Il faut pleurer…
Thierry Morisseau

- Beauté Plus, service consommateur, bonjour !

- Oui, Marinette, c’est moi…

- Oui, quoi, je t’ai déjà dit de ne pas appeler au boulot, tu bloques la ligne !

- Comment ça je bloque la ligne ? Je ne t’appelle que rarement, pour ne pas dire jamais et madame considère que je bloque la ligne ! Ca c’est trop fort ! Et tu peux me dire pourquoi tu prends cette petite voix doucereuse presque nasillarde pour dire : Beauté Plus et gnia gnia gnia, Bonjour ! Franchement, excuse-moi, mais ça fait niais !

- C’est mon boulot monsieur, je suis aimable avec la clientèle moi ! Bon, t’annonces la raison de ton appel ou tu continues à bloquer la ligne ! …Monsieur s’ennuie alors monsieur téléphone, t’as pas d’inspiration mon chéri ou t’as loupé Derrick ? Si c’est juste pour parler, t’as qu’à appeler l’horloge parlante au moins elle a le temps, elle !

Un petit rire de satisfaction vint chatouiller le haut du combiné


- Bon allez, je prends mon élan pour t’annoncer une bonne nouvelle, tu t’en fous, je sais, mais ce soir je ne rentre pas dîner. J’ai reçu une lettre des éditions FLON, eh oui ma ptite, les éditions Flon ! Et tu sais quoi ? …

- D’abord je suis pas ta ptite et puis que tu ne rentres pas dîner c’est pas nouveau …

- …Eh bien, je suis convoqué pour un entretien avec le Directeur en personne pour envisager la publication de mon recueil, hé hé, tu dis quoi là ?

- …Je dis que tu devrais arrêter les comprimés à la codéine pour soigner ta bronchite c’est pas des MnM’s ! -Faire chauffer de l’eau- prendre une tasse - déposer délicatement un sachet de camomille dans la tasse -attendre un peu - boire - une bouillotte et gros dodo le chéri ! Ca te va comme programme ?

- C’est ça, rigole, oh et puis ça va, allez bye à ce soir, je sais pas à quelle heure…

- …Oui, allez salut à je sais pas quand ! …
…Beauté Plus service consommateur, bonjour ! …

Je restai un moment subjugué par la teneur de cette conversation. J’aimais Marinette et pourtant, parfois, pas souvent, je la trouvais un peu, juste un peu, enfin vraiment c’est difficile à dire comme ça mais je la trouvais … Un peu, juste un peu, comment dire, idiote. Juste un peu.
Mais au-delà de cet étranglement de la pensée, je songeais :
" Non, Marinette, tu es mon épouse, mon inspiration, ma source, la compagne de mes tristesses, de mes joies, de mes désillusions, tu as toujours été présente dans mes moments de doute, tu acceptes beaucoup de mes changements d’humeur, de mes lubies. Grâce à toi, certes, j’ai pu enfin poser les valises de mes égarements, parcourir sans culpabilité le chemin de mes désirs les plus fous, laisser parler mes envies les plus enfantines. Tout ça je t’en suis gré et je ne pourrais jamais te redonner ce que tu as pu m’offrir de patience et de compassion. Mais là, je te dis non ou plutôt je dis oui à cette incommensurable volonté d’exprimer par l’écrit mes émotions les plus fortes, mes douleurs les plus térébrantes, mes joies les plus vives. Que ma volonté de me faire admettre dans les flots de l’édition puisse te sembler être une gageure, je le conçois. Qu’une jalousie inavouable te rende quelque peu agressive voire suspicieuse à mon égard, je le comprends. Mais ce n’est pas parce qu’une partie de moi-même semble t’échapper qu’il ne faille pas entendre mon rêve de reconnaissance ! Marinette, je t’aime, mais… "
Suite à cette pensée hypnotique, je décidai de laisser un mot (nous nous laissons toujours des petits mots, c’est une façon de nous dire : nous sommes séparés mais rien n’est rompu…) :
L’ivresse de l’opium médicamenteuse me rend certes hagard, je regrette cependant que tu n’aies pas daigné pencher ton oreille sur ma joie véritable. JE T’aime quand même…
TON MARI.
Puis, je me ravisai et rayai le quand même.


Bon, il ne me restait guère de temps finalement pour attraper le train de 14h12.
Douche rapide. Rasage approximatif. Choix de vêtements.
Costard bleu marine ? Chemise blanche ? Cravate ? Pas de cravate ? Ou jean –polo pour se donner l’air décontracté et faire l’auteur épanoui, convaincu de sa force. Oui faire l’auteur, le poète des temps modernes, le témoin des virgules du temps qui passe. C’était cela mon idée, auteur mur, libéré, détaché de son art, penseur, rêveur mais pas clochard. Ne pas se donner l’allure du type qui crève de sa réalisation, qui souffre de l’emprisonnement dans lequel il s’est enfermé à travers l’écriture. Non, le type bien dans sa peau, sportif résolu, dynamique, heureux et qui n’attend rien. Qui ne reste pas suspendu à la dévotion d’un éditeur croulant sous l’oblativité d’écrivaillons en mal de reconnaissance ? J’entrais ainsi dans une seconde peau : l’enveloppe protectrice de ma fausse désinvolture.

___

Ce jour- là, il pleuvait. Une pluie fine et pénétrante. J’eus l’heureuse idée de me munir de mon imperméable. Un Burberrys des plus élégants, légèrement trop ample, qui, dans la mesure où je suis relativement grand, étirait davantage encore mon épanouissement de quadragénaire. Cet imper, je le considérais comme ma voile d’artimon, mon pavillon de complaisance, mon drap protecteur des regards torves d’une foule métropolitaine engluée dans sa routine. (Je déteste le métro et il me le rend bien) Je le laissais flotter comme un mouchoir blanc tendu vers la réconciliation, la modération, la non-violence. Il était à la fois mon imperméabilité, mon filtre d’amour, la pellicule fragile de ma liberté intérieure.

Un train plus tard, je posais un pas hésitant sur l’escalier mécanique qui conduit vers la nuit. J’ai toujours cette crainte idiote qu’une de mes chaussures, la droite, reste coincée entre deux marches qui disparaissent, une fois le cycle du perpétuel mouvement effectué. Que pourrais-je espérer avec une seule chaussure ? Une claudication dérisoire, une asymétrie clownesque, de la sollicitude ou la moquerie légère de ceux qui se disent bien dans leurs godasses ?

Puis, je me noyai sur le quai et patiemment, englouti par une affiche racoleuse : Les femmes modernes choisissent beauté plus ! , J’attendais le métro.


Enfin, je pénétrais dans la rame et tentais de saisir le mât en fer blanc qui n’attendait que ma main pour faire valoir son utilité. Mais, quelque chose, comme une griffe, un empêcheur de souquer en rond, vint bousculer mon désir. Je simulais une légère poussée en mêlée, une pénétration dans un maul imaginaire, une avancée vers une cale salvatrice. Rien. Je sentis la honte teintée d’une rage sourde gonfler le circuit turgescent de mon visage. J’étais le loup pris dans le trémail des portes automatiques. Oui, mon imper, l’étendard de mon aisance, était prisonnier dans la nasse de deux vantaux blindés comme sucé par des lèvres belliqueuses. Pauvre petit auteur d’un seul coup désarçonné, dénudé, délesté de sa pellicule de sensible ! Pauvre libertaire aspiré dans le filet des apparences !
C’est alors qu’un élan collectif de solidarité apparut comme le rayon vert à l’horizon. Comme une étincelle, un coup de fleuret dans l’indifférence, une dizaine de personnes, bien distinctes les unes des autres, formèrent un groupe compact pour tenter la délivrance. Des mains ; des doigts ; des souffles déterminés ; des contractures labiales, des pompiers bénévoles, vinrent se jeter sur l’objet de ma retenue. De mon côté, donc face au mât, dos à la porte, j’empruntais le bœuf à la charrue. Et tandis que des secondes plus étendues que jamais, s écoulaient sur mon désarroi, j’aperçus, comme dans un éclair, un sourire. Un sourire au teint bruni, ensoleillé, un sourire météorologique…Je l’abandonnais un instant m’excusant de ne pas être assez présentable.
2MN47 plus tard, un crissement insupportable vint stopper la partie de tire-laine improvisée. Les portes du futur s’ouvrirent, la rame stoppa brusquement, presque violemment. Le bond en avant que j’effectuai me projeta alors dans les collines d’une cinquantenaire à la chevelure permanentée. Je me dégageai promptement craignant qu’un séjour prolongé dans le moelleux de cette mère protectrice ne me ramène à des réalités légumières. Ma bande et quelques autres, se précipitèrent sur le quai, moi aussi, mais je n’étais pas arrivé. Je remontais aussitôt.
Mon regard se posa alors sans intérêt particulier mais comme par manque de courage, sur l’image d’un petit lapin aux oreilles jaunes. Et dans une sorte de provocation infantile, il me disait : " Ne mets pas tes doigts dans la porte, tu pourrais te pincer très fort ! "


Etait- ce dû au court séjour effectué dans les mamelles de la rédemption ou bien à une fatigue lancinante provoquée par un régime minceur inadapté, mais une sorte d’étourdissement troubla subtilement alors ma vision des choses : " Ne mets pas ton imper dans la porte, tu pourrais le coincer très fort. "Je restais coi mais étonné. Je tournais la tête, rapidement, la retournais, tentait de créer la surprise. Rien. Inlassablement, désobligeamment, au fil des stations, le lapin continuait de prendre ma perception à revers : " Ne mets pas ton IMPER dans la porte, tu pourrais LE coincer très fort ! "
Ma placidité légendaire laissa place alors à l’agacement et des pensées rageuses s’imposèrent à mon esprit comme des images subliminales : " Si tu continues le lapin je te transforme en civet avec deux pruneaux dans le derrière ! Ou bien je te dépèce, te métamorphose en nainain ! Tu finiras étouffé par les baisers, brinqueballé dans la machine à laver au milieu des chaussettes qui puent, balancé du haut du lit à barreaux ! Nargueur ! Moqueur ! Usine à gosses ! J’écris moi ! Je n’ai pas besoin de piles pour durer ! Je vais t’arracher d’un coup sec, une saignée, un petit couic et hop, BUFFET FROID !
Et la permanentée qui me sourit béatement, presque complice, tout juste bonne à gonfler les statistiques de la ménagère de la télévision, ELLE ME CHERCHE AUSSI ! "

Bon, on se calme, station Châtelet, je descends. Mon imper sous le bras, noirci par le caoutchouc, désolant de froissure, de manque d’éclat, de tristesse !
Pauvre voile abattue, désespérante, bouchonnée, avachie. Sacré empannage l’auteur ! Enfin je déboule dans la rue. Il ne pleut plus.

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Sur un banc un petit bonhomme d’environ sept, huit ans, était assis, le visage penché sur la terre, les mains posées sur ses genoux cagneux. Je m’installai près de lui et aperçus quelques gouttes de pluie perler sur ses joues pailletées de taches rousses. Nous restâmes ainsi quelques instants, le temps de ne pas regarder les passants, de ne pas voir un ballon s’égarer dans nos jambes immobiles, de ne pas s’apercevoir que le soleil perçait à nouveau un nuage en forme de licorne. Il ne pleuvait plus du tout sauf sur la peau d’orange du garçon. J’osai alors lui parler sans le regarder :
- Tu pleures mon garçon ?
- Oui, je pleure …
- Tu es triste ?
- Non, je suis heureux parce qu’enfin j’y arrive …
- Ah bon ? A quoi faire ?
- Ben à pleurer ! Oui, avant, enfin c’était presque hier, je ne pouvais pas, ça sortait pas, j’avais beau pousser, bloquer ma respiration, plisser mes yeux pour voir apparaître des gouttes, rien ! Pas même un semblant de mouillé !
- Et pourquoi tu tenais absolument à pleurer !
- Ben, parce que maman est morte ! Alors quand les gens meurent, il paraît que c’est mieux d’avoir du chagrin qui se voit.
- Mais c’est vrai, c’est beau quand tu pleures ! C’est du silence qui s’écoule.
- J’aime bien, c’est chaud et des fois je goûte, c’est bon, c’est salé, ça rappelle la mer. Des fois je m’exerce, je me regarde dans la glace et j’attends que ça vienne. Sans couiner, je laisse venir…Mais… tu pleures toi aussi ?
- Oui, je t’accompagne …
- Et pourquoi ?
- Parce que ce qui est mort en moi, ce n’est pas mon chagrin mais mon envie …
- Quelle envie ?
- Mon envie de faire connaître ce que j’écris. C’est comme ça J’ai des envies et puis elles meurent à petits feux, tout doucement, sans que je m’en aperçoive. Alors à ma façon, je leur dit adieu …
- Et pourquoi t’as plus envie ?
- Je ne sais pas, c’est pas moi qui décide …Je l’accepte. Bon allez, je dois rentrer, au revoir mon enfant…Tu sais, on se ressemble beaucoup tout les deux...

_______

Domicile conjugal. Le retour.


Mon chéri.

Je te dois mes excuses. Tu sais bien que je n’aime pas qu’on m’appelle au boulot parce que le Directeur dit toujours qu’il ne faut pas bloquer les lignes par des appels personnels. Mais je ne t’en veux pas …
Ce soir j’ai regardé une émission de Delarue sur le thème " Faut-il aller jusqu’au bout de ses envies ? " C’était très intéressant et j’ai pensé à toi.
Tu as raison, il faut que tu te lances. Tu es mon petit poète…

JE T’AIME QUAND MÊME…

Marinette.


Thierry Morisseau 6 mai 00

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