la route nouvelle
de Thierry Roquet



Nous habitions l'immeuble face au chantier: du 7e étage, on voyait bien les grues, les bennes, les marteaux-piqueurs, les camions, les gravats, la poussière.
Chaque matin, en me levant, j'entendais le tohu-bohu des ouvriers affairés à reproduire des gestes durs et mécaniques, je buvais mon café, tirant les rideaux pales.
Ma femme s'approchait alors de moi, passait sa main autour de ma taille:
- Tu sembles fasciné !
puis s'éclipsait aussitot.

Je me rendais à mon travail en voiture, à la même heure, toujours en voiture, il était arrivé ce temps ou je ne supportais plus la promiscuité des transports en commun, de ces regards de faïence plus mornes qu'un chaudron éteint. Je me sentais si bien, seul, dans la voiture, à conduire la routine dans les embouteillages. Plénitude, bien-être, je subissais nonchalemment les plus longues files d'attente avec une patience inexplicable !

À la pause-déjeuner, je regardais par la haute fenètre qui donnait sur le périphérique ouest. Je revoyais ces ouvriers en train de creuser la terre, de fouiller des carcasses, de polir le goudron chaud, de concasser les pierres giclées de la nécessité, d'usurper des itinéraires à la virginité des sols, sur l'ordre d'architectes, de maires et de toutes sortes de prélats bien intentionnés, sans aucun doute ! Un tracé, je lui aurais volontiers donné un autre tracé, j'en faisais l'écheveau sur la buée de la vitre.
- Tu penses à quoi ? me demandait une collègue.
Son sourire ne changeait rien à ma construction minutieuse.

Le soir venu, tard dans la nuit, sous la bienveillance des ronflements familiers, je passais la tête une dernière fois à la fenêtre, y cherchant dieu sait quelle subite révélation ou mystère incongru... J'observais l'avancée des travaux, l'état des lieux, la crasse accumulée, les débris laissés à l'abandon des nuits fraiches, les arbres arrachés, le vent repolir les courbes des plans; je me rendormais, essayant d'oublier que d'ici une dizaine de jours, le périphérique passerait sous notre nez. Du 7e étage.

Cette route me deviendrait vite familière, je tentais déjà de l'apprivoiser. Pas à pas.


Sommaire