L'arrangement
de Tony Bonnay



La nuit était pluvieuse et bien avancée et un faible vent faisait onduler doucement les rideaux de la fenêtre ouverte à l’espagnolette. Bien que d’apparence calme, le vieil homme assis seul à la table de la modeste cuisine plongée dans l’obscurité tendait l’oreille au moindre bruit troublant le lourd sommeil de la vieille demeure. Il avait le regard alerte mais patient. Il savait que son compagnon devrait obligatoirement traverser le couloir pour effectuer son travail mais, avant cela, le vieil homme avait également une affaire à régler avec lui.

La pendule au mur indiquait presque trois heures et l’aiguille des minutes, dans un dernier élan laborieux, vint finalement de se placer sur sa plus haute verticale, faisant ainsi entendre par trois fois le son grave et caverneux de son horloge.

Elle n’avait pas fini son chant que le vieil homme, récompensé de son attente, vit passer comme une ombre la haute silhouette filiforme du personnage qu’il attendait. Il se lève en s’aidant de sa canne, sort d’un pas malhabile et s’engage dans le couloir aussi sombre que la pièce qu’il vient de quitter. Il ne force pas l’allure, sûr de l’endroit où s’est rendu son compagnon. Le plus dur pour sa carcasse est de gravir les marches de l’escalier et son arthrite n’arrange rien à son interminable ascension. Heureusement, la maison massive ne craque pas et il peut arriver au palier sans bruit et ainsi ne pas se faire remarquer par les autres occupants de la demeure familiale.

Le nouveau couloir face à lui est encore plus ténébreux mais cela ne l’intimide pas ; plus à son âge, en tout cas. D’un geste d’une minutie extrême, il ouvre délicatement la première porte sur sa gauche. Il entrevoit tout d’abord la fenêtre de la chambre dont volets et rideaux sont tirés, puis, ouvrant plus, apparaissait le bas du lit de la petite ainsi que la table de chevet où sont posées une Bible et une veilleuse qui diffuse, dans la pièce, une très faible lueur orangée. Enfin, de dos, son compagnon encapuchonné dans sa longue robe grise détrempée descendant jusqu’au parquet ancien. Il ne fait aucun mouvement, se contentant d’examiner la petite fille malade endormie dans son lit.

Voyant qu’il ne se retournait pas à sa venue, le vieil homme entra et referma la porte.

- J’étais sûr que vous viendriez ce soir, commenta le vieillard. Je sentais que le moment était propice.

- Je croyais vous avoir dit, lors de notre dernière entrevue, de ne plus m’interrompre durant mon travail, répondit le visiteur sans se retourner. Non pas que je ne souhaite pas votre compagnie mais il y a des choses qui ne se font que dans l’ombre. »

Le vieillard, ignorant la remarque, fit le tour du lit et vint s’asseoir sur la chaise au coin de la chambre. D’une main tremblante, il attrapa la Bible et se mit à  feuilleter les pages machinalement à la lueur de la veilleuse.

- Je lui en ai lu des passages tous les soirs depuis plusieurs semaines, dit-il en caressant la couverture de cuir de l’ouvrage. En espérant que, dans son douloureux sommeil, elle m’entende.

- Ces balivernes ne lui seront d’aucun secours, répondit mécaniquement le visiteur. Elle est condamnée à mourir ce soir.

- Vous qui êtes un homme de science, ne pouvez-vous pas tout de même faire un geste pour cette enfant ? Car je sais que vous en êtes capable.

- Entre vouloir et pouvoir, il y a un gouffre, comme vous le savez, rétorqua l’homme en posant une main sur le front brûlant de la fillette alitée. Alors que vous lui lisiez les bons mots de votre lecture du soir, une tumeur a progressé et ravagé son cerveau comme un ver dans une pomme. Elle a souffert de nombreuses semaines et périra à l’apogée de sa douleur. Ceci est la vérité. »

Le vieillard reposa le livre sur la table de chevet et, impuissant face à l’évidence, détourna la tête de sa petite fille agonisante.

La maladie avait en effet rempli parfaitement son rôle de destruction sur le corps juvénile de l’enfant. Une énorme déformation sur le côté droit du front lui fermait partiellement l’œil et souillait une mèche brune de cheveux, semblable à une verrue prête à éclater. La plaie s’aggravait de jour en jour, défigurant la douce partie intacte du visage de la malheureuse. Sous les couvertures épaisses, un faible mouvement de respiration saccadé témoignait encore de la vie.

- Et si vous me disiez pourquoi vous m’attendiez, ce soir ? demanda l’homme en secouant doucement sa longue veste détrempée. Je le sais mais je veux l’entendre de votre bouche. »

- Disons simplement que je souhaiterais que vous me rendiez service, répondit le vieillard en s’appuyant sur le pommeau de sa canne. Je vous espionne, cela est vrai, mais jamais je ne vous ai demandé la moindre aide alors que j’ai une idée précise des facultés dont vous usez. »

L’homme se mit à rire doucement. Pas d’un rire sarcastique ni moqueur mais d’un rire complice. Mettant une main dans son long manteau sombre, il tira d’une des poches intérieures un flacon de verre qui refermait une lueur rougeâtre lumineuse. Le vieillard, bien qu’ayant vu de nombreuses choses durant sa vie, fut subjugué par la liqueur couleur de lave enfermée dans la fiole.

- Savez-vous ce que c’est ? demanda l’homme en tendant l’objet au bout de ses doigts fins et osseux. On me l’a offert il n’y a pas une heure, dans une rue sordide adjacente à celle menant à la gare. Le pauvre bougre souffrait atrocement et attendait ma venue avec impatience. »

Les yeux maintenant rivés sur ceux de son compagnon, le vieillard l’écoutait avec délectation, pesant chacun des mots minutieusement.

Voyant son interlocuteur attentif, l’homme fit disparaître le flacon où il l’avait pris et en ressorti un autre bien plus petit. Celui-ci semblait taillé dans du cristal et renfermait un liquide blanc rayonnant avec des nuances de bleu ; on aurait dit que l’homme tenait entre ses doigts un morceau du Paradis. Dans la chambre, murs, plafond et meubles furent instantanément baignés d’une douceur bleutée.

- C’est un charmant garçon qui me l’a donné pour l’avoir guéri de sa souffrance. Il m’a demandé de venir à de nombreuses reprises, bien plus que vous ne l’avez fait vous-même. »

Sans ménagement, il remit le flacon à l’intérieur de son manteau, remplaçant ainsi la lumière bienveillante par l’obscurité habituelle.

Les deux hommes se murèrent chacun dans leur silence ; l’un méditant sur ce qu’il venait de voir, l’autre patientant inexorablement au pied du lit. Au moment où ce dernier tâta le pouls, quelqu’un entra dans la pièce, une chandelle allumée à la main.

Eclairant tout grand la chambre, la servante étouffa un cri d’effroi et faillit en faire choir le seau qu’elle tenait dans l’autre main.

- Doux Jésus ! réprimanda-t-elle en murmurant. Vous m’avez fait une peur bleue ! On n’a pas idée de rester éveillé à cette heure fort avancée de la nuit. Vous devriez comme tout le monde aller vous coucher. Je sais ce que représente cette petite à vos yeux mais il serait raisonnable de vous reposer. »

Se disant, elle lui donna le bougeoir et lui demanda de l’éclairer pendant qu’elle faisait la toilette de la condamnée. La servante connaissait fort bien la jeune patiente pour avoir été sa nourrice, il y avait de cela plusieurs années. Elle l’aimait profondément depuis toujours comme sa propre fille et la soignait avec autant d’attention qu’une mère. Elle savait que son état empirait de jour en jour mais, n’y laissant rien paraître, elle continuait de la laver aussi bien qu’elle le pouvait. Elle se mit à côté de l’homme sombre qui la regardait sans intervenir, tira les draps, déboutonna la chemise de nuit de la malade et commença à la nettoyer.

C’était effectivement le terme adéquat car, avec une éponge et un seau d’eau savonneuse, on ne peut guère mieux faire. Elle lava la figure, les bras et le corps frêle de l’enfant, descendit à la taille pour finir aux jambes. Cette besogne est-elle vraiment nécessaire, se demandait le vieillard. Il en doutait mais laissait la servante travailler. L’homme, immobile durant toute l’opération, restait muet, se contentant de jeter un regard stérile à la femme qui recouvrait à la fin la fillette de son futur linceul.

- Voilà qui est fait, conclut la servante. Quant à vous, vous devriez aller vous coucher. Le médecin de la petite vous a recommandé de ne pas veiller aussi tard, même pour lui tenir compagnie. »

Emportant bougeoir et seau, elle quitta la chambre et laissa les deux hommes de nouveau seuls.

- Ce n’est pas moi qui l’ai dit, cette fois, dit l’homme en se replaçant à côté du lit.

- Serait-ce un trait d’humour ? taquina le vieil homme. Cela ne vous ressemble pas, pourtant. »

Il se leva douloureusement de sa chaise et se dirigea vers la fenêtre. D’ici, on avait un point de vue peu réjouissant sur une rue de la ville : aucun mouvement la nuit et très peu en pleine journée. Les pavés étaient de toute façon en trop mauvais état pour que les charretiers s’y aventurent et elle était également bien trop étroite pour y ouvrir un commerce digne de ce nom. C’était dans une de ces rues biscornues et étranges, semblables à celles de Salem, que lui et son compagnon s’étaient rencontrés. Cette nuit-là, ils ne s’étaient que croisés mais savaient tous deux qu’ils allaient se revoir. Cet homme toujours vêtu de son éternel manteau sombre travaillait pour son compte personnel, ne posait aucune condition, remplissait son devoir comme tout citoyen.

- Alors, acceptez-vous mon offre ? demanda le vieillard qui finissait par s’impatienter. Je sais que pour vous, elle ne sera certainement pas équitable mais c’est tout ce que je peux vous offrir.

- Vous vous sous-estimez grandement, répondit gravement l’homme en se dirigeant vers la porte. Les critères ne sont pas aussi simples à identifier que vous le pensez. J’imagine que vous préfèrerez que l’on fasse cela ailleurs que dans cette pièce. »

Le vieillard ne dit mot, goûtant la judicieuse décision de son compagnon et le suivit d’un pas clopinant jusque dans le salon, situé précisément sous la chambre de la malade.

C’était une grande salle, haute de plafond qui servait aussi de bibliothèque et de salle à manger. A une extrémité se trouvait une longue table massive en bois encadrée d’une douzaine de chaises ; à l’autre, c’était une grande bibliothèque qui trônait, remplie comme il se devait d’une multitude d’ouvrages en tous genres. Le vieillard avait passé de nombreuses heures à lire et relire des livres d’astronomie, de biologie et bien d’autres. En y jetant un coup d’œil, il se demanda s’il n’y avait pas simplement perdu du temps.    

Ils s’installèrent chacun dans un des fauteuils confortables en velours rouge qui, aux yeux de la nuit, avaient la contenance pourpre du sang. A leur côté, une imposante cheminée encastrée ouvrait toute grande sa gueule noir et cendreuse. Le vieillard regardait avec intérêt les restes du feu de la soirée. Comme le temps passait vite, se dit-il en tapotant doucement l’accoudoir.

Furtivement, un chat au pelage d’un noir intense s’avança sur la scène et bondit gracieusement sur les genoux du visiteur qui, ne semblant pas surpris de cette soudaine apparition, se mit à caresser le brave et audacieux félin. Sous sa paume, il sentait palpiter le jeune cœur de la bête.

- Mitor, veux-tu bien cesser d’importuner notre visiteur ! rouspéta le vieillard tandis que le chat ronronnait de plus belle à chaque nouvelle caresse.

- Laissez-le donc faire. J’aime beaucoup ces créatures car elles sont intelligentes, silencieuses et connaissent les secrets de la nuit. Peu de personnes de nos jours peuvent prétendre avoir ses qualités, vous savez ? Voulez-vous préparer quelque chose avant voir départ ?

- Non, rien de tel. Je partirai comme je suis venu. Juste une question… -le vieillard sourit- n’avez-vous pas normalement une faux ?

- Pur folklore médiéval. »

En esquissant un dernier sourire, le vieillard mourut sans un bruit, les bras croisés paisiblement sur sa poitrine.

Tout en grattant la tête du bienheureux chat, l’homme sombre sortit une nouvelle fiole de dessous son manteau. Il l’observa un instant puis, satisfait du résultat, la remit en place.  



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