Femme de Macho
de Thierry Berger

 

Vous savez, je vous ai entendu parler là tout de suite et vous voulez que je vous dise, moi ? Je suis une femme de macho c'est un fait acquis. Jusqu'il y a peu, je n'osais pas l'avouer, mais maintenant, je peux le crier haut et fort. Pas parce que je suis veuve, ou divorcée, non ! Mais tout simplement parce que je m'y suis faite. Eh oui, on se fait à tout, même à ce que j'ai vécu. Pourtant, je n'aurais pas pensé. Non, sincèrement ! Avec le recul... quelle vie j'ai eue : horrible, vous diriez !

Tout a commencé le premier jour où je l'ai aperçu, là... appuyé sur ce comptoir, en chef de bande autoritaire. Il envoyait les copains au casse-pipe avec leurs motos. Eux, ils avaient pour mission de bousiller les bistrots où l'on avait dit du mal de lui. J'aime autant vous dire qu'ils ne manquaient pas de boulot, ses copains. Ah ! Qu'il était beau ! La chemise largement échancrée, le torse viril, les cheveux gominés, un tatouage représentant Marilyn sur le biceps droit et des petites fesses toutes dures montées sur des jambes de nageur de compétition. Toutes mes copines crevaient d'envie de sortir avec lui... et c'est moi qu'il a choisie. Moi, la petite timide toute mignonne, qui piquait des fards à tout va. Il m'a dit : "Toi la moche, tu seras ma gonzesse de la semaine puis il a regardé ses copains et leur a dit : " Paraît que ça suce bien les moches..." Et ils ont éclaté de rire. Je m'en foutais parce qu'à ce moment-là, je lorgnais vers mes copines : elles étaient toutes vertes de jalousie...

Ce salaud ! C'était le seul mot gentil qu'il m'a adressé en vingt ans.

Il m'a empoignée par le col et assise sur le tabouret qu'il avait placé derrière lui en me disant de lui coller au train toute la semaine et surtout, de fermer mon "bac à conneries". C'est ce que j'ai fait. Ce fils de pute ne m'a plus ni regardée, ni touchée de la semaine, sauf la fois où il m'a balancé une torgnole d'anthologie parce que j'avais renversé mon coca sur ses santiags. Et encore, je ne suis même pas sûre qu'il m'a regardée. Les automatismes, vous savez. Toutes mes copines étaient là ce jour-là ; quand j'ai relevé la tête, je m'attendais à les voir se moquer de moi, mais au contraire, elles me regardaient toutes avec respect et une envie plus grande encore. J'avais du mal à goûter le sel de la situation jusqu'à ce qu'une ancienne de mon macho me dise que jusque-là, il n'avait jamais touché une femme et que s'il m'avait battue, c'est qu'il devait tenir vachement à moi. C'est ce qui m'a décidé à ne pas prendre mes jambes à mon cou ce soir-là.

À la fin de la semaine, je me suis approchée de lui et je lui ai dit : "voilà, ma semaine se termine, je suis bien contente d'avoir fait ce bout de chemin avec toi." Il m'a flanqué une trempe et recollé sur le tabouret, en même temps, il a empoigné une greluche qui passait par là et lui a filé un patin de tous les diables avec la langue et tout. Moi, j'avais quatorze ans et je préférais encore la baffe au patin mais quand même, ça m'a fait tout drôle d'être cocue pour la première fois. Notez que depuis, si les cornes poussaient d'un centimètre par coup, je me ferais tirer dessus chaque fois que je me promène dans un bois à l'ouverture de la chasse à l'idiote.

J'habitais à une quinzaine de kilomètres de son quartier général et chaque fois qu'il avait envie de me voir, il envoyait, avec beaucoup de courtoisie, un de ses potes qu'il savait amoureux de moi, me chercher en moto avec son propre casque. Dès que j'arrivais au bistrot, il me "priait" de participer entièrement aux frais d'essence, à la vidange, à l'amortissement du véhicule et toutes ces sortes de choses. Puis, il disait à son copain avec une voix pleine de fausse gentillesse :" Dis, copain, tu n'aurais pas abusé de la grenouille des fois ?"... Il m'appelait la grenouille depuis le jour où il a décidé que j'avais les oreilles trop petites. Bah ! une grenouille, ça peut être mignon aussi.

Un an après, il ne m'avait toujours pas touchée. Je lui en étais reconnaissante, mais à quinze ans, on commence à se poser des questions et comme je n'avais jamais joué au docteur, je ne connaissais pas les réponses. Un jour, curieuse de nature, j'ai osé lui adresser la parole pour la première fois depuis la fameuse semaine. Je lui ai demandé s'il me trouvait laide physiquement. Il m'a répondu avec une noblesse qui m'a laissée pantoise. Pas du tout ! tu es très moulée, mais le problème avec toi, c'est que tu n'arrêtes pas de bavasser. Est-ce qu'une fois pour toutes, tu vas fermer ta gueule ? Et il en a conclu : "toutes pareilles ces bonnes femmes, ça n'arrête pas de jacter. Il s'est replongé dans son Jack Daniel's. Avouez que ce n'est pas facile de communiquer avec un gars pareil. Seulement, c'était mon homme et je n'aurais voulu en changer pour rien au monde. Je commençais à devenir véritablement amoureuse au grand dam de mes parents qui commençaient à le connaître de réputation et tentaient par la bande, c'est-à-dire par mon directeur d'école, leur ami, de m'empêcher de le revoir... Quelque temps après, une série de photos plutôt compromettantes faisait le tour de l'école et du conseil communal, montrant le directeur en posture délicate avec sa maîtresse. Depuis, je ne sais trop pourquoi, mes parents se battaient pour arriver avant moi à la boîte aux lettres et j'ai eu la paix. C'est un subtil mon macho.

Il m'a initiée à toutes sortes de pratiques bizarres : au hard rock, au haschich, à la moto, à toutes ces choses qu'on n'apprenait pas à la chaste progéniture d'un cadre supérieur. J'étais presque heureuse. Je l'aurais été complètement s'il s'était adressé à moi autrement que par l'intermédiaire de ses potes. Mais ça, c'était plus fort que lui. J'étais sa nana, donc il n'avait pas à me parler. Par contre, qu'est-ce qu'il pouvait discuter avec les autres filles de la bande ! À mon avis, la discussion ne s'arrêtait pas au comptoir ; je le soupçonne de ça parce que son petit plaisir était d'exhiber ce qu'il appelait ses trophées : des dizaines de petites culottes différentes qu'il exposait sur le comptoir tous les trente du mois. Si vous voulez mon idée : on ne les lui donnait pas sans contrepartie. Vous voyez ce que je veux dire. Pour son anniversaire, pensant lui faire plaisir, je lui en ai acheté une toute belle en soie rouge, dans un beau paquet cadeau, pour sa collection et vous savez ce qu'il a fait ? Il l'a donnée à Gisèle, la fille de comptoir : "enfile-moi ce machin-là, c'est trop nouveau !"

Le surlendemain, elle se retrouvait sur le comptoir. Pas Gisèle, la petite culotte. Quoiqu'elle, ça ne l'aurait pas gênée.

Quand le jour de mes seize ans est arrivé, il m'a fait dire : " Retourne chez ta mère, je vais fêter ton anniversaire dignement avec les potes !". Croyez-moi, ça a été une fameuse guindaille. Elle m'a coûté dix mille francs. À l'époque !... J'étais un peu triste de ne pas avoir été invitée, mais je suis sûre qu'il a pensé à moi et ça, ça valait plus que tout.

À l'âge de dix-huit ans, il m'a invitée pour la première fois au restaurant. Un resto classe qui appartenait à uns de ses amis. Je revois encore la tête du type quand il nous a vu arriver. C'était le jour du Grand Prix des Nations de motocross, en plein été. Il y avait eu un orage canon et nous étions tout au bord de la piste pour encourager un pote qui roulait. Et par reconnaissance, le gars nous gratifiait d'une immense gerbe de boue à chaque passage. Il a abandonné au dixième tour, mais c'était suffisant pour nous faire ressembler à des termitières. Je ne vous dis pas la tête des clients au resto chic.

Ce jour-là, mon macho m'a dit en personne : "Ma petite grenouille... voilà... tu as l'âge qu'il faut pour apprendre certaines choses, je vais donc t'épouser." J'en suis restée là, pantoise. Les idées tourbillonnaient dans ma tête, je n'ai rien pu avaler... parce que pendant que je rêvais, il avait engouffré mon plat. "Et mes parents ?" le questionnai-je. "Tes parents sont au courant, j'ai fait une proposition à ton père, qu'il n'a pas pu refuser" fit-il dans un rire tonitruant dont il avait le secret. Un secret qu'il s'empressa de noyer dans la bière. Quelques années plus tard, j'ai su pourquoi mes parents ne sont pas allés au mariage qu'ils avaient pourtant entièrement financé. Il faut leur pardonner, ce sont des bourgeois et ce n'est pas le courage qui les étouffe. Ils aiment la tranquillité. Ce n'est qu'à la naissance de ma petite fille que j'ai revu mon papa et ma maman qui m'ont expliqué que, dans mon intérêt, ils ne devaient pas me revoir et ne me reparleraient que lorsque j'aurai enfanté. Nous en avons versé des larmes ensemble à la clinique. Ils y sont venus tous les jours, profitant du fait que mon macho ne voulait voir son gosse que dans ses pénates.

Tout de même, il m'envoyait chaque jour un immense bouquet de roses rouges superbes et pour la petite, une superbe brassière... en cuir, faite sur mesure, avec des tirettes et des clous en forme de cœur. C'est un tendre mon macho, je ne m'en séparerai jamais... surtout la nuit.

Fin

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