Le seau
de Thierry Berger



J'avais porté mon choix sur elle. Je la trouvais si belle, si maternelle. Ce que j'aimais le plus chez elle, c'était ce petit manque de maturité qu'elle essayait de compenser en se fabriquant l'image d'une femme sans complexe, forte, inébranlable. En public, bien sûr ; car dès qu'elle rentrait dans son cocon familial, elle craquait, pleurait, trépignait comme une petite fille qui vient de quitter l'adolescence et tente d'appréhender la vie d'adulte sans y avoir été trop préparée. Elle parlait souvent de ses futurs enfants. Elle avait des projets pour eux et ça, ça me plaisait par-dessus tout. J'ai moi-même manqué d'amour et elle pouvait m'apporter de quoi vaincre les écueils de la vie. C'est égoïste, j'en convient ; mais je m'apprêtais à lui rendre tout l'amour qu'elle aurait pour moi. Mon choix était fait : ce sera elle et personne d'autre. C'est sûr, j'allais renaître dans un monde meilleur. Grâce à elle, j'allais devenir un vrai artiste. Dans une vie antérieure, j'étais peintre. Un peintre un peu fou, prolixe, mais sans doute mauvais. Je n'ai pas vendu une toile de ma chienne de vie. On m'appelait l'homme à l'oreille coupée car dans un moment de désespoir, je m'étais entaillé l'oreille au rasoir. On fait de ces conneries dans la vie ! Je ne serai plus peintre, c'est sûr. Mais je serai artiste, tout aussi sûrement. Peut-être chanteur, ou pianiste, je n'en sais rien, mais en tous les cas, artiste. Pour pouvoir déclamer mon amour de l'homme, vanter sa grandeur, sa bonté. J'allais renaître, recommencer une vie emplie de bonheur et de contemplation. Elle me donnerait un nouveau prénom. Pas Vincent, pensais-je d'un sourire mélancolique. C'est cette femme que je choisis ! Cette femme et pas une autre !
Puis une nuit, au travers de sa voix, de ses pensées, je pressens une dispute. Un ressentiment, un doute profond, une angoisse indicible.
Le lendemain, je la sens qui se couche sous des éclairages puissants, elle écarte les cuisses. Un bruit sourd, une coupure dans ma chair. Je souffre atrocement ! On me sépare d'elle ; de la femme que j'ai choisie. On me sépare d'elle d'un geste légal. Une exécution sommaire et sans jugement.
Tout ce que je connaîtrai de cette vie là, sera le fond d'un seau, l'esquisse d'un signe de croix rapide, honteux et des pleurs égocentriques ; le regard mouillé de cette femme qui n'osera jamais porter le regard vers ce seau qui fut mon cercueil.
Actuellement, elle craint la mort mais ne sait pourquoi. Moi je sais. Je sais qu'elle craint ce face à face que nous ne manquerons pas d'avoir dans cet autre monde où j'attends… ma maman.

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