L'amour est aveugle !
de Thierry Berger

Je l'aime ! J'en peux rien, mais c'est comme cela, je l'aime, un point c'est tout.
Depuis le premier jour où je l'ai vue.
Je ne sais rien y faire, je vous dis : c'est comme ça, pas autrement !
Elle était jolie, là, tout au fond de l'église avec son petit foulard rouge à pois blancs masquant discrètement de longs cheveux noirs et… gras. Avec ses lunettes en fond de cendrier et ses dents de devant en mégots. Elle m'a ému.
Je l'ai attendue à la sortie de la messe.

Elle avait l'air tout triste avec sa cigarette au bec. Une Johnson… sans filtre.
Elle m'a ému parce qu'elle toussait à en cracher ses poumons dans un beau petit mouchoir à carreaux bleus et verts. Ça m'a tout de suite fait penser à la dame aux camélias avec un brin de Germinal et une goutte de Daens, vous voyez ce que je veux dire.
Ça m'a même tout retourné le sens du romantisme.
Le coup de foudre. Le vrai. Le même que dans les romans-photos et tout.
J'étais tellement ému lorsque je l'ai approchée, que j'en ai eu la larme à l'œil. Je n'avais pas de mouchoir et je ne sais pas pourquoi, sur le moment, je n'ai même pas osé lui demander le sien.

"Bonjour, mademoiselle" lui ai-je dit avec une grande tendresse. C'est alors que pour la première fois, j'entendais le son de sa voix. Les premiers mots qu'elle m'a adressés, avec sa belle voix rauque et rugueuse, un peu pareille à celle de Jeanne Moreau, mais dans 20 ans. Je m'en souviendrai toujours. Ce merveilleux souvenir restera à jamais gravé dans ma mémoire, ces mots… ah ces mots ! D'une franchise inespérée ! D'une précision chirurgicale ! D'une concision académique !… Ah, ces mots… "Ta gueule connard, vire ton lard ou je te carre mon quarante-quatre dans le dard !"…
Une poétesse ! 16 mots, 4 rimes… Quelle efficacité. J'en suis encore tout retourné ! J'y ai pensé toute la semaine.

Le dimanche suivant, fébrile, après mûre réflexion, je me suis lancé. Tiré à quatre épingles, je lui ai tout simplement demandé de partager ma vie.
"T'as du pognon, pignouf ? Passque moi, chuis femme d'ouvrâche au chômâche". Pognon, pignouf… ouvrâche, chômâche Quel style étourdissant ! Voulant probablement me montrer à quel point elle était organisée, elle a tenu à voir mes extraits de compte, ma maison, mon mobilier avant d'accepter de m'épouser. Et elle a accepté ! Quelle fiesta, cette soirée de mariage ! Nous avons dansé comme des fous… avec le personnel du traiteur. La pauvre n'ayant pas de famille et les miens étant, par malchance, tous tombés malades ce jour-là.
La nuit de noces restera un souvenir inoubliable. À minuit, je l'attendais dans l'immense lit de la suite nuptiale de l'Holiday Inn. Elle est rentrée à six heures, titubant de bonheur, déjà presque habillée, les cheveux en bataille et son rouge à lèvres partout étalé sur le visage.
Elle s'est jetée complètement nue sur le lit… Elle "Bonne nuit, mon pigeon", moi "Bonne nuit ma colombe", puis elle a bercé ma nuit de ronflements et de rototos délicats parfumés au champagne.

Je la revois encore couchée à mes côtés, sous mon regard attendri : pour ne pas être dérangée par la lumière du jour, elle avait délicatement jeté un sein sur ses yeux, l'autre reposant sur le bord du lit, près de ses charentaises. Par pudeur, sans doute, elle avait laissé sur elle sa culotte en astrakan. La pauvre avait du être battue étant petite car son ventre et ses fesses étaient couverts de striures rougissantes comme si l'on avait voulu déchirer sa jolie peau de Cosette. Et le détail le plus surprenant sur son corps artistique était le tatouage des voies fluviales de toute l'Europe sur ses jambes.

Ce fut la dernière fois que j'eus le bonheur d'admirer sa nudité, car quatre semaines après le mariage, elle a disparu. Sans doute de ma faute… Je faisais tout à la maison, pour lui être agréable, pour qu'elle puisse faire tranquillement ses courses avec ma carte de crédit jusqu'à vider mon compte. Cela a dû la vexer très fort, parce qu'elle est partie avec les meubles, la voiture et la tondeuse à gazon. Tout ce qu'elle m'a laissé, c'est cette canne blanche que m'avait offerte ma mère lorsque je lui ai présenté mon amour. Mais je sais qu'elle reviendra, et alors, je lui demanderai de me pardonner.
Fin

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