Libellule
de Taous Abas



Titre : Histoire d'amitié entre Miss Libellule et un Bourdon, son couturier

PREMIER ÉPISODE

EN L'HONNEUR DE MISS LIBELLULE

Nous sommes le 21décembre et aujourd'hui c'est la fête de l'eau !
Toute la forêt est en attente des premières gouttes de pluie… Brusquement, le vent se lève et souffle dans le feuillage des arbres. Chuck ! Comme deux doigts qui claquent ! Aussitôt, comme réveillés de leur long sommeil, les vieux arbres pointent leurs branches fourchues en direction des hauts poteaux électriques campés sur leurs longues jambes de bois ! Ceux-ci, à leur tour, envoient le signal au courant électrique qui s'élance vite le long des fils métalliques jusqu'à la grande salle où se déroule la fête donnée en l'honneur de l'invitée du jour : Miss Libellule. Aussitôt, un rideau de pluie libère les première gouttes de l'hiver pendant que s'allument, d'un seul coup, toutes les ampoules de la salle!
La fête peut maintenant commencer : MUSIQUE !

EN L'HONNEUR DE LIBELLULE

Les chardonnerets balancent leur tête ronde…
En cadence, ils s'élancent, ouvrent la danse…
Au passage de la plus belle, de la plus grande…
Deux tire- d'ailes trois mirabelles, et c'est la fête.___

Tous ensemble : Olé, ola, on a le cœur qui chante.
Olé, ola, les vibrations augmentent.

Toute l'assistance applaudit en suivant la cadence :
Olé, ola, on a le cœur qui chante.
Olé, ola, les vibrations augmentent.

C'est BOURDON, le tailleur attitré de Miss Libellule qui a organisé la fête. Le voilà qui accueille le dernier invité : le souffleur de verre.
C'est le souffleur de verre qui a fourni à BOURDON les grains de raisin en verre et les grains de riz à la paroi bombée et lisse en forme d'ampoules qui ornent le haut des lampadaires. Quel artiste ce souffleur de verre quand même !
Pendant que les invités dégustent leur dessert, l'orchestre des BRICOLO prend place sur la scène. Les BRICOLO sont issus d'une famille de bousiers. Ils sont deux et leur dernière chanson est un véritable tube que voici :
LA CHANSON DES BRICOLO

Je ne fais pas la ribouldingue,
Je suis un homme qui travaille,
Pas le temps de faire le trifouldingue,
Moi je casse la croûte sur la rocaille.
Je n'ai pas le temps de me promener,
Pas même le temps de me reposer,
Je n'ai pas de chemise à la grand-prince,
J'ai que mon blue -jean qui tienne sans pinces.
Pas le temps de faire une pause-café,
Les pieds croisés devant la télé,
Je n'ai pas de printemps qui me réveille,
Pas de banquier qui me conseille.
Je n'ai pas de chauffeur qui patiente,
Pas d'ascenseur qui me remonte,
Je dois travailler et j'aime ça,
Un vrai bousier, il est comme ça,
Car dans sa vie, il n' y a que du travail,
Et le travail c'est toute sa vie.___

Les spectateurs applaudissent avec joie mais déjà les célèbres MAGICS s'avancent, venus rendre
hommage à Miss Libellule :

Je voudrais un tas de fruits sur canapé de fraises…
Tout de suite, on exécute, on se presse !
Des strass-choco, des bagues- crocro et crème à la merise…
Exotique, magnifique, quelle classe ! ___

Des crèmes à la merise et de la vanille-surprise.
Belle Miss, bien exquise, quelle finesse !

Je voudrais que les lacs se dégèlent !
Cours vite, vole vite, (le) dire au soleil !
que le printemps arrive, que les fleurs se réveillent !
Cours vite, vole vite, (le) dire aux abeilles !

des crème pastel et glaces parfum de miel.
belle Miss, bien exquise, sans pareille ! ___

À cet hommage, Miss Libellule s'avance alors vers le milieu de la scène, les deux mains tendues en avant. Elle porte à l'occasion, une robe en velours blanc satiné, entièrement incrustée de verre qui ne cesse de refléter, tel un kaléidoscope, toute la forêt, comme pour la raconter à l'infini.
BOURDON, son couturier et son protecteur, chante doucement pour elle :
Bougez, bougeons, bouge, bougeons,
Hé ! n'appuie pas sur le bouton.
Bouge, bouge, bouge, silence.
Y a la libellule qui danse.
Bougez, bougeons, bouge, bougeons,
Hé ! N'appuie pas sur le bouton.
Bouge, bouge, mystère,
Elle rêve d'étoile de mer.

La danse de la libellule est si belle que toute la forêt en est émerveillée.
Seule la fourmi, besogneuse comme à l'accoutumée, ramasse les miettes de gâteaux tombées par terre.
Libellule ne peut retenir des larmes de joie. Son beau regard ému fixe sans la voir l'assistance réunie.
Car Libellule est aveugle depuis le terrible jour des chasseurs ! Et ce jour-là, la forêt s'en souvient encore…



DEUXIÉME ÉPISODE

COMMENT LIBELLULE A PERDU LA VUE

Libellule, penchée au -dessus de l'eau, ne voit pas le chasseur arriver. Ce dernier a été attiré par la belle voix qui chante :

O miroir magique,
Laquelle est la plus belle,
La lune pudique,
Ou la fleur nouvelle ?
O miroir magique,
Laquelle est la plus sage,
Le rayon ludique,
Ou la fleur …

Un filet aux mailles serrées et perfides s'abat brusquement sur Libellule qui tente désespérément de s'en libérer mais en se débattant, elle se blesse au visage…
Libellule n'est pas la seule prisonnière. Il y a également ses deux amis, Bourdon et Eléphant, et tant d'autres malheureux encore.
Jusqu'à la petite coccinelle aux ailes de soie enfermée avec ses camarades et des papillons de toutes sortes dans une boîte en carton !
Malheureusement les chasseurs les emmènent vers une destination lointaine. En cours de route, Bourdon, alarmé par l'état de Libellule, cherche une solution, un plan rapide d'évasion. Il le trouve juste à portée de main…
«Va-t-il seulement me pardonner un jour», se dit Bourdon en songeant à ce qu'il va faire.
Bourdon se concentre et enfonce son aiguille de couturier dans la trompe de son ami Eléphant.
AÏE ! Dans un geste de rage, l'éléphant secoue sa forte tête et se rue sur les barreaux de la cage qui les tient tous prisonniers !
Les barreaux arrachés, Eléphant fonce alors droit devant lui, cassant tout sur son passage.
Bourdon lui fait signe de le suivre et cachant Libellule dans sa sacoche, ils s'élancent tous les trois dans la forêt profonde qui, avertie du danger, se referme sur elle- même, empêchant ainsi les chasseurs de s'aventurer un peu plus loin que le canon de leurs fusils.
Nos trois amis sont enfin hors de danger et Libellule, tombée de la cage, vient juste de se réveiller. Elle distingue bien la voix de son ami et l'inquiétude qu'il ressent, mais elle ne le voit pas !
« Bourdon, Bourdon, où es- tu ? Je ne te vois pas ! Je crois que je suis aveugle ! Mon Dieu, protège-moi, Bourdon, Bourdon, j'ai peur, prends-moi la main !»
Affolé, Bourdon la serre contre lui pour la rassurer. Le moindre petit heurt a pu être fatal à sa Miss !
«Calme- toi ma Reine, Bourdon est là pour te soigner et veiller sur toi .Aie confiance. Tout ira bien. !»

Réfléchissant toute la nuit, Bourdon décide finalement de partir à la recherche d'une ruche où il pourrait s'approvisionner en miel.
Quand à l'état de ses yeux, on lui avait bien parlé un jour d'une eau miraculeuse … Mais chaque chose en son temps. Il s'agit en ce moment de parer au plus urgent. : se nourrir pour reprendre des forces.
Bourdon confie sa Miss à Eléphant et s'en va en quête d'une providence.
Après des heures de vol, Bourdon découvre enfin une ruche, située à l'intérieur d'un tronc d'arbre. Les soldats chargés de la sécurité de la colonie lui barrent fermement le passage. Bourdon se doit de les convaincre par tous les moyens de le mener à leur Reine.
« Ecoutez chers frères, présentez- moi à votre Reine. Je viens en ami, croyez-moi. C'est une question de vie ou de mort…Voyez mes seules armes : un dé à coudre, du fil et une aiguille. Je ne suis qu'un simple couturier. ».
Les soldats se regardent. Leur chef prend alors la parole et décide : « De toutes les façons, nous sommes ici sur notre territoire. Il ne pourra se sauver nulle part. Emparez- vous de son aiguille et amenez- le. Nous verrons bien s'il dit la vérité. »
Présenté à la reine des abeilles, Bourdon lui fait alors le récit complet de leur mésaventure.
Pourquoi es-tu donc si lié au sort de cette libellule, tu n'as donc plus de reine ?lui demande-t-elle intriguée.
Si, majesté mais en tant que couturier attitré de la forêt, je suis tenu de suivre ma Miss partout et de la protéger.
La Reine, soudain intéressée, lui fait l'offre suivante :
Je te donnerai le miel qui guérira les blessures de ta Miss à condition que tu fasses de moi la Reine la plus élégante de la forêt. Et tu n'auras qu'une seule nuit pour réaliser ma robe !
Bourdon accepte cette condition et s'en va chercher l'inspiration dans le jardin privé de la ruche.
Enfermé dans une pièce, il se met aussitôt au travail.
Le lendemain matin, Bourdon se présente devant la reine et lui présente sa nouvelle tenue :
tout en fourreau,elle s'élance le long du corps de la reine pour finir en un double rang de corolle : l'une fléchissant doucement vers la taille amincie de la reine, l'autre remontant ses pointes tout autour du cou,formant une sorte de couronne aux pointes épanouies.
La robe est accompagnée d'une paire de gants en forme de fuseau, dont les pointes, assorties au col de la robe, épousent le bras en des tracés souples et verdoyants. En fait, il s'agit d'un modèle copié sur une fleur aperçue dans le jardin de la Reine : une fleur-clochette
La reine- mère est satisfaite .Ses longs cheveux noirs font ressortir la blancheur de la robe. Elle ordonne aussitôt aux ouvriers de fournir au Bourdon ce qui lui revient de droit : du bon miel d'abeilles pur !
Touchée par la fidélité du Bourdon à sa Miss, la reine lui remet également un sac rempli de graines :
_Vois ses graines, fidèle Bourdon, chaque fois que tu feras halte dans la forêt, mets- en une en terre.
Le jour où elle germera, tu sauras que vous êtes enfin arrivés chez vous.
Emu, Bourdon la remercie chaleureusement et s'en va soigner sa pauvre Miss .
En peu de jours, libellule reprend des forces et se rétablit complètement. Seuls ses yeux restent ouverts sur le néant.
Chaque soir, pour l'aider à s'endormir, Eléphant chante pour elle doucement :

Je suis un éléphant d'Afrique
Qui voyage en Amérique,
À la recherche de fraîcheur,
Pour voyageurs lunatiques.

J'écoute le bruit du vent,
Me raconter mon Afrique,
Au bord des grands étangs,
Où nous rêvions d'Amérique.

Quand résonne le tam-tam,
Jusqu'au dessus des feuillages,
Girafes et hippopotames,
Sommes fiers d'être des sauvages.


Comment penser qu'un platane,
Puisse remplacer notre savane ?
Comme des graines qui repoussent,
Nous sommes les fleurs de la brousse.



Mais Libellule ne peut s'empêcher de pleurer en pensant à sa petite maison cachée là-bas, dans les roseaux, à l'endroit où sautent de joie les grenouilles si savantes des secrets du marais vert.
Libellule chante alors la chanson de l'arbre qui respire sous l'eau :
Il était une fois,
Dans une forêt pleine de joie,
Un arbre qui respirait sous l'eau.
Ses racines transparentes,
Envoyaient des bulles d'eau,
Vers les berges brûlantes
En petits verres d'eau.
Mais au-dessus de l'eau,
Les grenouilles en robe pistache,
Jouent à cache-cache
Avec les escargots.
Elles sautent dans la mare,
Où vit le nénuphar,
Se prennent pour des stars,
S'inventent des histoires.
Et l'arbre qui les entend,
Les raconte à son tour,
Aux oiseaux de passage,
Pour qu'ils les chantent toujours.


Bourdon, Eléphant et Libellule font halte pour la énième fois. Depuis quelques jours, il pleut sans arrêt.
Et n'étaient les larges éventails protecteurs de l'éléphant, Bourdon et Libellule seraient tout mouillés.
Puis l'éclaircie revient et s'installe peu à peu. Quelques jours plus tard, Bourdon remarque une belle tige sortie de terre, toute fragile, mais dressant déjà ses premières feuilles vertes.
Nouvellement sortie de terre, la graine semée par Bourdon, comme le lui avait demandé la Reine des abeilles, a enfin germé !
_Nous sommes arrivés ! Nous sommes arrivés ! Nous sommes chez nous ! Crie Bourdon en traçant de larges cercles de reconnaissance.
La forêt, elle aussi, vient de reconnaître les siens. On entend des cris, des chants, des appels qui se répondent.
Et déjà les premières fleurs du matin éclosent leurs pétales, laissant mûrir dans l'air la nouvelle toute fraîche que les abeilles ne vont pas tarder à répandre dans toute la forêt : «Libellule est de retour !
Libellule est de retour ! »



TROISIÈME ÉPISODE

Pendant qu'il confectionne la nouvelle robe de Libellule, Bourdon repense à ce que lui a dit la Reine- Mère : « l'eau miraculeuse qui redonne la vue»…Selon les plus âgés, on reconnaît la proximité de cette eau lorsqu'on découvre les seules fleurs de neige vivant dans cette région.
Mais pour réussir à découvrir cet endroit miraculeux, il fallait réaliser trois bonnes actions.
Bourdon est au courant de cette condition et l'accepte. Accomplir une bonne action c'est très peu payé pour retrouver la vue.
Bourdon, sa décision prise, en informe ses amis et chacun lui fournit une indication utile avant de le laisser entreprendre son voyage à la recherche de la précieuse eau.

PREMIER JOUR DU VOYAGE DE BOURDON

Quand Bourdon reprend la route le lendemain matin, il n'a sur lui que son matériel de couture et sa détermination à réussir sa mission.
Il n'a aucune idée de ce que les journées suivantes lui réservent mais il se sent prêt à tout.
Alors qu'il volette de fleur en fleur, il rencontre une maman-araignée toute désemparée. Elle explique à Bourdon que son inquiétude vient du fait que son petit enfant, dès la nuit tombée, a peur et refuse de dormir seul dans son lit. Et Maman- araignée ne sait que faire pour le rassurer ! Même la plus douce des berceuses est sans effet sur lui !
Bourdon réfléchit à la solution de cette première épreuve et au bout de quelques minutes de réflexion, il a enfin sa petite idée…
Il met au courant maman- araignée de son projet et lui demande alors de lui procurer apporter quelques fils d'araignée, reconnus pour être très résistants. La maman-araignée s'empresse de lui apporter toute une pelote de fils d'araignée avec l'espoir de voir son problème enfin réglé…
Patiemment, Bourdon réunit tous les fils et armé de son aiguille, il tisse une sorte de grosse ampoule qu'il accroche face à la fenêtre de la si petite araignée !
Le soir venu, à l'heure où la forêt s'endort, les gouttes d'eau provenant de la respiration des plantes viendront se ranger,telles des perles blanches, le long des fils suspendus, offrant ainsi à la petite araignée une belle ampoule toute scintillante !
De plus, Bourdon n'hésite pas à demander l'aide des frères LUCE, une famille de lucioles d'une dizaine d'enfants !
Ceux-ci promettent de venir chaque soir tourner autour de l'ampoule improvisée et de briller pour la petite araignée jusqu'à ce qu'elle s'endorme Et c'est ainsi que la nuit apaise enfin la crainte de notre petite amie !
Maman- araignée voit son problème résolu. En effet, son petit dort comme un ange avec, dans les rêves, beaucoup de lumière et de fleurs jolies.
Au courant du secret de Bourdon, elle offre à ce dernier quelques morceaux de viande séchée : « Le moment venu, tu sauras t'en servir, lui dit-elle, et merci encore. »

LE DEUXIÈME JOUR

Bourdon compte reprendre sa route après s'être reposé quelques instants à l'intérieur d'une coquille vide. Pendant son sommeil, il rêve qu'il est en train de nager à bord d'une coquille d'escargot transformée en barque. Le contact de l'eau est cependant si réel que Bourdon finit par se réveiller…
Quel spectacle s'offre à lui : des centaines de fourmis courant dans tous les sens.
_ Mais que se passe-t-il donc ? demande- t-il à l'une des fourmis.
_ L'eau de pluie a pénétré dans le sol et a fissuré les murs de nos galeries souterraines, lui répond-elle tout en faisant attention à l'oeuf qu'elle transporte.
Bourdon saisit le problème : il faut sauver le maximum d'oeufs avant l'écroulement total des galeries, les réserves alimentaires tant recueillies étant déjà malheureusement noyées mais néanmoins récupérables.
Vite, comme guidé par un génie invisible, Bourdon a déjà sa petite idée. Il demande aux fourmis de placer le plus grand nombre d'œufs possible dans son dé à coudre qu'il portera jusqu'à un nouvel abri. Une fois les oeufs délicatement posés dans le dé à coudre, Bourdon s'engage à les mener à bon port, en toute sécurité.
La corde de lin qui supporte le poids du dé lui scie les épaules mais bourdon résiste à la douleur et il lui faut plusieurs voyages pour sauver toute la colonie.
Mais lorsque les fourmis, grandes voyageuses, lui indiquent détail par détail la route à emprunter qui le mènera au bout de sa mission, Bourdon sait maintenant, de façon certaine, que les fruits d'une bonne action ne sont jamais perdus.

LE TROISIÈME JOUR

Bourdon essaye de reprendre quelques forces en se calant contre l'écorce d'un tronc d'arbre et se demande quelle épreuve l'attend au cours de cette troisième journée. La matinée s'écoule et apparemment il est bien difficile d'imaginer quelqu'un à secourir dans ce paysage si calme.
Brusquement, un grand aigle aux ailes déployées vient de se retrouver pris au piège : ses belles pattes pourtant si robustes sont prisonnières des mailles d'un filet de chasse !
Bourdon s'approche prudemment de l'aigle. Les serres puissantes l'impressionnent .Il recule un peu, effrayé, mais le regard qui le fixe semble tester son courage et Bourdon n'oublie pas sa mission : l'image de sa miss plongée dans le noir lui dicte sa conduite. Il s'empare alors de sa paire de ciseaux et tente de couper les nœuds solides du filet.
Les mailles sont décidément bien dures et les ciseaux, sous l'effort, blessent les doigts sensibles du courageux couturier. Mais le regard de l'aigle continue de le fixer. Sa prunelle d'oiseau de proie tait la souffrance endurée et la fierté qui s'en dégage est un exemple pour Bourdon.
Quand enfin la lame des ciseaux a rompu la dernière maille, le coeur de la forêt se remet à battre et l'aigle, enfin libre, se met au service de Bourdon.
_Grimpe sur mon dos, cher Bourdon, et toutes les distances de la terre s'effaceront devant la puissance de mes ailes, lui dit l'aigle.
Les morceaux de viande séchée serviront à nourrir l'aigle au cours du long voyage au pays des montagnes géantes, gardiennes de la précieuse eau.
Après un voyage qui semble durer une éternité, l'aigle et son cavalier arrivent enfin en vue des deux montagnes. Celles- ci se dressent, en effet, si puissantes. De temps en temps, on entend un bruit de vacarme énorme.
Ce sont les deux géantes se heurtent avec force puis se séparent, laissant couler à cet instant précis l'eau de la source.
L aigle, assoiffé par la viande séchée dont il s'est nourri en cours de route, s'élance, vif comme l'éclair, pour se désaltérer et en oublie presque bourdon qui tend désespérément son dé à coudre. Ce n'est qu'à la septième tentative que Bourdon réussit enfin à remplir son minuscule récipient !
La traversée du retour parait longue à Bourdon, pressé de retourner vers les siens. Mais la traversée est d'autant plus longue et difficile pour notre couturier qu'il ne lui faut perdre aucune goutte d'eau en chemin…
Bientôt l'aigle le dépose en douceur sur la terre ferme et s'en va rejoindre sa famille là-haut, au pic des montagnes, ses ailes puissantes s'étirant droites et fermes, comme une main qui salue et dit adieu à Bourdon. Pour nos deux amis, c'est bien la fin du voyage mais le début d'une amitié.

ENFIN UN JOUR NOUVEAU

La nuit est bien avancée quand les habitants du marais ont fini leur assemblée secrète. Bourdon donne les dernières instructions concernant l'organisation de l'anniversaire de la libellule, correspondant avec la fête de la pluie.
Libellule essaye de deviner en quoi la journée d'aujourd'hui semble différente des autres jours : ses amis, tout autour d'elle, sont comme affairés : elle le sent bien à la masse d'air déplacé. Ou au contraire, à l'absence de bruit qu'ils évitent en se déplaçant. Comme s'ils marchaient sur la pointe des pieds. À un moment, elle croit même sentir le passage si parfumé des bouquets de fleurs, même les grenouilles, d'habitude si bruyantes, elle ne les entend pas. Pourtant quelque chose chante dans l'air…
Car aujourd'hui c'est la fête de l'eau et Libellule croit savoir que Bourdon a enfin terminé la robe qu'elle portera ce soir. «Et dire que ce fidèle ami s'est enfermé tant de jours pour la confectionner. Elle doit être si jolie ! Malheureusement, je ne pourrai pas l'admirer. Je pourrai juste la toucher et sentir le soyeux de ses tissus, » songe Libellule avec tristesse.

APRÈS LA FÊTE DE L'EAU

La fête semble être finie à présent. Seule la fourmi, besogneuse comme à l'accoutumée, continue de s'affairer. Soudain les lampadaires baissent leur lumière tandis qu'un gâteau d'anniversaire, auréolé de bougies qui clignent des yeux, est dressé sur une table, juste en face de Libellule.
Bourdon s'avance alors vers sa Miss, lui souhaite un joyeux anniversaire tout en versant sur les paupières abaissées quelques gouttes d'eau de vue…En attente du résultat, le cœur de la forêt, encore une fois, bat à l'unisson pendant que tous les invités souhaitent alors à Libellule un joyeux anniversaire.
Libellule sent une vague d'émotion l'envahir malgré elle. Des larmes, longtemps tenues secrètes au cours de cette soirée, viennent à la surface des yeux sans vie.
Quand Bourdon les efface doucement une à une, Libellule, en un geste naturel, dresse la tête et regarde Bourdon droit dans les yeux. Et Libellule se voit dans les prunelles embuées de Bourdon !
Encore une fois, le miracle de l'amitié a lieu. Encore une fois l'eau redonne vie à la forêt.
« J'ai retrouvé la vue ! J'ai retrouvé la vue ! », crie Libellule en serrant très fort les deux mains de Bourdon. Et toute l'assistance applaudit ce précieux instant de joie retouvée! Plus tard, Bourdon racontera à sa Miss les détails de son voyage au pays des deux montagnes. Mais pour le moment, que la fête continue :

Joyeux anniversaire,
Dites-le avec des fleurs,
Dites-le avec les mots du cœur,
Joyeux anniversaire.

Joyeux anniversaire, jolie libellule et bonne fête de l'eau, belle forêt de l'amitié !

FIN


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