Éxécution finale
de Thierry Roquet


Dans une grande et vaste salle, on entend un tohu-bohu familier ;
des gens travaillent, jeunes de préférence, qui tapotent sur des claviers, répondent au téléphone, prennent des notes, parlent, tentent de convaincre…
Le temps passe pas bien vite, mais il passe, parce que ça déconne et ça prend des pauses souvent pour fumer.
Dans un coin, à l’écart, se trouve une chaise vide.
C’aurait pu etre la chaise d’un employé suicidé qu’en aurait eu marre de ce taf routinier à tel point de rupture qu’il lui aurait été impossible de continuer plus avant dans les memes gestes, les memes instants d’inutilité profonde, un état vacant de la modernité bizarre...
Chaque jour, matin, midi et soir, dans cette grande salle, 3è étage, s’y livrent un travail de fourmilière, un désordre apparent, une ambiance relaxe, des gestes de baillements, de surbaillements, injectés par afflux de fatigue physique et mentale. Overdose.
3è étage, plafond haut, lumière vive, chauffage très collectif mis à fond de la collectivité lors de cet hiver rude, mais il y fait décidément trop chaud.
Et cette chaise, vide, ce fauteuil à roues auquel il en manque une, qui semble à l’abandon ;
Elle en aurait pourtant des souvenirs à raconter: des traces de fessiers, des beaux, des gonflés, des lourds, des rebondis, des petits, des pets étouffés, des déhanchements nerveux, inarticulés, impatients, un véritable musée de la fesse d’entreprise.
Elle en est devenue tellement inutile qu’elle a rejoint le central “cimetière des chaises-prochaine destination-exécution finale”.
Au dehors, par les fenetres, les bruits de la ville ruminent l’ironie du sort, les embouteillages, les vrombissements d’accélération, la fière pollution, compagne pacsée au gasoil, les stridences de freins, on y jette un oeil parfois fugace;
Rien de nouveau, toujours le même spectacle, toujours la sempiternelle rengaine.
Les memes voitures? A moins d’en observer les allées et venues comme un concierge qu’aurait que ça à foutre, impossible de déterminer pourtant s’il s’agit bien des memes, ce ne sont que ressemblances qui nous inclinent à y voir des similitudes... Ne nous attardons pas cependant : on n’est pas payé pour ça....
”je vous rappelle que vous etes déjà bien payés pour c’que vous faites !”
Tiens... dans la grande salle, le petit homme plastronne, barbu comme un afghan modéré... Il fait une apparition remarquée, tintinnabulante, marmonne ses ordres et ses instructions, avant de retourner s’isoler dans son étroit bureau, l’oeil rivé à sa messagerie, à nos faits et gestes
”je m’en prends plein à cause de vous”
Il gueule, putois de sa propre hiérarchie.
Il peut se le permettre, c’est notre boss.
Il agrémente ainsi de sa voix rocailleuse le tohu-bohu familier....et, ses ordres, il en change comme de chemises, les impose d’une façonde implacable, définitive, les hurle, à qui veut bien l’entendre;
Comme on ne l’entend pas beaucoup, alors ça l’emmerde, il s’enferme de plus en plus dans son bureau. Il n’en sort plus que rarement, comme on vient visiter un mourant.
On le sent un tantinet désabusé.
On l’avait vu venir, à sa nomination, l’an dernier: il disait vouloir nous mater, nous remettre dans le droit chemin de la politique multinationale…
Beurk, de fortes tetes en prises de gueule, on est resté soudés...
Et le voilà à deux doigts de la rupture...

Il s’est absenté une semaine...Officiellement, en vacances…
On a su plus tard qu’il avait chopé un ulcère avec complications et s’était fait opérer ...

La chaise vide, une entreprise d’ordures ménagères est venue la chercher ce matin...
Cette chaise vide, c’était la sienne...


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