2 minutes 47 de bonheur
de Thierry Morisseau

Elle était là. Face à moi. Ses longues mains cachaient son menton que l’on devinait arrondi, comme celui d’un enfant. Je percevais à peine les visages voilés par l’épaisse fumée du barbecue géant.
Au fil du temps, les regards des hommes se firent de plus en plus admiratifs, dégorgeant d’un désir déclaratif, presque impatient. Pourtant, elle souriait. D’un sourire apaisé. Nullement troublée semble-t-il par l’insistance vulgaire des ours en chaleur. Je conservais à mon grand étonnement une sorte de détachement, de désinvolture authentique et sereine, une distanciation nécessaire et rassurante. J’en étais certain : j’aimais profondément Marinette.
Je pouvais " presque " crier victoire sur la roche fissile de ma constance.
Un moment, tandis que mon voisin me parlait de trop près, Cécile(la jeune femme pour laquelle je n’accordais pour la circonstance qu’un intérêt raisonné) saisit le col de ma rêverie.
- Alors comme ça vous avez huit enfants ? … - me dit de sa voix doucereuse et radiophonique l’enchanteresse.-
-Oui, le compte est juste, huit charmants bambins qui doivent s’en donner à cœur joie vu que je ne sais même pas où ils sont passés. Envolés les moineaux ! -
- Et ce n’est pas trop dur. Enfin, je veux dire par-là, ça doit donner beaucoup de travail ? –
Pourquoi ne s’adressait t elle pas à Marinette ? C’était plutôt à elle en général que l’on parlait d’admiration pour l’énergie que demande une aussi grande famille.
-Je m’excuse de vous poser une telle question mais… heu… est-ce par amour de Dieu ou bien tout simplement n’avez vous pas trouvé une méthode contraceptive adaptée à vos besoins ? -
Je devais rire peut être. Peut être pas. Je décidai plutôt de rebondir sur cette question d’une agressivité délicate.
-Voyez vous mademoiselle(je pris un air condescendant qui ne me ressemble guère), nous avons, mon épouse et moi-même, une vision quasi écologique des choses de l’amour. Non pas que nous portions un regard quelque intégriste qu’il soit sur les rendez vous charnels. Non, il s’agit plutôt d’une sorte de partie de loto que nous pratiquons avec les aléas des cycles ovulatoires. C’est drôle, surtout quand on gagne souvent. A chacun sa manière d’attiser les subtilités du désir, ne pensez vous pas ? -

- Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de ludique à s’occuper d’un élevage aussi conséquent. C’est une remise en question totale de l’individu. Je trouve même que c’est de l’acharnement à ne pas considérer l’enfant comme une personne mais comme un numéro. -
- Là, je vous rejoins totalement. D’ailleurs, c’est exact, nous les avons numérotés. Ils ont tous un dossard avec notre nom famille inscrit en gros. C’est pratique et ça facilite les rassemblements. -
Il y eut quelques rires étouffés. Je compris que je venais de choquer la sensibilité de mon interlocutrice. Pourtant, elle répliqua aussitôt :
- Vous avez une étrange conception de la paternité. Je m’excuse mais les pères modernes ne raisonnent pas comme vous. C’est idiot peut être ce que je dis, mais …vous n’êtes pas à l’image … -
A quelle image ? Quel stéréotype allait elle m’envoyer à la figure pour me faire admettre la limite de mon humour lapidaire ? Franchement, je la croyais plus fine la petite de la météo. De toutes manières, en la regardant, on se moquait de la grisaille à venir, on ne voyait pas la carte parsemée de nuages pluvieux, ni même ne s’apercevait- on de la chute des températures, ou encore des petits soleils posés toujours en bas de l’hexagone. . Seul son visage d’ange à la peau brunie captait notre attention. Je considérais qu’il y avait là une forme de déplacement de l’information météorologique dû à l’état d’hypnose dans lequel nous nous trouvions. La beauté de Cécile servait à nous plonger dans une forme de résignation bonhomme face à la déliquescence du rythme des saisons. Le soleil de son sourire illuminait inexplicablement l’annonce d’un temps maussade. Durant 2mn 47,il faisait beau dans les cœurs endormis des téléspectateurs.
Et c’était bien là l’essentiel. Même la prévision d’une tornade n’aurait eu raison de cette énergie translative d’un bonheur étoilé.
Mais que faisait cette jeune femme au beau milieu d’une réunion familiale si grossière ? Avait elle un lien de parenté quelconque avec notre tribu ? Je ne le sus jamais et n’osai pas non plus lui poser la question.
Puis, pour écourter une conversation dont la componction commençait à raidir ma placidité légendaire, dans un mouvement souple et tonique, je montai sur le banc de bois. J’entamai sans prévenir une chanson de Serge Lama : Les ports de l’Atlantique.
(Il m’arrive de me surprendre ainsi à quelques élans vocaux dont le caractère impulsif ne repose que sur une seule explication plausible : un trouble de la vigilance dû à une absorption d’alcool mal contrôlée.)
Pour dire simplement : j’étais ivre. Je ne m’étais pas rendu compte de l’extrême application de mon voisin- éleveur- de- cochons à me servir un vin rouge de table aussi chaud que la température qui régnait sous la toile : Environ 22 degrés
Je savais que je ne faisais ainsi qu’apporter une pierre à la pensée suspicieuse de mon interlocutrice quant à mes prédispositions paternelles. Je le savais mais je n’eus pas le choix. Mon cerveau me commandait de chanter, je m’exécutai. J’avais la sensation d’être sur le nuage brasillant de la Variété française, mon imitation approchant la frontière du presque- parfait. Du moins en avais je l’impression suffisante. –
J’avais découvert ce don le jour de mes dix huit ans grâce à l’effet magique du whisky breton sur mon organe vocal d’habitude plutôt quelconque. Une voix au timbre moyen et dont le grain n’avait rien à voir avec les qualités de basse profonde mises en lumière dans les fumées de l’ivresse .
Blancheur de brume, comme une plume, telle est l’écume qui m’emporte au loin quand l’aube danse, sans discordance, à la cadence de cet air marin …Puis le refrain : J’aime les ports de l’Atlantique …et cette odeur de fin d’amour que dissipe le petit jour qui se lève vers l’Amérique …FIN
Mes bras s’ouvrirent alors comme ceux de Léonardo Di Caprio dans Le TITANIC.Je sentis l’extase venir en moi face à la splendeur des vagues d'applaudissements qui propulsaient mon ego vers des envies de conquêtes du monde. Marinette comme à l’habitude, décontenancée par la soudaineté de ma mise en scène, pleurait. Des larmes aveuglantes brûlaient ses yeux verts légèrement rosis par de petits vaisseaux de sang .Marinette couinait, suffoquait, sanglotait de ne plus pouvoir s’arrêter de pleurer de rire. Elle devint peu à peu chancelante, secouée par un hoquet interminable. Marinette souffrait.
La métamorphose dans laquelle je m’étais plongé sans vergogne avait pour effet de lui remettre en mémoire la fragilité de son périnée: souvenir de ses nombreuses grossesses.
Puis, je jetai un regard discret vers Cécile. J’attendais un étonnement, une sorte de ravissement mal dissimulé voire un regard attendri teinté d’un mélange subtil fait d’admiration et de curiosité.
Que nenni ! La belle demeura impassible . Ses grands yeux noirs d’Italienne du sud semblaient s’être figés dans un cône de silence ! Elle en apparaissait d’autant plus troublante de féerie. Tout semblait inventé sur ce visage parfait de régularité ! Et comme si cette beauté ne se suffisait pas à elle même , il se dégageait de ce bout de huitième merveille du monde , un charme indescriptible !
Un charme méditerranéen où se mêlaient l’authenticité, la fougue, l’énergie des éclairs, L’ABSOLU !
Plus rien ne bougeait, pas même un cil et je crus un moment qu’elle était morte ! …
- Vous chantez vraiment faux. Vous devriez prendre des cours. me glissa -t -elle enfin.
Tout en arrondissant le bout de mes lèvres comme pour donner un baiser, je pris un air détaché, feignant de ne pas comprendre. Un signe qui voulait dire chez moi : vous pouvez le penser mais permettez moi de ne pas " embrasser " complètement votre point de vue. Je me demandai simplement ce qui pouvait déclencher une telle agressivité dans les propos de Cécile. La ringardise de mon répertoire l’insupportait-elle ? Ou bien, avait elle vécu sincèrement le coup d’éclat d’opérette dont je m’étais galvanisé comme un véritable supplice auditif ?
Je restai coi devant une telle générosité. Pourquoi ne s’adressait elle pas à quelqu’un d’autre ? Pourquoi avait elle dès le départ attaqué sans me connaître ? Une pensée effleura ma conscience que je chassai très vite pour ne pas trop y croire : je lui plaisais !
- C’est l’alcool qui vous fait les yeux tout rouge ? - me demanda alors la belle d’un ton proche de la glaciation.
Je pensais sans répondre -je me fous de ce que tu racontes, tu n’es même pas vraie! Tu n’existes pas ! -
J’aperçus alors le regard torve de Marinette qui annonçait une réplique foudroyante. Quelques secondes de plus et Cécile se verrait fusiller par la violence de mon épouse au point de déverser des larmes d’humiliation.
-Marinette a un défaut qui est une qualité : la mort ne lui fait pas peur lorsqu’il s’agit de défendre une des parcelles d’amour qui constituent son champ du bonheur-.
C’est alors qu’un petit bout de tête frisottée et orange vint se jeter comme un bélier atteint d’une myopie congénitale, sur la pointe de mon genou gauche. Je me dégageai promptement évitant ainsi un accident d’élan affectif. Ce " tampon d’amour " eut pour effet de calmer aussitôt les ardeurs vindicatives de mon épouse.
Je penchai mon visage vers la bouille de No 3.
- Papa, eh ben Léontine, elle est descendue aux rochers du gouffre et c’est mal ! -
Je me devais de réagir et vite. Je me levais, raide comme un piquet, mais je me levais. Eussé- je basculé dans des hésitations volitives, il ne m’était pourtant guère possible d’esquiver une réalité : No 4 avait disparu.
J’attrapais mon poil de carotte par les hanches et le déposais dans les bras de sa mère qui aussitôt l’étouffa d’une angoisse incontrôlée. Marinette s’affolait, suffoquait, se disloquait de panique tout en criant des " Mon Dieu " en levant les yeux au ciel.
Je n’avais plus de temps pour la consoler et dans un mouvement approximatif, je lançais mes longues jambes à la conquête de la colline. A ma grande surprise, je me sentis tout d’un coup dans une sorte de plénitude corporelle. J’avais craint que l’effet de l’alcool n’entame mes capacités physiques et ne me fasse trébucher au premier caillou posé sur le chemin. Bien au-delà de mes espérances, je déroulai, tranquille, l’amplitude de mes foulées épousant dans une harmonie totale, l’inclinaison de la pente. Je dévalai celle ci tel un cabris, sautillant, évitant les petites roches, les dénivellations soudaines, les talus de bruyères et d’ajoncs, avec une aisance inouïe.
Je devais sauver ma fille !
-Moi qui ne cours jamais, par manque de temps et faute de tout un tas de raisons largement dominées par la flemme, je m’apercevais que je volais ! Oui, c’était exactement cela, je ne courais plus , je volais !
Enfin j’aperçus la " maison sandwich " entre les deux immenses rochers. J’étais proche de ce que l’on appelle le gouffre. Des vagues rageuses venaient projeter leur colère saline sur ses formes étranges et immobiles. La marée était haute et à cette époque de l ‘année, en été, d’un coefficient de l’ordre de 70. Léontine ne se serait pas laisser surprendre par la montée des eaux.
Tandis que je m’arrêtai pour souffler un peu et évaluer mon pouls qui restait dans la norme raisonnable de 150 pulsations/minute, je sentis la chaleur d’une autre expiration près de mon épaule. Je me tournai, Cécile était là. Haletante, magnifique, souriante d’un sourire complice. Une mèche de ses cheveux lisses et dorées s’était prise dans l’ajour de ses lèvres. Je l’enlevai très délicatement et décidai de terminer la course qui devait m’amener jusqu’aux rochers les plus massifs. J’avais une vision cadastrale de cet environnement granitique. Je me souvins de certaines parties d’escalade que nous effectuions avec Léontine certains soirs de printemps. Je lui accordais ces moments privilégiés en cachette de ses frères et sœurs au risque de susciter chez eux une jalousie légitime.
Cécile me suivait avec difficulté, gênée par l’étroitesse de son jean et le manque d’adhérence sur les roches humides, de ses bottines. Enfin, nous arrivâmes à l’endroit le plus risqué de l’exploration. Je ne voyais toujours pas No 4 et une pensée désastreuse envahit mon esprit. Et si la petite était tombée ! - Le passage étroit qui permettait de continuer une escalade assez facile demandait tout de même une certaine dextérité de manière à atteindre la partie la plus splendide du site. Là où la vue sur la mer, de très haut, conduit vers l’infini.
Nous devions coller nos bustes contre la paroi tout en laissant glisser nos pieds latéralement. Surtout ne fallait il rien faire de précipité ni de brutal. La mer nous tendant l’ourlet de sa bouche belliqueuse quelque 10 mètres plus bas.
Puis, nous atteignîmes le lieu magique. Une poupée blonde, au visage rougi par la sécheresse du vent, le regard aigue-marine, était étendue sur le lit que formait l’incurvation d’une roche. Je m’approchai, m’allongeai près d’elle, la joue contre la sienne, sans rien dire. Cécile nous rejoignis et s’allongea elle aussi, près de moi. Nous ne fîmes rien d’autre que de regarder…
Puis, bien que j’eusse souhaité que ces instants ne durent, je me levai et dit à Léontine :
- C’est formidable d’être venue jusqu’ici, ma chérie, je suis fier de toi ! -
Nous repartîmes lentement, l’air joyeux. Cécile avait enlevé ses bottines et me les tendit lorsque nous dûmes à nouveau glisser le long de ce passage étroit. Au sortir de celui ci, sans comprendre pourquoi, nous nous enlaçâmes…
La petite aventurière continuait son chemin, s’arrêtant quelquefois, intriguée par un bébé crabe qui se glissait sous un caillou. Elle le prenait dans sa main, le laissant lui faire des chatouilles et le reposait délicatement sous la pierre de sa destinée. Nous restâmes ainsi, Cécile et moi, l’un contre l’autre, ne sentant que les quelques coups de fouet du vent qui venait gifler nos capuches. Nous étions en simple harmonie, ni trop serrés, ni trop intimidés. Il n’y eut pas de flamme à s’éprendre ainsi, juste s’agissait-il d’un moment inoubliable de tendresse. Le sauvetage de Léontine nous unissait, pour une parenthèse. Ensuite, légèrement, subtilement. , nous décidâmes de nous déprendre.
Cette virgule de bonheur, avait duré : 2mn 47.

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Le repas semblait terminé lorsque enfin nous atteignîmes le noyau de la fête. J’aperçus Marinette qui courait vers nous. Elle se mit directement à genoux pour embrasser son petit cœur. Une gifle magistrale vint claquer sur la joue rosie de No 4.La petite ne broncha pas. C’est alors que j’eus le tort de faire observer à la maman que je ne voyais pas ce qu’il y avait d’utile à frapper un enfant qui bienheureusement lui était revenu. Aussitôt elle se tourna vers Cécile et lui asséna un coup de sabre déterminant :
- Et vous, ne dites rien parce que je vais vous rentrer dedans, de quoi vous mêlez vous, vous ne pouviez pas rester à table ! -
Cécile prit son visage dans ses mains et courut en direction du parking. J’eus l’idée de la rattraper mais je ne le fis point. Evitant d’attiser ainsi une jalousie déjà manifeste.
- Ne t’inquiète pas ma chérie, Cécile voulait juste m’aider. Entre nous il n’y a rien de particulier. Et puis tu sais bien qu’elle est mariée avec ce fameux joueur de foot alors comment pourrait elle s’intéresser à un garçon comme moi, tellement ordinaire. Elle qui a l’habitude des strass et des paillettes, qui côtoie les plus beaux hommes de la terre, les plus intelligents, les plus célèbres. Que veux tu qu’elle fasse d’un homme qui n’a rien à voir avec ce monde du spectacle et de la télévision ? -
Oui, je me demandai alors ce qui avait bien poussé Cécile à me suivre ?…

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L’odeur du café chaud m’éveille.
- Bien dormi mon chéri ? - me demande Marinette
Je ne réponds pas. J’aurais aimé ne pas me réveiller…Mais une réalité m’attend. C’est aujourd’hui que démarre le centre de Loisirs organisé par la commune. Le directeur va répartir les groupes d’enfants : un adulte pour huit, c’est la législation.
-Tiens au fait, j’ai oublié de te le dire, nous avons reçu des photos du mariage de Gwénaëlle, elles sont très réussies. Tu vas voir, il y en a une où tu es en train de chanter. C’est très drôle…-
Je bois lentement mon délice du matin tout en allumant une cigarette. La journée qui s’annonce ne me fait pas peur, j’apprécie la compagnie des enfants. Et puis ce soir, à 19h57, je regarderai la météo pour savoir si demain nous pourrons organiser une sortie à la base de loisirs..
Oui, ce soir j’ai un rendez vous !
Pour 2mn47 … de rêve…
Fin

MORISSEAU.THIERRY@wanadoo.fr

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