté de son mari mais celui si hocha des épaules en souriant et, lui tirant la manche en supplication, Gaëlle avait des étoiles plein les yeux. Cernée par tant d’adversaires, elle tendit la main pour serrer celle du vieux gérant, en signe d’acquiescement.

-Vous avez fait le bon choix, madame. Allons régler la paperasse dans mon bureau et ainsi organiser cette petite excursion, dit-il en les entraînant vers une porte tout au fond de la boutique, presque camouflée par des statues étranges et divers bibelots. HUBERT ! DES CLIENTS S’IL TE PLAIT !

-Qui est Hubert ? demanda docilement Serge en queue de file.

-C’est mon jeune frère, un solide gaillard qui vous accompagnera cet après-midi, expliqua Gerald en tendant une main tremblante vers la poignée de porte. Il a une grande expérience du terrain et connaît la faune et la flore de notre planète comme s’il l’avait faite, croyez-moi ! HUBERT !!! »

Un flot de lumière et de chaleur déchira l’obscurité de la boutique ; ils venaient de franchir la porte et se trouvaient tous face à un spectacle grandiose qui subjugua Sadila qu’elle en resta bouche bée. C’était l’arrière de la boutique mais également la fin de la ville avant le grand voyage vers l’inconnu. Ils se trouvaient sur une terrasse improvisée en terre battue où, à droite, se trouvait une table avec trois chaises tissées en lin et un parasol bleu et blanc usée par endroit et, à gauche, un grand espace avec trois Treys qui se bâfraient dans une grande cruche en terre cuite remplit de baies rouges.

Mais c’était le grand désert en face qui subjuguait Sadila. Il n’y avait qu’une ligne à l’horizon qui séparait le ciel bleu et le sable jaune pâle de l’immense étendue désertique. C’en était presque décevant ; pas de dune, ni de bosse, ni de vallée, ni la moindre dénivelée, rien qu’une infinie platitude sans aucun mouvement perceptible… Si, en faite, en plissant les yeux face au désert et en tenant sa main comme une visière, elle repéra une minuscule tâche floutée à plusieurs lieux d’ici. Elle frissonna en pensant aux créatures qui pouvaient vivre dans de pareilles circonstances.

A quelques mètres d’elle, assis à la table en bois, les formalités du voyage se conclurent à bonne entente mais leur guide se faisait toujours attendre. De son côté, Gaëlle s’était approchée doucement de l’enclos des Freys qui la regardait de leurs grands yeux noirs globuleux. Dire que dans peu de temps, elle pourrait en chevaucher un, un rêve de petites filles enfin réalisé.

-Ne t’approche pas de trop, Gaëlle, intervint sa mère qui avait toujours un œil sur sa fille. Ils pourraient te mordre. Reviens par ici.

-Aucun risque, madame, corrigea Gerald en comptant soigneusement les billets dûment gagnés. Au pire, elle se fera pincer, mais, pour cela, il faudrait drôlement les embêter, ces bestioles. (Il regarde par-dessus l’épaule de Serge) Ah ! Te voilà enfin, bougre de fainéant ! Ça fait un siècle que je t’appelle !

Un encore plus vieux monsieur venait de franchir la porte arrière de la boutique et s’avançait en boitillant vers la table pour se reposer en s’y tenant ; il marchait avec une canne biscornue en bois et portait des lunettes à double foyer, ce qui faisait ressortir de gros yeux noirs comme un savant fou. Il était encore plus mal fagoté que son frère, si c’était possible, et une maigre touffe blanche de cheveux finissait de le vieillir d’autant plus.

-Il a au moins un million d’années, souffla Serge dans l’oreille de sa femme. Tu penses qu’on peut lui faire confiance ? »

Pour toute réponse, Clarisse, qui trouvait la situation de plus en plus cocasse, sourit aimablement à leur guide qui se présenta. Elle allait passer un après-midi exceptionnel, elle en était sûre.

***

Effectivement, c’était désertique. Le Grand Plat portait admirablement bien son nom. La végétation était inexistante et la topographie aussi plane que le vidéo cardiogramme  d’un mort. De plus, le sol n’était pas vraiment sableux ni craquelé ne serait-ce par la chaleur torride de l’endroit. Parfois, dans le ciel ou sur le sol blanc infini du désert, de faibles tâches noires apparaissaient. Clarisse, allongée tranquillement sur un transat, lunette de soleil sur le nez et chapeau de paille sur la tête, demanda à leur vieux guide Hubert ce que c’était.

-Oh, sûrement des Jannites, dit-il en sortant une glacière du coffre de l’imposant hovercraft. Ce sont des cigognes noires qui vont manger des insectes. Leur plumage a la particularité, étrangement, de repousser la lumière et ainsi supporter les fortes chaleurs, comme celle que nous avons aujourd’hui.

-Cildo aussi peut manger des insectes ? interrompit Gaëlle, curieuse comme une pie.

-Ne coupe pas la parole, Gaëlle, c’est impoli, s’interposa Clarisse toujours à l’affût d’une faute.

-Ce n’est pas bien grave, reprit le vieil homme en s’épongeant le front avec un mouchoir en tissu. C’est bien qu’elle s’intéresse. (Il se tourne vers Gaëlle) Bien sûr qu’elle peut mais elle préfère de loin ses baies, crois-moi. »

Le voyage en hovercraft avait été rapide, tout au plus une demi-heure à longer les plaines rocheuses qui séparaient brutalement Le Grand Plat de la civilisation. « Il ne fait pas bon de s’aventurer trop longtemps dans Le Grand Plat » avait averti Hubert durant le trajet. « Bien des légendes alimentent ce désert mais il ne faut pas titiller (c’est le mot qu’il usa) les croyances aussi futiles peuvent-elles paraîtres ». Quelques fois, le Frey poussait un cri aigu d’irritation dans sa cage lorsque des chaos se produisaient. Il fallait dire que l’engin n’était plus tout neuf non plus ; sa carrosserie verte anis s’était écaillée à bien des endroits et la mécanique faisait des siennes.

Ils étaient tout de même arrivés à destination, se garant sous une cavité faite sous une masse rocheuse, dans une grotte qui les maintenait à l’ombre, un luxe plus qu’inestimable sous le soleil de plomb de l’après-midi. Serge s’était mit à son aise, discutant aimablement avec leur guide qui s’avérait très apte ; Clarisse avait prit deux, trois clichés de sa petite famille (en demandant au préalable à Gaëlle d’arrêter ses grimaces habituelles) et même Hubert fut immortalisé pour l’occasion, à son grand plaisir. Quant à la petite Sadila, elle s’était bien amusée en donnant à manger au Frey qui la remercia d’une caresse du bec. C’était vraiment une bonne idée en tout point que de passer une journée en ce lieu.

Gaëlle finit tout de même par piétiner sur place, regardant sa montre à bracelet en plastique rose avec insistance, jetant des regards renfrogner à sa mère qui ne la voyait –qui faisait semblant de ne pas la voir, plutôt ! Elle voulut l’appeler pour lui faire souvenir de sa promesse mais elle savait où ça mènerait : sa mère se fâcherai et retarderai encore plus l’échéance. Au lieu de ça, elle retourna caresser le grand volatile et laissa sa mère lire un livre sur une chaise longue. Serge était vivement intéressé par l’historique de la planète et intéressé par Matz L’Eclaireur, qui parcouru le désert et en sortit transformé.

-C’était un grand homme qui comprit l’essence même de ce qu’est un pèlerinage, expliqua Hubert en nettoyant consciencieusement ses grosses lunettes. Marcher dans le désert est une chose dangereuse, surtout dans ce désert. De nombreuses forces sont à l’œuvre.

-Quels types de force, au juste ? demanda Serge plus intrigué que jamais.

-Allons, chérie, intervint Clarisse qui écoutait leur conversation d’une oreille. Tu ne vas pas croire à ces sornettes ? Si ? »

Quelque peu piqué à vif, le vieux guide s’approcha gauchement avec sa canne biscornue et, arrivé près d’où se prélassait Clarisse, lui lança un de ses regards étincelants dont il avait le secret.

-Vous seriez terrifiée si vous connaissiez seulement la moitié des mystères qui pèsent sur Le Grand Plat. J’ai dit que Matz L’Eclaireur en était sorti transformé mais pas intact. Le Grand Plat n’est pas une histoire à dormir debout et tous ceux qui ont tenté sa traversée l’ont payé de leur vie. »

Clarisse, tout à fait amusée par ce vieillard qui déblatérait ces inepties, ne désarma pas pour autant.

-Airo, charmante planète au demeurant, n’est que le fruit d’une autoformation. Les premières colonies à l’investir n’ont jamais trouvé –pardonnez ma crudité- que des cailloux et du sables blancs a l’infini. C’est ce qu’explique d’ailleurs la brochure. Tenez, regardez par vous-même.

Hubert, nullement vexé, ne prit pas le petit livre plastifié que lui tendit Clarisse. A quelques pas, Serge, bras croisés sur le torse, attendait patiemment, le regard tourner vers l’étendu infini du désert.

Plus personnes ne faisait attention aux enfants depuis moins d’une minute. Sadila, à l’ombre de la grotte, grattait le sol aride et blanc à l’aide d’une branche morte et faisait ainsi sortir des insectes visiblement irrités qui se carapatèrent se cacher sous des rochers. Quant à Gaëlle, profitant d’un moment d’inattention de ses parents, escaladait à mains nues le dos du Frey pour le chevaucher comme une grande, ses petits doigts tirant sur les plumes du Frey avec insistance. Jusqu’à ce qu’elle finisse par en arracher à pleine main.

C’est Clarisse qui vit en premier avec autant de stupéfaction que d’horreur l’énorme Frey pousser un grand cri de colère et de surprise tout en déployant ses grandes ailes blanches avec sa fille aînée accrochée sur son flanc. Même à cinquante mètre d’où se trouvait l’enclos, elle vit la terreur dans ses yeux de petite fille qui s’accrochait comme elle pouvait à la selle de cuir installée sur le dos de l’animal furieux. Hubert, se retournant maladroitement comprit ce qui paralysait Clarisse dans sa posture et partit de suite porter secours à l’enfant. L’animal fila d’énormes coups de pattes sur la clôture légère en bois qui éclata en pleins de morceaux tels une explosion sourde.

L’animal bondit au dessus de la clôture à moitié défoncée –en arrachant une autre planche au passage- sans se soucier de Gaëlle qui se mit à pleurer de terreur.

-Saute, gamine ! cria Hubert qui se trottinait aussi vite que possible avec sa canne. Laisse-toi tomber !

-GAELLE !!! vociféra sa mère entre larmes naissantes et peurs à maturités. DESCEND TOUT DE SUITE !!! »

Ce que fit Gaëlle sans s’en rendre compte. Ses mains lâchèrent prises et elle allait tomber sur ses fesses à un mètre du sol terreux blanc. Le vieux guide fut ravi de la voir chuter même si la gamine n’avait pas finit d’avoir mal aux fesses jusqu’au soir.

Mais, faisant un pied de nez au vieil adage, mit son grain de sable. Gaëlle s’écorcha les fesses sur le sol mais sa jambe gauche se trouva coincée dans l’étrier droit de l’animal, la traînant sur plusieurs mètres comme des boîtes de conserve derrière le Chevrolet de jeunes mariés. Dans un nuage de poussière, le Frey bondit tel un taureau en direction de Hubert et le charge a. Hubert fut éjecter extrêmement loin, par-dessus la chaise longue qu’occupait Clarisse il n’y avait pas dix secondes, s’écrasa au sol brutalement. Clarisse avait presque atteint l’animal, son mari atterré à ses talons, la même haine que le Frey dans le regard. Locomotive contre ballot de paille. La confrontation n’eut pas lieu. Le volatile, bien que parent de l’autruche, s’élança avec force dans les airs, laissant Clarisse dans un épais brouillard de sable, hurlant qu’on lui rende sa fille.

Gaëlle eu pas conscience de sa propre et dernière bêtise. Elle avait vu sa mère venir la secourir à l’envers avant que l’animal ne s’envole dans le ciel. Le vent était plus frais d’un coup et, bien que pleurant encore, elle ficha de grands coups de pied pour se libérer de l’étrier. A cette altitude elle pouvait voir que l’horizon était bien plus vaste qu’au sol, bien plus beau également, avec son ciel limpide et son soleil artificiel au zénith. Puis, inévitablement, se fut la chute. Libérée de l’étreinte de fer, elle se sentit littéralement aspiré vers le sol dont elle ne voyait que des infimes détails. Ses vêtements claquèrent comme drapeau au vent, elle écarta bras et jambes sans comprendre pourquoi et sans avoir peur. Par contre, elle était impressionnée par la vitesse à laquelle le sol blanc du Grand Plat fonçait sur elle. « Plus vite qu’une voiture de course » pensa-t-elle avant de s’écraser à plus de cent cinquante kilomètre à l’heure.

4.

Un son sec et neutre, un simple tapotement de l’endroit où se trouvait, à l’orée de la caverne. Tout le groupe s’était tu, aucun n’osant croire à ce qu’il venait de se passer. Haut dans le ciel, le Frey poussa un cri rageur qui leur parvint en échos, comme pour accentuer l’acte qui venait de finir. Serge avait les yeux grands ouverts mais vides d’expression. Clarisse, qui avait commencé à s’élancer à travers le désert infini, s’était laissée tomber à genoux face au drame. Sadila n’avait pas tout comprise mais larmoyait car elle avait jamais vu sa mère dans un si grand désarroi. Sa mère qui, se relevant dans un rugissement, courut en direction de sa fille, cheveux blonds au vent et chapeau de paille ainsi que son appareil photo laissés à l’abandon sur le sol aride du désert. Elle courut à en perdre haleine, sans entendre les cris derrière elle, sans se rendre compte qu’elle venait de rentrer en terrain miné.

Autour d’elle, un paysage plat blanc à l’infini avec pour seul repère la silhouette allongée de Gaëlle sur le sol. Les cris redoublèrent de force puis se turent d’un coup. Il faisait si chaud que les larmes jaillissant de ses yeux séchèrent avant d’attendre les joues. Elle finit sa course en plongeant sur le corps de sa fille, ses genoux s’égratignant face à la rudesse du sol, et s’apprêta à prendre sa fille dans ses bras.

Elle stoppa sa manœuvre maternelle, stupéfaite par se qu’elle voyait mais ne comprenait pas. Elle sentit ses forces diminuer, dut s’aider d’une main pour se relever et regarda autour d’elle. Pour ainsi dire, tout était identique ; le Grand Plat était toujours ce qu’il était, grand et plat. Elle put voir non loin derrière elle les formes mouvantes –du à la réverbération- de son mari qui semblait avoir mit ses mains en porte voix et sa petite fille Sadila qui se tenait sur sa gauche, une main agrippant son short ou son tee-shirt. Même la forme de l’hovercraft était parfaitement visible d’où elle se trouvait. Mais un élément avait disparut, un élément essentiel qui lui fit penser qu’un autre malheur était venu s’ajouter au premier. L’amas de gros rochers qui leur faisait office de caverne n’existait plus, remplacé par le vide caractéristique du désert.

Elle s’agenouilla de nouveau en tenant les bras vers ce qui aurait du être la dépouille de sa fille, ne sachant comment l’étreindre comme une mère saurait le faire. Sa fille était bien là, étendue sur le ventre de tout son long, les cheveux cachant à moitié son visage, mais elle était faite entièrement en terre, sculptée à même la terre blanche du désert comme un vulgaire château de sable. Ses vêtements, son visage –avec sa bouche à demie ouverte et ses yeux qui auraient du être vitreux- tout de la tête aux pieds était fait de sable.

Clarisse n’était plus capable de pleurer, perdue dans un océan d’incompréhension et de peur. Elle prit le parti de la toucher au visage pour voir si elle ne rêvait pas ; le faciès en sable de Gaëlle s’effrita avant de s’effondrer totalement, son visage d’ange devenant poussière dans la terre sèche et craquelée. Persistant, elle voulut lui prendre le bras ; ses mains ne trouvèrent que poussière de sable au moindre contact et le membre ainsi qu’une partie du corps sableux s’émietta avant de s’effondrer comme la tête.

Devant ce spectacle désolant, elle ne sut que faire et ne préféra pas retourner voir son mari et sa petite fille derrière elle, de peur de savoir ce qu’elle y verrait. D’ailleurs, elle ne savait plus quoi souhaiter et, devant tant d’illogisme, elle se remit à pleurer et à rire telle une damnée.

3.

Ce fut la voix grave et beuglante du vieux guide qui l’incita à arrêter sa course, dérapant avec ses chaussures de sport sur le sol desséché. Il n’était qu’en lisière de ce qui séparait l’espace de la grande caverne et celui du désert, une main en visière sur son front déjà ruisselant. Il vit le gérant, pauvre carcasse en lambeau vu de loin, se redresser et lui intimer l’ordre de ne pas partir, ses bras gesticulant au dessus de lui. Une fureur monta en lui comme un volcan et, courant vers le salaud de vieillard qui avait tué sa fille, il allait lui faire payer.

Hubert, ayant prémédité la colère de l’homme, se recroquevilla en boule sur le sol, près du transat, et attendit simplement que les coups pleuvent.

Cela dura moins d’une minute  mais Serge s’en était donné à cœur-joie, insultant le guide d’assassin, de monstre, d’ignoble pourriture, tout en lui fichant de brutaux coups au visage et dans le ventre. Lorsque sa soif de vengeance fut quelque peu étanchée, Serge recula en soufflant comme un bœuf de deux pas pour laisser le guide s’exprimer. Ce dernier se mit sur son séant, bavant sang et salive, tremblant de partout mais la peur que Serge vit dans ses yeux ne le concernait pas.

-N’allez pas dans le désert, monsieur, articula-t-il en essuyant ses blessures d’un revers de manche. Ça a été une terrible erreur de vous amener ici.

-La plus grande erreur de toute ta vie, espèce d’enflure ! Maintenant tu vas venir avec moi si tu connais si bien ce putain de désert ! » Il empoigna le col de chemise du guide si violemment qu’elle se déchira à moitié.

-Je vous en supplie, faîtes moi un procès ! Faîtes ce que vous voulez de moi mais ne m’emmener pas ! Personne ne revient du désert, personne !

-Ah, oui ? Et ce grand con de Matz, comment a-t-il fait ? Il l’a traversé sur un tapis volant, j’imagine ! » rétorqua Serge qui traînait le quinquagénaire vers sa propre mort. Hubert, incapable de résister à la poigne d’acier de l’homme en colère, pleurait comme un enfant, implorant pour une halte.

Eux deux –Serge tirant Hubert tel un chalutier remontant un plein filet de poissons- passèrent devant Sadila sans l’apercevoir ni l’entendre. Elle avait cessé de pleurnicher et observait une lumière brillante sur le sol, non loin de là.

Serge fit par lâcher le guide qui était recouvert de poussière et toussait gravement. Il mit ses mains en cornet devant sa bouche et appela sa femme, dont il voyait très vaguement la silhouette à l’horizon.

« Elle n’a couru que plusieurs mètres et semble pourtant à l’horizon ».

Comme s’il avait lu dans ses pensées, Hubert, toussotant une main sur la bouche, lui répondit que les esprits du désert pouvait étirer les distances et le temps à l’infini. Qu’ils étaient très puissants et qu’il fallait fuir cet endroit maudit au plus vite. Serge lui répondit que s’il tentait de fuir, il lui casserait ce qu’il lui restait de gueule. Le vieux guide se tu à cette remarque.

Serge rappela sa femme aussi fort qu’il, hurlant à pleins poumons mais, en guide de réponse, elle se flouta tel un mirage et disparut comme par magie. Serge n’en cru pas ses yeux, se les frotta vigoureusement et regarda encore. En vérité, une tâche sombre se trouvait, miette dans un océan de blancheur. Il y avait quelque chose à la place de Clarisse, se disait-il sans se dire que c’était une pensée d’ivrogne. Aucun objet ou être vivant ne peut se trouver exactement au même endroit au même moment. Alors quoi ? Devenait-il fou ?

Il se passa une main sèche dans sa touffe de cheveux blonds et, voulant voir pour croire, se saisit du bras du guide pour l’entraîner plus loin.

-Il faut qu’on aille voir, que vous le vou… » Ses doigts s’étaient enfoncés dans du sable. Le souffle coupé, il cru avoir une hallucination. A la place exact où aurait du être assis Hubert, il y avait une réplique de ce dernier, parfaitement identique ; vêtements, posture, visage, tout était pareil mais en sable. Seul le bras désagrégé jurait avec le reste. Serge, faisant le tour de la statue de sable, vit avec effarement que des lunettes aux verres cassés étaient également parfaitement représentées. Tournant son regard en toute direction, il s’attendait stupidement à voir le vieux guide blessé s’enfuir à travers le désert, boitillant à chaque enjambée. Rien de cela. Ne sachant que faire, il porta une main indécise sur une joue de la statue, laquelle s’effrita sans effort, laissant tomber des centaines de grains de sable qui furent emporté par le vent chaud incessant. Désorienté, proche de la panique, ayant même oublié partiellement le drame de sa fille, il ne chercha pas plus à comprendre et partit en courant comme un fou vers la forme sombre au loin qui représentait sa femme.

2.

Il se débattait avec l’énergie du désespoir. Mais ce n’était pas avec ses quatre-vingt et trois ans qu’il pouvait se libéré de la poigne de fer de Serge, l’homme gentil transforme en homme féroce. Il n’avait pas l’air bien vigoureux lorsqu’ils se sont rencontrés en début d’après-midi, c’était sa femme qui portait la culotte mais maintenant il voyait qu’il représentait, en quelque sorte, l’éminence grise de leur couple. D’un gabarit plutôt svelte, le sympathique père de famille s’était mué en colosse près à en découdre pour sauver les siens. Mais il n’y avait plus rien à sauver, savait Hubert, sauf leur propre vie. Et plus ils rentraient à l’intérieur des terres vides du Grand Plat, plus les chances de survie diminuaient. Mais Hubert était accablé par la situation mais n’avait pas perdu la tête, et c’est dans cette optique qu’il préféra se laisser traîner laborieusement au sol en attendant une ouverture pour fuir.

Suite à la volée que Serge lui avait administrée, ses verres de lunettes étaient fissurés et il voyait le décor comme au travers du pare-brise d’une voiture accidentée. Ils avaient dépassé la petite fille –« Dassila, elle s’appelle », croyait-il- mais la gamine, bien que choquée et larmoyante, était plongé dans la contemplation d’un objet rectangulaire qui brillait de mille feux au soleil.

Puis Serge, à environ cent mètre de l’ombre protectrice de la caverne, fit par le lâcher. Hubert, sans prendre la peine de se relever, toussa bruyamment et s’ébouriffa les cheveux couvert de poussière et de sable. Il leva la tête vers celle inquiète de Serge qui semblait aussi très fatigué. Le vieux guide tapota ses poches et trouvèrent rapidement la puce électronique indispensable pour démarrer l’hovercraft, sagement garé au loin de l’enclos éventré.

-Le désert a un pouvoir étrange sur les proportions et le temps qui passe. (Il toussa par deux fois) Il peut le malaxer comme bon lui semble pour tromper ceux qui s’y aventurent. Il est en ce moment très puissant et le mieux à faire est de fuir, croyez-moi.

-Il n’y a qu’un être puissant ici et c’est moi ! lui rétorqua Serge en lui montrant le poing. Essayer de fuir et je vous casse le reste de vos dents ! »

La dernière tentative du guide était ratée, et il se prépara donc mentalement à s’enfuir. Il était peut-être vieux mais, courir dans du sable n’est pas chose aisée pour un étranger, et il comptait le démontrer.

Derrière lui, à moins de cinq pas, Serge se mit à crier le nom de sa femme par intermittence. Hubert, sachant qu’il jouait son va-tout, compta jusqu’à dix dans sa tête en priant pour qu’il s’en sorte. Puis, inévitable arrivant toujours, il se propulsa aussi vite et silencieusement que possible, d’abord à quatre pattes puis en trottinant gauchement. Bien que le sable jouait en sa faveur, il s’attendait à chaque instant qu’une main ferme vienne lui empoigner le col de sa chemise déchirée. Rien de cela n’arriva. Plus que quelques dizaines de mètres et il atteindrait l’hover…

Il s’immobilisa et posa les genoux au sol. Ce qu’il voyait sur sa gauche ne l’effraya pas ni ne l’étonna : c’était une sculpture de la benjamine assise sur le sol, ses mains tenant un objet rectangulaire devant son visage. En s’approchant, il put voir que ses genoux étaient parfaitement unis au sol comme une statuette posée sur son socle. Avec ses cheveux blonds ciselés dans le sable immaculé, elle ressemblait à une princesse d’Arabie. Mais, arrivé au pied de l’œuvre –qui s’érodait déjà au gré du vent- Hubert, le visage fermé de colère, vu que la figure de la gamine était figée pour l’éternité dans un cri d’une terreur muette.

Plus de caverne, plus d’enclos, plus d’hovercraft. Et, s’il fallait en croire les anciens, plus rien que le Grand Plat à l’infini.

De toute la force qu’il put, il frappa du poing le visage de la statue qui s’effondra sans peine, emportant en même temps une bonne moitié de son petit buse. Le vieux guide hurla sa rage sachant que personne ne l’entendait et ne l’entendrai plus jamais et, lancé dans son désespoir, piétina sans répit les restes sablonneux de Sadila.

1.

Elle grattait vigoureusement la terre avec sa branche morte, poussant de petits cris ravis à chaque fois qu’un des insectes noirs étranges sortait irrité d’une fissure dans le sol. Bien à l’ombre dans la caverne, elle observait en souriant les scarabées se carapater dans les rochers proches pour se mettre à l’abri des coups de bâtons de l’inconnu. Elle ne courait pas les rattraper, de peur, d’une, de se faire gronder par sa mère, et de deux, de peut-être se faire piquer par ces drôles de créatures qu’elle n’avait vu qu’à la Visio-4D, l’écran pliable de maison.

C’est bien sa mère qu’elle finit par entendre hurler, mais d’une telle intensité qu’elle crue un instant avoir fait une énorme bêtise. Instinctivement, elle mit son bâton dans son dos sans remarquer qu’il dépassait allègrement au-dessus d’elle. Aucune importance car l’intention du groupe n’était pas du tout porté sur elle ; sa mère et le vieux guide s’était élancé vers l’enclos où le Frey s’agitait en tout sens. Puis, dans la confusion où elle se relevait pour mieux voir, il y eu un grand craquement et comme un bruit de galop furieux. Intuition fraternelle aidant, elle chercha des yeux sa grande sœur mais ne la vit pas. Seulement persistait les hurlements de sa mère et ce galop qui faisait frémir le sol ; prenant enfin peur, elle se mit à pleurer.

Le reste, elle ne le vit que aux travers de ses larmes : le vieux guide sembla vouloir prendre son envol mais avec beaucoup moins de réussite que le Frey qui rugissait. A la maison, elle avait un livre sur les dinosaures qu’elle affectionnait particulièrement et l’envol du Frey lui rappelait clairement celui du ptéranodon, un long bec comme un héron et une envergure qui cacha durant deux secondes le soleil. Il monta, monta haut dans le ciel avec sa magnifique parure d’écailles blanches telle un banc de Cailbeaux et, lui semblait-elle, quelque chose accrochée à son flanc. Elle ne fit pas attention à ses parents qui couraient à plein régime vers le désert, préférant de loin contempler le Frey s’éloigner vers l’horizon avant de devenir minuscule qu’elle aurait pu le faire atterrir sur sa paume de main.

Un point noir s’échappa du grand volatile, elle le vit en plissant les yeux et suivit sa chute vertigineuse –« compote de baies rouges » pensa-t-elle innocemment- jusqu’au sol. Pao ! Ce fut ce son qui parvint jusqu’à ses oreilles. Quelques secondes passèrent où l’atmosphère fut lourde. Le Frey cria une dernière fois, de très loin, avant de n’être qu’une tâche dans le ciel bleu.

De nouveau un cri, long et monstrueux, plein de haine. Le cri de désespoir d’une mère perdant son petit. Sadila le comprit de suite et se remit à pleurer, sa mère protectrice s’élançant comme une folle dans le désert, des gerbes de poussières blanches sous ses chaussures.

Le temps passa durant lequel le vieux guide cria à son père de ne pas partir. Elle ne l’avait jamais vu dans un tel élan de colère même le jour où elle avait versé exprès son bol de chocolat chaud sur la tête de sa sœur qui l’embêtait. Même éloigné, elle voyait les braises bruler dans ses yeux et son immense carrure s’approcher à grands pas du guide tout épuisé. Elle ferma les yeux pour ne pas voir la suite. Des bruits de coups, des gros mots –les mots interdits, disait sa mère- puis de nouveau le silence.

Elle ouvrit prudemment les yeux et constata qu’elle était seule. Elle entreprit de se lever, essuya ses yeux humides d’une de ses manches et, prenant sa branche morte, marcha vers l’endroit au tout le monde était parti. Car, constatait-elle, même près de la caverne rafraîchissante, un mélange de curiosité et de peur germait en elle. Curieuse car elle l’était, mais peureuse qu’on la laisse ainsi au milieu de nulle part. De ses petites jambes, elle trotta et parti en direction de ses parents, dont elle ne voyait en vrai que les silhouettes floutées au-delà du désert.

Durant sa courte course, elle fut brièvement aveuglée de l’œil gauche. Une vive lumière semblait sortir du sol mais, en s’approchant, elle vit d’où venait ce vif éclat. C’est l’objectif de l’appareil photo de sa mère, un ancien modèle impossible à trouver maintenant, même dans les musées, chose qu’ignorait Sadila. Il pointait son œil unique en verre vers le ciel et le soleil jetait dessus de puissants rayons éblouissants. Elle se pencha, délaissa son bâton et prit l’appareil des deux mains. A sa surprise, il était plutôt froid, plus froid que l’acier dont était revêtu la coque grise de l’appareil.

Il était lourd mais ça allait pour ses petites mains. Elle le porta à son œil droit et vit dans l’encadrement noir le désert qui partait à infini. Elle pressa le déclencheur et prit une photo. Une ombre cauchemardesque se révéla et plongea sur elle, ignominie insondable du Grand Plat.

0.

Bien plus tard ; le temps de remonter la piste ; les Hautes Autorités des Planètes essayèrent de retrouver la famille disparue ainsi que le vieux guide. Ils passèrent environ deux mois à scanner le désert. Une équipe de policiers disparut à leur tour. Puis ce fut une équipe de scientifiques. Finalement, tous renoncèrent et l’affaire fut étouffée.

Dans les rues de Sairai, les habitants en parlaient entre eux à l’abri des oreilles et souvent tard le soir, autant dans les maisons que dans les bars. Et les vieux avaient toujours le dernier mot : on ne revenait jamais du Grand Plat.

B.Tony 03.05.2010

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