Liberté chérie
et autres textes
de Thierry Roquet


Liberté chérie

"Comment envisager la liberté sans le crime ?"
Fu Manchu
- J'te dérange?
- ...
- Ca fait dix jours que tu n'm'appelles plus...
- J'suis occupé en c'moment !
- T'es plus au chômage ?
- Qu'est-ce-ça peut t'foutre ?
- T'énerve pas, mon amour, je voulais juste t'entendre... Tu m'manques...
- Tu fais chier grave, et m'appelle pas comme ça!

Il lui dit qu'il va raccrocher, elle lui demande de patienter juste un instant :
- Qu'est-ce tu veux encore ?
- Je suis enceinte...

Il dit tant pis, tant mieux, et qu'il s'en tape, au fond, qu'il est pressé, qu'elle peut en faire ce qu'elle veut.
Et que de toute façon, il se voit pas en père et il rigole.

Elle dit qu'elle est déboussolée, vraiment, il l'avertit qu'il va changer de numéro, elle dit qu'elle l'aime encore.
Hiiiiiiiiiii....

Il revient vers le corps, nu, étendu.
Qui attend.
Sur le lit.
- On en était où ?

C'est en tournant la clé dans la serrure qu'il l'a sentie... L'embout du canon pointé vers lui...
Et cette voix haineuse en pleurs qui ne faisait qu'hurler:
- A cause de toi ! Salaud!

Il lui demande de se calmer, il ne supporte pas qu'elle gueule ainsi.
-Je vais tirer !
Elle tremble.

Esbroufe!

Une porte s'ouvre...

D'un geste vif, il lui saisit le poignet.
Détourne l'arme.
Elle se débat.
Et tombe lourdement dans l'escalier.

Chute mortelle.

La police conclura à de la légitime défense :
Un accident!
Un témoin, un voisin, est formel!
L'autopsie ne révèlera la présence d'aucun embryon.

Il caresse un corps, nu, un autre, étendu, sur le lit.

(version du 28/08/2003)



Avant de prendre un verre

Avant de prendre un verre,
je le choisis
parmi les anonymes,
un peu comme on tire au hasard
dans une foule compacte.

Je l'observe
le regarde fixement :
mélange d'hésitation et de curiosité.

Je le saisis alors d'une main ferme,
puis le lave à l'eau tiède :
l'intérieur, les rebords, le pied ;
je le pose ensuite sur l'évier…
et j'attends, j'attends,
la minuterie en face de moi :
en général dix minutes,
toutes emplies d'un silence
onctueux,
que je laisse défiler à l'envi ;
je n'y touche surtout pas :
" ne faut pas rompre le charme, ce charme-là " ;
il finit de s'égoutter.

Dés qu'il est sec, je le repasse sous l'eau...
chaude, cette fois,
de longues secondes;
j'augmente progressivement
la pression de l'eau,
jusqu'à ce qu'elle devienne brûlante ;
je lui baigne le corps entier
sur chaque parcelle,
quelques instants qui doivent paraître interminables
à m'en cloquer les doigts ;
Mais je le fais pour lui…

Puis, je le pose à l'envers
pour que s'écoule en lui,
lentement,
les plis de la douleur intense.

" il n'aimera pas ça ",
s'il sait que je décoche un sourire qui tambourine
le rythme des gouttes acculées :
" il finira bien par plier ".

Je veux savoir sa réaction;
je l'entends transpirer, respirer, expirer,
à moins que ce ne soit que moi
quand chaque effort est le mien pour me l'apprivoiser,
lui faire admettre l'inutilité de toute résistance.

Je jette un oeil furtif
vers les autres verres
à l'agonie, épuisés, déjà rongés, rangés.

Je serre le poing de rage
en guise de victoire à l'approche.

Il sèche alors encore ;
Je le reprends aussitôt d'une poigne d'homme
puis le passe à l'eau froide,
glaciale,
givrée,
j'e n'ai plus ce geste de recul
des plus fins tacticiens.
Je n'ai qu'à tenir bon.

Je l'entends qui grelotte
se fissure, se brise par effractions
monotones en grincements de cristal
imperceptibles, imperceptibles
hors une oreille exercée !

Je le sens rendre corps
et je RIS ses éclats :

ce verre est le MIEN à présent !!

Je reprends mon souffle…
avant de passer au suivant !



L’ermite

Ils ont montré un ermite astigmate aux larmes souterraines;
Les yeux en stalagtites.
On aurait dit un moine, un troglodyte, un mendiant de la Bible.
"on vous dérange?". Il semblait dans les vapes;
Abondantes. Cliché dedans la grotte, un flash.

Il portait une cape, trouée, ouverte sur le torse,
rongée jusqu'aux orteils, crasseux.
"Tous ces rocs mousseux, ça n'vous gène pas pour dormir?"
Il n'a pas répondu. Cliché dedans la grotte, un flash.

"j'ai ' tatouage 'ci, si ç'vous intéresse"
Il avait ce sourire, édenté et la barbe très grasse.
Il parlait trop indistinctement. En nous montrant son cul.
Sa voix basse et enrouée. On le comprenait mal. Même en montant le son.

"ça n'vous pèse pas trop la solitude?"
Il répond toujours pas!

Ils ont montré un sac, un vieux sac à patates:
"c'est là que vous dormez?"
Cliché dedans la grotte, un flash.
Il s'est gratté le crâne en plein dans l'objectif,
et se curait le nez, les poux sans doute. Quel porc!

Le son, le son! On entendait de sourds écoulements,
rauques et sonores; il a toussé, toussé plus fort.
Les égouts!
"vous allez voir un médecin?"
Il a palpé son ventre, il a toussé encore;
Et puis il a fait non; Dédain !*!

Cliché dedans la grotte, un flash.
Il a fermé les yeux, surpris; il a gueulé;
toussé, craché de par les bronches.

Les courants d'air grésillaient dans le poste;
J'ai frissonné aussi. Le pauvre...

Ils ont montré tout ça, un grand merci, puis ils sont repartis avec un bon sujet.

(version du 12/04/2003)


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