L'architecte
de Thierry Berger

Ah non, pas architecte, plus architecte ! Ah non : ras le bol ! La cafetière déborde ! Mes collègues disent que je suis désabusé, mais c'est normal, non ça fait 20 ans que je fais un boulot qui ne me plaît pas... 20 ans... t'imagines ?

Bah ! Vous savez comme sont les parents : et vas-y que je t'oblige à choisir un métier comme il faut, un métier qui fait du pognon, qui a de la gueule dans la société: un métier que ton père peut être fier de toi. Quitte à faire ce que tu n'aimes pas et à travailler dans un milieu qui te gonfle. Trois pièces cravate, petit doigt en l'air pour le thé, lunettes à profusion et la femme la plus chiante du monde du moment qu'elle ait une pointe d'accent snobinard.

Le pire, c'est qu'à la longue, tu rentres dans le jeu, tu vois... même sans le vouloir, jusqu'à... jusqu'à devenir con assez avec tes propres moutards pour vouloir qu'ils fassent le même bizness que toi.

Mais moi, j'ai arrêté à temps, moi. J'ai remis les compteurs à zéro : j'ai largué ma moitié rien que parce qu'elle voulait que ma petite fille fasse des études dans un collège où tout ces gens-là se ressemblent tellement, qu'ils trouvent tout normal de porter l'uniforme. Non, mais encore quoi ? Pauvre môme... Pas question ! Je lui ai donné tout le pognon qu'elle voulait pour qu'elle se casse et elle en a encore demandé pour que je garde la petite... Oh là... J'ai donné aussi. Et j'ai bien fait, parce que ma fille, elle est comme moi : elle veut faire artiste. Et elle a bien raison, parce que le métier d'architecte, c'est pas ça. Tu ne rencontres que des clients, des gens "bien", qui ne sont jamais d'accord avec tes propositions parce que soit-disant, tu as des idées trop modernes alors qu'en fait, c'est parce qu'ils les trouvent trop chères tes idées. Ces gens-là, ils presseraient une brique de leurs propres mains une nuit entière, s'ils pouvaient en faire couler un sou.

Sans compter les corps de métier avec lesquels ils t'obligent à travailler parce que, eux, ils ont trouvé l'entrepreneur flamand qui t'offre le meilleur rapport qualité-prix ! Le prix, d'accord. Mais la qualité ! Aïe aïe aïe ! C'est pas possible !

Mais c'est bien fait pour leur gueule : quand on étale sa fortune dans une bagnole, on n'a pas à faire le radin avec son architecte. Et paf !

Non, mais tu as vu la main d'œuvre à l'heure actuelle ? Les terrassiers pour commencer par le début : et bien, à la pelle, qu'ils en font des conneries. Ils ne savent plus lire un plan... c'est bien simple, ils ne savent pas lire du tout, tiens ! Ah pour creuser, ils creusent, mais demande-leur de creuser une idée, pour voir. C'est là que tu rames.

Ces gars-là, ils n'ont pas compris que c'est à l'école qu'ils auraient dû piocher. Il y en a même un qui m'a dit que son rêve, ç'aurait été de travailler pour je ne sais plus quelle fondation. Et bien de quoi il se plaint, il a tranché, non ?

Puis alors, tu as les maçons: sincèrement, tu as vu le niveau des maçons à l'heure actuelle ? Le zéro, la bulle ! D'accord, ce sont des flamands, mais quand même ! Plus rien d'aplomb... si, dans les godasses pour venir bouloter. On dit que le Belge a une brique dans le ventre, mais ceux-là, ils n'ont pas dû la digérer, crois-moi. Ils se plaignent même du poids des briques que tu choisis, maintenant. Un métier protégé ! tu parles ! aussi protégé qu'un atelier, oui ! Payés à l'heure, ils font autant de mortier à la fois qu'un dentiste, mais eux, pas pour un bridge, non, eux, c'est pour la belotte, en attendant que ça prenne. Faut croire que les briques, ça les bloque. C'est tout juste si entre deux lignes de briques, ils ne fument pas les joints. Wallons-nous avec ces flamands ?

Puis après ça, c'est les charpentiers, toujours des gens du nord, note. Eux leur devise, c'est: "Sans moi, y'a pas de toit". Pour eux, mettre un clou dans une charpente, c'est la Bastille... même un clou sans tête ! Des mortaises, rien que des mortaises. Moi je veux bien, mais ils n'ont qu'à en parler personnellement aux clients. Et bien, non, c'est moi qu'ils viennent emmerder ! Et si tu leur réponds tout doucement négativement, ils te menacent d'arrêt de travail. Alors là, là... je me venge, je rigole, je leur dis: "Sans toit, il n'y a pas de mois" hé hé, pognon !...

Et voilà le travail, et la maison se monte, au petit train, au petit bonheur... Jusqu'aux couvreurs, alors là, c'est le bouquet, parce qu'avec ceux-là, lorsqu'ils te présentent l'ardoise, tu as intérêt à être imperméable à leurs arguments parce que sinon, ils feront la pluie et le beau temps sur ton chantier et ça... ça c'est la tuile. Et puis avec eux, c'est toujours la fête hier. Ah ha ! La fête hier, la faîtière. Vous comprenez l'astuce ? C'est tout leur humour ça ! moi j'avais pas compris, c'est un polonais qui a dû m'expliquer.

Après tout ça, tu as les finitions : les paveurs avec qui ils faut rester de marbre ; les plombiers qui ont toujours un tuyau à te fileter ; les électriciens qui te filent entre les pattes en courant et qui de toutes façons, s'en fichent parce que tu n'as pas prise sur eux ; les tapissiers qui t'encollent sur papier, les menuisiers qui ne savent pas t'encadrer ; le vitrier qui te demande: "de quoi chassis-t-il, monsieur?" et qui se fout de ta tête une demie heure tous les matins rien qu'avec ça; le parqueteur qui n'en a rien à cirer; et le chauffagiste qui lâche des vannes à longueur de journée. Je vous fais grâce de l'architecte de jardin et de l'ensemblier décorateur, parce que ceux là, ils passent leurs journées à se demander ce qu'ils feraient bien pour rien foutre à 10.000 balles de l'heure.

Et bien moi je vous dis, architecte, c'est pas un métier à l'heure qu'il est: c'est une vocation... C'est une vocation.
Fin

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