Une petite promenade
de Thierry Roquet

Je suis sorti de chez moi, mal rasé, mal habillé, comme d'habitude, une cigarette à la main et dans l'autre, rien du tout...
Je suis sorti de chez moi en coup de vent pour éviter un coup de cafard... je me retrouvais donc sans abri... mais sans arrière-pensées non plus...
J'ai susurré "si on tire un bilan,c'est globalement positif"...je me suis mis une bonne note, sans trop savoir pourquoi....
J'ai marché dans la rue dix minutes, puis j'ai tourné à droite… il ne s'est rien passé....
J'ai entendu des rires… j'ai souri à mon tour...j'ai regardé derrière,personne ne me suivait,j'ai trouvé ça normal après tout...j'ai de nouveau souri puis repris un pas ferme et décidé...
Il faisait un temps plutôt doux.

Je ressentais une vraie joie de vivre,une liberté totale...et j'étais fier de mon courage pris à deux mains, avant la cigarette... d'ailleurs, elle en était à son terme, je l'ai jetée sur le trottoir près d'un vieux mouchoir en papier...un inconnu l'a ramassée… je lui ai souri… et j'ai pensé instinctivement "après la mort y'aurait donc quelque chose"… je me suis fendu d'un large sourire... et puis, j'en ai eu marre de sourire…" ça suffit comme ça, la vie c'est du sérieux, faut rien attendre"… je suis rentré dans un bar… vraiment quelconque… comme moi "j'ai soupiré… je me suis trompé de porte… "club échangiste"… c'était marqué....j'ai fait semblant de ne rien voir, puis j'ai pris du plaisir à les voir heureux. J'ai vu que je gênais : deux couples en un m'ont méprisé… j'ai jamais su s'ils retrouvaient ce qu'ils n'échangeaient pas… j'ai changé de bar et j'ai repris ma route… j'ai décidé de prendre aussi mon destin en main...il me manquait quelque chose néanmoins, mais quoi… je suis arrivé devant une boutique de brocantes… "vous désirez ?"..."ce que je désire ?... hum... "je souhaiterais qu'il en soit ainsi,pour tout le monde"... la vendeuse m'a lorgné d'un air grave....de l'air d'y rien comprendre, elle a chuchoté à l'oreille sourde de sa collègue qui lui a fait répéter....une vieille cliente habillée classe et riche et moche aussi m'a regardé de bas en haut ,en commençant de biais...elle arborait une tendresse navrée..."vous aimez votre prochain?".... elle n'a rien répondu... elle avait donc peur de se confier en public… j'ai eu pitié d'elle… et je me suis promis d'aller fleurir sa tombe en décembre ; je ne vais fleurir les tombes qu'en décembre,au moment de Noël… je l'ai saluée de même que la vendeuse,et j'ai remarqué son décoletté ,la naissance de ses seins,le grain de beauté..."tiens,je cherche aussi cela"...et j'ai pointé du doigt un vase quelconque ...je venais de redécouvrir mon sexe.... désir violent, érectif d'une soudaineté irrévocable : j'ai bandé devant elle....je suis sorti gêné.... mon slip me serrait.... j'aurais dû en changer hier....
"Nul n'est à l'abri"..me suis-je consolé...
"Tiens, je suis sans abri"... j'ai débandé.... j'ai cherché un hôtel.... la nuit tombait.... je me suis penché... la nuit tombait encore... j'ai rampé.... la nuit m'écrasait trop.... alors je suis rentré chez moi mal rasé, mal habillé, pour préférer le cafard du dedans...a u moins, j'en avais l'habitude...
Fin

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