La vallée de la mort :
voyage mental
de Christophe Cotichelli



Et merde je vais secouer tout ça et foutre toute cette saloperie sur la table et m’en remettre au hasard ! La cause et la conséquence qu’est ce qu’on en a à foutre ! donner du sens, ça ouais.
Faut dire que j’ai aimé follement Gaëlle. Je l’aime encore d’ailleurs. Souvent je repense à nos instants précieux, à nos moments de grâce. Je repense à son doux visage, à ses yeux profonds comme la mer, à ses caresses, à ses mots doux. Notre monde était une vallée verdoyante, notre amour le fleuve qui la traverse, au long duquel foisonnait une vie sauvage. Mais les choses ont changées, avec le temps, assassin, et un soir de printemps elle est partie. Maintenant je pense qu’elle a eu raison, il faut être stupide pour imposer le quotidien à la personne qu’on aime. L’amour ne se vit que dans l’aventure et le risque. Hors de tout cela ça n’est plus de l’amour, c’est juste un… contrat.
On pense qu’on s’habitue à tout. Mais peut-on s’habituer à l’absence ? Après son départ il m’a fallu tout recommencer, réapprendre la solitude et renouer avec cet inconnu dans le miroir. Mais vivre la solitude, n’est-ce pas toujours penser aux autres, à ceux qu’on aime ? J’ai vécu de longs mois avec cette absence qui hantait mes jours et mes nuits : le fantôme de Gaëlle.
Mon quotidien est très vite devenu un enfer, fatigue, déprime, alcool, il était urgent que je trouve un moyen de ne plus penser à elle, de l’oublier, d’en faire le deuil. Seulement comment se déterminer à oublier quoi que ce soit. Son visage hantait mes pensées, jusque dans mes perceptions. Il me semblait l’apercevoir au coin d’une rue, au milieu d’une foule, au volant d’une voiture…
C’est à ce moment là que j’ai décidé de faire quelque chose, de me prendre en main en quelque sorte. Mais peut-être n’était-ce que pure folie. Comme je ne parvenais pas à oublier, j’ai décidé d’accepter au mieux son absence, de vivre avec, de gérer, et surtout de laisser mon amour pour elle s’exprimer pleinement, sans obstacles réels. Si l’idéal c’est d’aimer et d’être aimé, je pouvais au moins accomplir ma part, seul, sans rien demander en retour. Mais n’est-ce pas la définition de l’amour ?
Très vite j’ai commencé à consacrer mes nuits à ma passion pour Gaëlle en pratiquant tous les soirs ce qu’on pourrait appeler un voyage mental où je nous imaginais ensemble. Il s’agissait de penser à elle à l’excès, de me tromper moi-même jusqu’à douter de la réalité et jusqu’à me persuader de sa présence. L’exercice s’est révélé très difficile. En effet, comment se tromper soi-même ? cela reviendrait à se poser à soi une devinette dont on connaîtrait déjà l’issu et à essayer de la deviner de toute bonne foi. Pourtant je n’ai pas renoncé et j’ai commencé par créer une image mentale de Gaëlle aussi fidèle que possible, ses mains, son visage, son sourire, sa silhouette, en m’aidant de mes souvenirs bien sûr mais aussi de photos et d’objets qui me rappelaient sa présence. Et puis, petit à petit, par je ne sais quel miracle (le miracle de la vie ? le miracle de la création ?), le mouvement s’est emparé de cette image jusqu’à retrouver la manière d’être, de bouger, et de sourire de Gaëlle.
Lorsque son corps dans mon esprit avait acquis son autonomie propre, il ne me restait plus qu’à créer un monde possible où l’on pourrait se rejoindre.
J’ai réuni les lieux que nous aimions, l’étang où l’on aimait pique niquer, le petit bois où l’on se promenait, le centre de loisir, et les ai transposé dans une vallée verdoyante traversée de toute part par une route sinueuse, comme un lacet posé sur le paysage, cette route même où, par un soir de printemps au volant de ma voiture, je la rencontrais qui faisait du stop sur le bord de la route.
Autant dire que les premiers jours mes efforts me semblaient vains et ridicules, j’y avais malheureusement gagné en stress et en fatigue supplémentaire car je passais mes nuits à mes voyages et j’essayais tant bien que mal de m’acquitter de mon travail pendant la journée. Pourtant j’ai insisté et après beaucoup d’efforts il m’a semblé que les images mentales que je créaient devenaient plus précises, presque réelles et si au début je me bornais à reproduire naïvement le moment de notre rencontre afin d’en ressentir des réminiscences d’amour naissant, rapidement j’ai essayé de créer de nouvelles choses, j’ai voulu explorer de nouvelles possibilités.
Je voulais redécouvrir Gaëlle.
Quelqu’un d’autre, il fallait que je sois quelqu’un d’autre, que je me crée une nouvelle identité, que je m’invente un personnage nouveau qui emporterait son cœur au premier regard pour que nous puissions à nouveau nous rejoindre dans le vide de l’instant, sans la lourdeur du passé. Ce personnage je l’ai nommé Dan et l’ai choisi quasi parfait, beau mâle intelligent et mystérieux. Dan, ma nouvelle enveloppe corporelle. Je le faisais rouler toutes mes nuits, sauvage et intrépide, au volant d’une superbe voiture, les roues soulevant la poussière de la route vers le ciel rouge feu d’un crépuscule de colère pendant que les enceintes vibraient au son de « Last night I Dreamt that somebody Loved Me » ou de « Well I wonder » des Smiths. Et puis, alors que les plages audio s’enchaînaient j’apercevais, toujours par les beaux yeux de Dan (ou lui apercevait par mes yeux je ne sais plus), là, sur le bord de la route, une fille ravissante faire du stop.

Aujourd’hui, avec le recul, je pense avoir eu tord et la prétention de contrôler ce pouvoir. Mais c’était une erreur, comme me l’a prouvé la résistance de plus en plus forte qu’opposait Dan à mon contrôle. Car oui, Dan, le Dan que j’avais créé dans mon imagination, celui que je contrôlais tous les soirs et avec lequel je parcourais la vallée, par je ne sais quel sortilège, avait développé une autonomie propre, pas encore totale mais qui commençait à devenir gênante. Ne me demandez pas d’expliquer ça ni quoi que ce soit d’autre, je ne saurais le faire. En tout cas quel orgueil de ma part. Il faut être fous pour croire que l’on peut dompter le tigre qui est en nous. Je ne pouvais pas tout contrôler. C’est comme lorsque, à l’orée du sommeil notre esprit nous emporte vers des contrées inconnues. Dans l’imagination pas plus que dans la réalité je n’ai su contrôler le déroulement des choses.

Quand 'j ai intégré le corps de Dan cette fois ci, ce que j’ai vu d’abord, comme si cause et conséquence s'étaient inversées, c’est le sang couler du petit trou au milieu des deux yeux convulsés d’une jeune fille assise en face de moi dont le corps s'est affalé lourdement sur le sol. Puis ensuite j’ai vu le canon tout chaud du flingue que je tenais à bout de bras, ainsi que les gens assis à la table, Gaëlle et deux autres personnes.
Je n’ai pas attendu que les cris se propagent dans toute la salle comme une onde sur une eau calme pour me poster sur l’allée principale en menaçant les éventuels assaillants de mon arme.
- que personne ne bouge ! sont les premiers mots qui sont sortis de ma bouche. Putain dans quel merdier je m’étais encore fourré ?! J’ai pivoté sur moi-même en mettant en joue les gens qui se trouvaient dans mon champ de vision. La salle n’était plus que cris et panique.
Les gens s’étaient réfugiés vers le fond de la salle, se protégeant derrière les tables de billards ou sous les tables. Sur ma gauche, protégés derrière le bar, le patron et la serveuse attendaient accroupis et tremblotant l’issue de la tempête. Seule Gaëlle restait là au milieu des tables désertées, agenouillées, sanglotant, tenant la tête de la fille sur ses genoux en lui caressant les cheveux. J’ai balayé l’ensemble de la salle de mon flingue et me suis mit à reculer lentement vers la sortie.
- viens avec moi Gaëlle ! j’ai crié alors que ma main armée balayait l’horizon, j’t’en prie viens avec moi !
Gaëlle, penchée sur le cadavre, caressait toujours les cheveux de fille, pleurant à gorge déployée. Le visage de la fille était maculé de sang et le sang avait créé une marre sur le carrelage. Gaëlle a jeté un regard dans ma direction, un regard rempli de haine. Puis elle a regardé autour d’elle. On devinait dans ses yeux le vide, la tristesse et le désespoir.
- allez ! fais moi confiance !
J’avais atteint la porte de sortie. D’une main je continuais à braquer la salle et de l’autre j’entrebâillais la porte. Mon regard passait rapidement de l’intérieur du pub à l’extérieur où je surveillais que personne n’arrive.
- allez dépêche toi ! je lui crie, on doit y aller.
Gaëlle a dégagé lentement la tête de la fille et l’a posée doucement sur le sol après avoir passé une dernière fois sa main dans ses cheveux, puis elle a couru vers la porte que je tenais ouverte et est sortie en courant et en sanglotant.
J’ai balayé une dernière fois la salle avec mon flingue, mettant en joue toutes les visages que je croisais dans mon champ de vision, tentant de se camoufler au passage derrière le corps massif d’une table de billard ou derrière la porte entrebâillée des toilettes, puis je suis sorti rejoindre Gaëlle, laissant la lourde porte se refermer derrière moi, séparant de quelques centimètres un passé, qui déjà se figeait dans la pierre, d’un futur incertain.

Je courais en direction de la voiture. A mi chemin je me suis arrêté. Les néons formant les mots « sin nombre » baignaient l’entrée d’une intrigante lumière verte. J’ai mis en joue mes éventuels poursuivant puis j’ai tiré un coup en l’air pour les effrayer avant de rejoindre la voiture où Gaëlle m’attendait. J’ai démarré et poussé la pédale d’accélérateur au plancher. Les pneus crissaient sur l’asphalte et la voiture s’est éloignée. Dans le rétroviseur la horde de gens sortis du pub pour me poursuivre se rétrécissait à mesure que je roulais pour ne plus faire maintenant qu’un point minuscule clignotant de façon intermittente au rythme des néons et enfin disparaître. Gaëlle était affalée sur le siège passager, la tête dans ses mains, elle sanglotait, elle marmonnait des mots difficilement audibles. Enfin j’ai allumé le poste qui a craché un son brut et pulsionnel sur laquelle s’est posé une voix grave et mystérieuse « There's a devil waiting outside your door(How much longer) »
- espèce de connard ! la voix venait parasiter celle du chanteur – t’es vraiment un malade ! Gaëlle a frappé l’autoradio à plusieurs reprises.
- quoi ? t’ aimes pas Nick Cave? je lui fais en lui jetant un regard torve et en baissant légèrement le volume de la musique.
- j’emmerde Nick Cave et je t’emmerde espèce d’enculé ! Elle s’est agenouillée sur le siège et a joint le geste à la parole, commençant à me frapper à l’épaule tout en m’injuriant – espèce de taré !
J’essayais tant bien que mal de me protéger des coups en gardant un œil sur la route. Je voulais pas qu’on finisse dans un platane.
- t’es vraiment un cinglé ! t’es un malade !
Elle continuait à me marteler de coups de poings. J’avais mis mon bras en bouclier pour me protéger des coups, mais elle revenait constamment à la charge.
Finalement j’ai réussi à la calmer. Je suis monté sur les freins et la voiture a stoppé net. Là j’ai essayé, difficilement je dois le dire, de maîtriser sa fureur en l’agrippant aux poignets. Enfin elle a renoncé à se débattre. Mais elle continuait à sangloter. Ses larmes avaient fait couler son maquillage. J’ai relâché mon étreinte.
- faut que tu me fasses confiance Gaëlle, on va se tirer d’ici je lui ai dit
Elle a marmonné quelque chose comme « tu es vraiment un fou ». Elle était complètement KO. Je l’a comprenais, le déroulement des choses aurait rendu dingue n’importe qui, non ? Elle était totalement amorphe. Je l’ai secouée rapidement pour qu’elle reprenne ses esprits. Mais au lieu de ça ses yeux se sont révulsés et elle s’est renversée complètement, ses mains cherchant confusément à ouvrir la portière pour atteindre l’air frais au dehors où elle a vomit tout cet alcool mais aussi toute sa haine et sa tristesse.

On a roulé longtemps, pendant ce qui m’a semblé être des heures avec pour seul horizon l’espace de lumière que projetaient les phares sur l’asphalte.
There's a devil waiting outside your door
J’essayais de plonger dans les souvenirs de Dan afin de comprendre ce qui s’était passé avant que je m’invite dans son corps. Dan avait réussi à créer une scission dans mon esprit, il était devenu l’autre en moi. Mais pourtant il échappait à l’objectivation et à la connaissance que je voulais acquérir de lui. Donc pas tout à fait autre non plus. Bref j’essayais tant bien que mal de déterminer ce qui s’était passé ce soir.
There's a devil crawling along your floor
Quand je suis sorti de mes pensées, je me suis rendu compte qu’on roulait depuis longtemps. On roulait dans une espèce de néant, comme si l’on avait dépassé les contours de l’imagination, comme si l’on s’était aventuré par delà. Par delà l’esprit, par delà le regard, par delà le temps. J’ai arrêté la caisse.
With a trembling heart, he's coming through your door
Gaëlle qui s’était quelque peu assoupie s’est redressée sur son siège, elle a jeté un coup d’œil alentours et m’a jeté un regard interrogatif.
- il faut qu’on fasse demi-tour ! je luis fais en m’allumant une cigarette
Elle a bondit comme une cinglée
- mais t’es malade, y faut qu’on se casse d’ici, qu’on se cache quelque part
- mais y a rien ici je lui ai fait en désignant l’extérieur d’un geste circulaire de la main, y a rien dans ce putain de pays, à part cette putain de route et cette putain de nuit !
- mais si on fait demi-tour on va se faire serrer, il vont nous tomber dessus, continue à rouler, on va jusqu’à la prochaine ville
- mais y a pas de prochaine ville jte dis, y a rien après cette colline de merde je lui fais en pointant mon doigt vers l’horizon et en désignant la masse noire devant nous, plus noire encore que le noir sur lequel elle se détachait. Tu peux me dire ce qu’il y a derrière cette colline toi ?!
he's hungry and he's sore And he's lame and he's blind and he's dirty and he's poor
Son regard s’est tourné vers l’horizon, suivant la route jusqu’au sommet de la colline. Elle essayait en vain de se souvenir de ce qui se trouvait après.
He wants you, baby, to be his bride
- je, je sais plus elle a murmuré.
- tu vois je lui ai dit, y a rien derrière la colline, il faut qu’on fasse demi-tour !
Ses doigts se tordaient d’impuissance et de nervosité et ses yeux se sont remplis de larmes.
- on…on pourrait peut-être aller chez Aline elle a dit après un temps d’hésitation.
J’ai dit ok, que pouvait t-on faire d’autre ? On a fait demi-tour et on a pris la direction de l’appart d’Aline.

Nous sommes arrivés devant la résidence. Il y avait de la lumière dans l’appart.
Je suis sorti le premier et j’ai frappé à la vitre pour sortir Gaëlle de sa torpeur et je me suis dirigé vers l’entrée en lui faisant signe de me rejoindre. Je crois qu’un instant elle a pensé à s’échapper, à courir le plus loin possible, peut être pour aller tout raconter à la police. Mais je sais aussi que quelque chose l’en empêchait. Elle me regardait songeuse à travers la vitre fumée de la portière. Je l’attendais. Et elle m’a rejoint.
La minuterie ne fonctionnant plus, nous sommes montés dans le noir complet, main dans la main, jusqu’au quatrième étage, là où le cône de lumière provenant de l’entrebâillement de la porte de l’appartement d’Aline fendait l’obscurité comme pour nous piéger, à mesure que l’on arrivait à sa hauteur, tel un petit animal paralysé par les phares d’une voiture. On s’attendait à voir une silhouette se dessiner, la silhouette d’Aline, comme une ombre chinoise, dans l’encadrement de lumière. Mais rien. Lentement nous avons pénétré l’écran lumineux pour nous retrouver dans l’appartement. Vide. Pas de trace d’Aline, ni d’éléments pouvant nous indiquer où elle se trouvait. Juste cette porte ouverte, cette lumière…
Alors Gaëlle m’a prit la main et je l’ai suivie dans la chambre juste là. Là elle m’a plaqué contre la porte. La pièce était à peine éclairée par la lumière du dehors, assez pour qu’on puisse voir nos visages. Elle était bouleversée et terrifiée par ce qui venait de se passer et il semble que sa colère devait se décharger à cet instant. Elle s’est mis à me frapper à la poitrine, elle frappait encore et encore,le plus fort qu’elle pouvait.
– qu’est ce qui s’est passé elle m’a demandé, ses paroles étaient à peine perceptibles, noyées dans ses sanglots
– qui es-tu ? elle me tapait de plus en plus fort
J’essayais de la calmer, j’ai réussi à la maîtriser en lui tenant les poignets.
- jt’en prie calme-toi, calme-toi…
Elle essayait encore de se débattre, de me dire sa douleur, sa rage, mais elle n’en a pas eu le temps. Nos lèvres se sont effleurées.
L’alcool et toutes ces choses avaient jeté le trouble dans nos esprits. Mais une chose était pourtant certaine, ce désir qu’on sentait monter en nous. Alors elle a chassé un moment toutes ses pensées et a laissé ce désir l’envahir. Pendant que nous nous enlacions elle m’a attiré lentement vers le lit où nous nous sommes laissé tomber en nous embrassant. Elle s’est mit à califourchon sur moi et a entreprit d’enlever ses habits. J’apercevais dans la pénombre le galbe de ses seins qui tressautaient quand le vêtement les a libérés de son étreinte.
On a fait l’amour. La respiration de Gaëlle s’accélérait, entrecoupée de gémissements et de sanglots. J’ai eu même l’impression de l’entendre murmurer, mais je n’y faisais pas plus attention car je commençais à me laisser emporter par le plaisir. Mais, tout en me faisant l’amour elle s’est penchée et a approché son visage près de mon oreille et là j’ai compris ce qu’elle disait. – montre moi. Elle ne cessait de répéter ces mots – je veux savoir. Sa voix était troublée par le plaisir et les sanglots. Elle m’a embrassé fougueusement et a accéléré le mouvement de ses reins. Pendant ce temps sa main se glissait dans ma veste, en retirant l’arme qu’elle a placée doucement dans ma main. Je me suis figé au contact du métal froid mais le plaisir était trop fort pour que j’y renonce. Gaëlle à nouveau dans mes bras. Elle continuait à me besogner et à gémir et à sangloter (ses larmes coulaient sur mon visage), et a refermé ma main sur la crosse de l’arme et a guidé mon bras de manière à ramener l’arme vers elle, la pointe du canon contre son front.
- montre moi m’a-t-elle dit sèchement comme si elle m’en donnait l’ordre, je veux savoir ce que c’est.
Son bassin continuait de monter et de descendre sauvagement, et chaque mouvement était accompagné d’un gémissement.
De sa main libre j’ai essayé d’écarter le flingue du visage de Gaëlle mais elle a attrapé mon poignet en vol.
D’une main elle maintenait le canon du flingue contre son front et de l’autre elle guidait ma main droite sur son sein.
Elle avait placé son pouce mon l’index lui-même posé sur la gâchette. Elle contrôlait la situation et pouvait à tout moment exercer une pression sur mon doigt.

Quand la détonation a déchiré la nuit, mon esprit survolait déjà la vallée silencieuse…
Comment donner du sens à tout ça ? C’était comme si on avait foutu des putains de mots dans un gobelet, qu’on avait secoué le tout, et qu’on avait envoyé tout ça par terre pour que ça forme des phrases. C’était ça le jeu, faire des putains de phrases avec des putains de mots ?

Non. Le hasard n’explique pas tout. Dan, je croyais t’avoir inventé, mais c’est toi qui est venu me chercher dans la réalité… pour accomplir tes desseins, pour donner du sens à tous les mots que tu as jeté dans l’abîme de mon âme…

On a retrouvé le corps sans vie de Gaëlle sur le bord d’une route. La police mène toujours l’enquête, en vain. Elle recherche un homme qu’elle voyait en secret les soirs, un homme dont elle avait donné la description précise à ses amies.
Depuis, lorsqu’il m’arrive, dans les yeux de Dan, de parcourir la route sinueuse à la recherche de Gaëlle, elle n’est plus là, le fleuve dans la vallée s’est asséché, la source s’est tarie, et, tout le long, sous la chaleur écrasante du soleil, le sol s’est craquelé, la vie s’en est allée.

Fin

Christophe Cotichelli


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