Vipère d'acier
de Tanaphé


C'est l'heure du réveil pour lui et il en est heureux, il va enfin pouvoir tester ses nouvelles capacités, enfin être ce qu'il a toujours rêvé d'être, c'est-à-dire le personnage puissant et terrifiant qui était jusqu'ici enfoui dans les tréfonds de son âme. Il revêt avec plaisir la tenue de cuir qui sera désormais son vêtement, coiffe ses longs cheveux noirs de jais parcourus par quelques files d'argent et contemple avec satisfaction son regard reptilien dans la glace, ce soir est le soir de la renaissance pour lui ! Lentement il ouvre la porte de sa chambre qui est aussitôt envahie par le vacarme de la musique électronique qui résonne avec force. Il avance sur le balcon pour se retrouver au-dessus de la plus grande salle de ce gigantesque complexe de loisir nocturne que la populace surnomme la « boite », sans se douter de la nature profonde de ce lieu. En bas la jeunesse s'enivre au rythme de la musique et des jeux de lumière agressifs, l'alcool coule à flot, la drogue vide les esprits aidant ceux qui veulent l'espace d'une soirée oublier la médiocrité de leur vie. C'est ça le royaume des plaisirs nocturne, un royaume où de pauvres minables peuvent se prendre pour des dieux en se travestissant et en se comportant comme des coqs de basse-cour ou des chiennes en chaleur et se libérer de la réalité à grands coups de psychotropes de toutes sortes. Sans le savoir ils et elles deviennent des proies parfaites pour les maîtres des illusions et les prédateurs du monde nocturne. Et à partir de ce soir commence pour lui sa vie en tant que prédateur, sa vie à l'un des maillons culminant de la chaîne alimentaire de ce monde dangereux.

Lentement il descend les escaliers qui le mènent vers ce fantastique terrain de chasse, où cette nuit il a l'intention de faire payer quelques dettes restées en suspens pendant sa vie humaine. Ceux qui s'en étaient pris à lui sans réaliser à qui ils avaient à faire vont enfin payer leurs crimes. Il sait qu'il n'est pas le seul prédateur ou animal supérieur à l'homme à rejoindre ce lieu, alors que la nuit revêt la région de son sombre manteau, d'ailleurs certains d'entre eux ont également des crimes envers lui à expier. Alors qu'il arrive dans la grande salle une voix hurlant son ancien nom le sort de ses pensées, il l'ignore, celui ou celle qui l'a reconnu ne l'intéresse pas. Ce n'est pas la seule personne à l'avoir reconnu ce soir, mais une simple attitude d'ignorance suffit à éconduire la plupart des gêneurs, les plus insistants prennent rapidement la fuite lorsqu'il plonge son regard ophidien dans leurs yeux. Cette nuit est sa nuit, personne, pas même de pâles fantômes de sa vie précédente, ne doit gâcher le plaisir que lui apporte sa renaissance, le plaisir d'user de ses pouvoirs enfin révélés. Il scrute la foule des fêtards à la recherche des ses premiers cobayes, tout en se demandant laquelle de ses capacités, il va éprouver en premier. Quelle personne choisir parmi ceux qui sont présents ? À quel jeu soumettre l'une ou l'autre de ses pauvres coquilles vides qui s'agitent comme des pantins en pensant s'amuser ?

Des pantins, oui c'est ce qu'ils sont et quoi de plus drôle que de manipuler une de ses femelles qui croient tenir le monde par le bout du sexe grâce à leurs atours de prostitués ? Elles recherchent à mettre la main sur le mâle dominant, celui qui semblera détenir la force, le pouvoir de l'argent ou tout simplement celui de satisfaire leur avidité sexuelle. Oui, ce soir il commencera par se jouer de ces créatures prétentieuses, il ne s'abaissera pas à leur faire du mal, mais leur fera sentir combien son pouvoir est supérieur en les attirant dans ses filets pour ensuite les abandonner, perdues et insatisfaites. Déjà il sait qui sera la première, il pose avec insistance son regard de reptile sur un corps à moitié dénudé qui s'agite de façon saccadée et disgracieuse au rythme des hurlements de la sonorisation. La jeune femme ne tarde pas à ressentir l'intensité du regard de son observateur et commet l'erreur de plonger ses yeux dans ceux du prédateur. Il la tient, elle est prisonnière de ses yeux de serpent, prisonnière de son irrésistible puissance de fascination, elle est comme la proie paralysée face au cobra sans bien le comprendre. Inexorablement elle est attirée par cet étrange inconnu et c'est sans vraiment y réfléchir qu'elle abandonne son compagnon du moment pour cet homme auquel elle ne peut résister. Elle le suit, traversant toute l'énorme piste de danse pour se rendre vers ce que tous nomment le couloir des plaisirs, ce corridor qui donne accès à d'innombrables chambres où les fêtards vont s'adonner aux plaisirs de la chaire ou des narcotiques les plus puissants. Dans le grand corridor sombre résonnent des cris et des gémissements de plaisir venant des chambres, des plaisirs auxquels on s'adonne sans pudeur, sans honte et surtout sans le moindre amour autre que celui de soi même. Ici l'égoïsme et roi, seule la recherche du plaisir personnel compte, peu importe de réduire l'autre à un objet qui s'achète, peu importe de détruire son propre corps avec les poisons les plus violents, seul le plaisir compte. Pour elle aussi et elle attend cet homme fascinant à une porte en souriant, déjà presque débarrassée de ses quelques vêtements, prête à se donner à lui sans se poser de question. Mais heureusement pour elle le jeu s'arrête là, comme elle l'avait prévu, il fait marche arrière et revient vers elle mais pour mieux la dépasser sans même un regard. Bien que se sentant humilier de se retrouver ainsi victime d'un jeu dont elle croyait être la maîtresse, elle n'a pas la force de se venger et s'écroule en pleurant de honte sans bien savoir ce qui s'est passé.

Il joue à ce jeu cruel pendant une partie de la nuit, humiliant celles qui se croient les reines de la nuit et certains de ces hommes qui ne comblent leur complexe d'infériorité qu'en dominant sexuellement d'autres hommes. Rapidement il n'est plus poussé par le désir d'affirmer sa supériorité sur ces misérables créatures mais par le même sentiment de joie que ressent un enfant en découvrant un nouveau jeu qui l'amuse. Cependant parmi ceux qui sont capables de comprendre sa véritable nature, il en est au moins un que cela irrite alors que les autres restent indifférents. L'un des hommes derrière l'un des bars situés dans la salle l'interpelle avec agressivité, s'en suit un échange dont personne ne connaîtra jamais la teneur tant leurs voix sont couvertes par le bruit issu des platines. À la vitesse de l'éclair, il saute derrière le bar et en pétrifiant son interlocuteur du regard, il lui montre une grande cage montée sur un ring situé au milieu de la salle. C'est là que les comptes se règlent ici et tout y est permis même ce que la plupart des personnes présentes auraient peine à imaginer. Le barman approuve la proposition d'un signe de la tête et c'est encadré par la sécurité et sous les cris de la foule que les deux hommes entrent dans la cage.

Sous le regard attentif des spectateurs, le barman fait tomber sa veste, révélant un torse puissant et un dos orné par un tatouage impressionnant représentant un golem de pierre. A la vue de ce corps puissant la foule, déjà excitée par la perspective de se délecter d'une violence savoureusement réelle, hurle de contentement. Lui aussi dénude son torse qui est musclé mais souple et autour duquel s'enroule l'image saisissante d'une vipère vêtue d'une cuirasse d'acier, la foule est pendant quelques instants muette de fascination devant ce tatouage qui semble vivant. Les 2 hommes s'observent puis le barman se redresse en bandant ses muscles, l'air donne l'impression de se charger d'électricité et le visage de l'homme change comme s'il entrait dans une transe profonde, comme s'il était devenu insensible à toute influence extérieure. Et c'est avec une allure impassible qu'il se jette sur cet homme, tatoué d'une vipère d'acier, de toute la puissance de son corps massif. En un éclair l'action est finie, les deux hommes se figent pendant un instant qui semble une éternité, la foule qui n'a pas très bien compris est à nouveau silencieuse dans l'attente d'elle ne sait quoi. Un geyser de sang gicle brusquement de la gorge du combattant au golem de pierre, aspergeant le visage de son adversaire qui accueille le précieux liquide en ouvrant en grand sa bouche garnie de longues canines. Les spectateurs hurlent leur approbation sans vraiment savoir si tout cela est réalité ou spectacle, dans le fond cela leur importe peu pourvu que le plaisir soit là. Dans la salle, quelques ombres lèvent leurs verres au vainqueur, poussent un hurlement inhumain ou laissent échapper un sourire complice. Ceux-là savent ce qui s'est vraiment passé et saluent à leur façon l'arrivée de ce nouveau venu au sein de leur communauté. Ils sont heureux car cette nuit ils voient leurs forces augmentées et une nouvelle étape franchie vers l'éviction de l'humanité. D'ici peu ce monde sera à nouveau aux mains des forces qui n'auraient jamais dû l'abandonner à cette race humaine qui n'a su que corrompre les cadeaux qui lui ont été faits.
Fin

Retour au sommaire