Chacal
de Thierry Berger

 

Il ne savait pas où il se trouvait. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il ne connaissait aucune des personnes agglutinées dans ce bistrot sombre.

Il recevait par bouffées, d'inhospitaliers relents de fumées et de bière rotée.

Il n'en était pas sûr, mais il lui semblait que dans ce brouhaha germanophone, il avait pu percevoir quelques mots de français. Ce n'était pas le moment de se soucier de cela. Il était manifestement assis sur le banc d'une taverne allemande, peut-être berlinoise, et il n'avait aucune idée de comment il avait abouti là.

Il savait que de temps à autre, sa mémoire lui jouait des tours, pour ne pas dire qu'elle le lâchait, qu'il lui arrivait de délirer, mais cela, c'était toujours après qu'il ait dormi et... bu énormément.

Hors, il lui semblait n'avoir ni bu, ni dormi. Il en était presque certain. Il se souvenait qu'avant d'être là, il était simplement dans son lit, seul, à lire un bouquin dont il lui aurait été pénible de citer le titre et le contenu.

Machinalement d'un geste, Marc commanda une bière. Le serveur lui amena une chope. Un de ces bocks dont les allemands ont le secret. Le pot en terre cuite d'un litre, orné d'un bas-relief douteux représentant une femme nue, portait un couvercle d'étain fatigué, assez lourd.

Il le porta à ses lèvres et en descendit une longue lampée. La bière était bonne, rafraîchissante. Connaisseur, il en apprécia l'amertume.

Quatre gorgées plus tard, il reposa le bock et de l'autre main, passa commande du suivant.

Attendant sa bière, il posa ses coudes sur la table de bois brut et se mit à observer ces gens qui semblaient l'ignorer. Il n'y comprenait rien. Ils étaient pourtant bien réels tous ces gens, ils parlaient, fumaient, buvaient. Il en était même qui chantaient. D'autres qui s'embrassaient.

Du bout des phalanges, il tapota sur le banc, au rythme de la musique : c'était du bois, du bois solide, réel, rugueux.

Le serveur s'approcha, la chope d'un litre à la main, et s'adressa à lui dans un allemand que tout à coup, il comprenait alors qu'il avait toujours été incapable de baragouiner et encore moins de comprendre tout autre langue que sa langue maternelle : le français.

" Si vous n'avez pas de marks" dit-il très gentiment " il y a un monsieur là-bas, qui est prêt à vous tuer". Sur le moment, nullement surpris, il répondit au serveur qu'il n'y avait pas de problème, qu'il pouvait régler et que celui-ci pouvait le servir quand il le désirerait.

Le serveur acquiesça d'un signe de tête bonhomme et se dirigea vers un client pas très grand, à l'air doux, gentil. Il se pencha à l'oreille de l'homme, lui rendant certainement la commission.

L'homme fit offrir un verre à Marc, le gratifiant d'un énorme sourire édenté.

Deux chopes devant lui, Marc lui rendit un sourire distrait et tout à coup se rendit compte qu'il venait non seulement de comprendre, mais de parler l'allemand.

Pour se prouver qu'il ne nageait pas en plein délire paradoxal, il but une énorme lampée qui lui coula le long des joues et lui trempa le col.

Il s'épongea. Sous ses doigts humides, il sentit une texture à laquelle il n'était pas accoutumé : de la grosse laine. Il ne supportait pas la laine, ni les cols roulés. D'habitude, il ne supportait pas non plus le velours et sa veste était de velours. Inquiet, il fit l'inventaire de ses habits : pull de laine à col roulé noir, veste en velours grosses côtes beige, pantalon du même tissu, mais bleu marine. Il était habillé exactement comme tous les hommes de cette assemblée. Seules les femmes étaient parées de robes, toutes très différentes. Beaucoup de froufrous, de paillettes, de strass.

Il pensa qu'il se trouvait dans une soirée costumée à thème. Probablement les années trente... ou quarante. Il porta un regard sur sa montre. "Plus de piles" pensa-t-il quand il vit le cadran vidé de ses cristaux liquides. Il chercha une horloge, n'en trouva pas.

Les gens n'étaient pas antipathiques ; bons vivants, ils faisaient plutôt allégrement marcher le commerce. Dès qu'il eut pensé cela, Marc fit l'inventaire de ses poches. Une pipe... du tabac... des allumettes... pas une pièce ! Pas un billet !

Il blanchit, mais retrouva ses couleurs aussitôt qu'il eut remarqué que le "client" n'était plus dans la pièce.

Il but avec avidité le contenu des deux chopes, se leva et se dirigea d'un pas franc et décidé vers la porte de sortie. Au moment où il la poussait, il sentit sur son épaule le poids d'une main. Il se retourna et tomba face à face avec un visage superbe. Une jeune fille. Petite, aux cheveux noirs coupés au carré. La fille lui prit la main droite, en ouvrit les doigts, y déposa huit pièces de deux Marks, referma les doigts et l'emmena jusqu'au comptoir avec force. Là, elle lui souleva violemment la main et l'abattit sur la poutre de chêne. Marc ressentit quelque chose qu'il interpréta comme une douleur. Il lâcha les pièces qui roulèrent sur le comptoir. Sa main s'était entourée soudainement d'une espèce d'aura bleue qui avait disparu tout aussi vite.

D'un coup, il se sentit poussé par l'assistance en dehors de la taverne. Le ciel était vide et lourd à la fois. À l'horizon, une large lueur blanchâtre semblait prendre ses distances avec la nuit, d'un trait bizarrement bleu azur. Un trait d'une extrême finesse mais violent comme un coup de sabre.

Le pied gauche de Marc dérapa légèrement. Se penchant vers le sol, il aperçut un cadavre baignant dans le sang. Du même pied, sans émotion, Marc le retourna. Il s'agissait du corps du "tueur", toujours souriant. Le trait azur, dans le ciel, s'éteignit dans un bruit de comprimé effervescent.

Aux cris et discussions agitées qu'il percevait derrière la lourde porte de la taverne, il sut que les clients en avaient après lui.

Il fallait courir, leur échapper à tout prix ! "Cours Marc ! COURS !"

Machinalement, il regarda sa montre. Elle marquait quatre heures du matin en chiffres rouges luminescents. Il ne chercha pas à comprendre. Il courait à perdre haleine, vers ce manoir devant lui. Il y trouverait secours !

Fait insolite, il avait l'impression de ne pas s'approcher du but. Le décor se déroulait sur ses côtés, mais il lui semblait évoluer sur une sorte de tapis roulant. Derrière lui, ses poursuivants restaient à distance. Pourtant, ils couraient !

Il voyait défiler des plaques de signalisation supportées par des piquets de bois, carrés, lignés de rouge, de blanc et de noir. Cela lui rappela certains films relatant la deuxième guerre mondiale : la signalisation routière du Grand Reich.

Il s'essoufflait. Son cœur battait la chamade. Les autres étaient toujours à sa poursuite et le but ne se rapprochait toujours pas.

Tout à coup, apparurent devant lui, immenses, lumineuses, rouges, clignotantes, ces lettres : "Please, insert your credit card to continue"...

... Il enleva le casque et la combinaison fournis avec le 3000-VIRTUAL3D-GAME, retira sa carte de crédit de l'appareil et quitta le Luna Park, rageant d'avoir encore une fois dépensé une bonne partie de son salaire dans ce : "putain de foutu jeu de tarés de Chacal à la con !"

Fin

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