Moïse
de Tanaphé


Vendour, un petit village dans une vallée reculée, dans une époque éloignée que l'on considère aujourd'hui comme une période d'obscurantisme. Le soleil s'est couché depuis près d'une heure, avec la nuit est arrivée la neige et déjà la terre est revêtue d'un épais manteau blanc. Malgré la nuit et le froid, un jeune homme se trouve assis devant la porte du presbytère, comme si il contemplait le paysage. Il s'appelle Moïse et ne contemple rien, il est aveugle. Le bandeau qu'il porte, cache des orbites vidés de leur contenu depuis bien longtemps. En fait il scrute son environnement avec ses autres sens : l'ouïe, l'odorat et le touché ; comme il l'a toujours fait depuis son plus jeune âge. A vrai dire il lui est même difficile d'imaginer ce que c'est que de voir, cela représente pour lui un concept assez abstrait. L'idée de la vue lui est d'autant plus difficile à concevoir qu'il a le sentiment de parfaitement se débrouiller sans, même si il est conscient que certaines tâches lui sont impossibles.

La porte s'ouvre, un homme âgé, mais possédant un physique qui reflète vivacité et force, apparaît :

« Moïse, tu ne devrais pas rester ainsi dehors, il fait froid, tu risques de tomber malade. »

« Je n'ai pas froid mon père, je n'ai jamais froid et j'aime écouter les bruits de la nuit. »

« Combien de fois t'ai je dit de ne pas dire ce genre de choses ? Les gens sont superstitieux tu le sais, et tôt où tard l'inquisition finira par visiter cette vallée, à la recherche de tous ce qui peut ressembler de prés ou de loin à un sorcier….Voilà que c'est moi qui prends des risques, si l'une de mes ouailles m'entendait cela serait mauvais pour nous. Aller viens.»

Sur ces mots, qu'il prononce avec un sourire de défi aux lèvres, le père Ambroise de Brisoncourt pose la main sur l'épaule de Moïse, l'invitant à entrer. De Brisoncourt connaît fort bien la puissance de l'inquisition et la folie superstitieuse et la peur qui peuvent s'emparer des populations, mais il n'est pas homme a trembler de frayeur. Une fois il a senti un sorte de mélange de terreur et de colère sourde, s'était il y a longtemps, lors des débuts de son ministère de prêtre. Ce jour là, il avait vu sur le fleuve un panier emporté dans le courant puissant et surtout entendu les pleurs d'un enfant venant de ce panier, il avait alors plongé sans hésiter pour secourir le nourrisson. C'est à son retour sur la berge, en contemplant l'enfant, qu'il avait subi un réel choc qui lui avait arraché des larmes et un cri de colère et de peur. Le bébé était horriblement mutilé, à la place des yeux se trouvaient des orbites vides, les ongles de mains et des pieds avaient été arrachés avec un grande violence. Les oreilles avaient été coupées et la bouche mutilée de tel façon que jamais les canines ne pousseraient. Il ignorait qui avait pu être assez cruel pour se livrer à de telles exactions, ni par quel miracles l'enfant avait survécu à des sévices aussi monstrueux. Ce jour là, à ce moment précis, le courage, le calme, la raison même du père Ambroise avait été mis à très rude épreuve. Pour lui ce moment était et reste le plus horrible de son existence, cela malgré toutes les horreurs qu'il avait vu avant de renoncer au métier des armes pour embrasser la prêtrise.

En entrant dans le presbytère Moïse se dirige vers la cheminée, l'un de ses endroits préférés dans la maison. Bien que peu sensible au froid, il a toujours apprécié la proximité du feu, sa douce chaleur, son crépitement et même l'odeur du bois en train de brûler. Il connaît si bien les lieux, qu'il s'y dirige aussi bien que le ferai un personne voyante. Dans le presbytère il n'a nullement l'usage de sa canne pour l'aider à se guider, mais il ne s'en sépare pas. Cette canne lui a été offerte par le père Ambroise, qui l'a lui-même confectionnée avec l'aide du forgeron du village. Elle est constituées d'un morceau de chêne robuste,sur lequel à été fixé un pommeau métallique et dont l'autre extrémité est ferrée. En plus d'être un outil plus qu'utile dans sa vie de tous les jours cette canne est, pour lui, un lien supplémentaire avec l'homme à qui il doit tout, celui qui l'a élevé comme son propre fils, le père Ambroise de Brisoncourt. Celui-ci lui a enseigné tout ce qui lui était possible d'enseigner, faisant même parfois appel à des personnes du village pour l'aider dans ce travail d'éducation des plus difficiles. Plus que de la reconnaissance Moïse éprouve pour le père Ambroise la même affection que celle qu'un fils aurait pour son père. C'est également ce sentiment qui lui a permis de dépasser son handicap, obtenant des résultats si spectaculaires que de Brisoncourt lui a conseillé de ne pas faire étalage de l'étendu des ses talents en public. Ce serai d'autant plus problématique que la chevelure rousse de Moïse suscite déjà une certaine méfiance chez les plus superstitieux. Le prêtre l'a bien mis en garde contre la superstition et la façon dont certains l'exploitent, lui faisant profiter des expériences vécues lorsqu'il était un chevalier errant, cherchant désespérément à réhabiliter le nom de sa famille après les méfaits de l'un des siens.

Soudain le silence de la nuit est déchiré par les hurlements des loups, à la suite desquels un silence pesant tombe sur toutes les maisons du village. Chacun retient son souffle, la peur du loup surgie dans les cœurs. Les deux occupants du presbytère sont eux aussi silencieux, mais ils sont calmes et tendent l'oreille pour tenter de savoir où peuvent se trouver les animaux. Moïse et de Brisoncourt se tiennent prêts à voler au secours d'une potentielle victime au moindre cri. Un autre habitant du village est également beaucoup plus calme que ses concitoyens. Charles le marchand en vue d'autre lors de ses longs voyages. Il imagine avec un sourire amusé la peur envahir les maisons, bien que les portes soient verrouillées à double tour. Puis le sourire fait place à grimace de dégoût en réalisant qu'en dehors de lui, seul un vieux prêtre et un jeune aveugle ne tremblent pas de peur aux seuls hurlements de la meute. Le pire est sans doute que ces deux là n'hésiteront pas à mettre leur vie en danger, si il leur paraît nécessaire de voler au secour de quelqu'un d'assez bête pour être resté dehors. Dans ce cas le marchand se verrait forcer d'intervenir aussi, bien que détestant prendre des risques, il à une dette envers de Brisoncourt à qui il doit une vie. Le marchand sait que le prêtre ne jouera par sur cela, mais il a horreur de se sentir en position de débiteur. Bien qu'assez téméraires les loups n'entreront pas dans le village cette nuit et ne s'approcheront pas de l'église fortifiée, que leur instinct leur dit d'éviter. Et la nuit finit par s'écoulée lentement, tranquillement, tandis que la neige continue à tomber sur le village endormi.

Le lendemain matin un groupe d'homme se présente au presbytère pour venir demander conseil au prêtre et au jeune aveugle. Ils connaissent plus ou moins le passé d'homme de guerre de leur curé et tous ont du respect pour cet homme à qui il est commun de venir demander conseil. Ils attendent également un conseil de Moïse, ils espèrent que son acuité auditive lui à permis de localiser précisément d'où venait les hurlements des loups. Après avoir écouté les propos rassurants du vieil homme et les informations de son protégé, ils se rendent au sud du village, mais ils ne parviennent pas à déceler les traces des animaux, effacées depuis de nombreuses heures par la neige. Après cette petite expédition, plutôt destinée à rassurer l'ensemble des villageois, chacun reprend ses activités habituelles et le village s'anime, même si il vit un peu au ralenti en cette saison..

A quelques lieues de là, un groupe de cinq d'hommes lourdement armés et en train de faire mentir la réputation d'inaccessibilité de cette région du pays. Cinq hommes à la mine patibulaire marchant avec difficulté et mauvaise humeur au milieu de la forêt, dans le froid. Ils sont fatigués et durement éprouvés par les conditions climatiques.

« La peste t'emporte Tristan, avec tes idées stupides on va tous crever de froid au milieu de nul part. »

Un autre ajoute :

« Ouais on va finir par rejoindre cette vieille crapule d'Ignace en enfer, enfin là au moins on aura chaud ! »

Le dénommer Tristan, menant la troupe, se retourne en jetant un regard méprisant à ses compagnons.

« On n'en serait pas là si certains imbéciles ne s'étaient pas mis en tête de violer les paysannes du fief de baron. Sans ces idiots nous serions encore bien au chaud à nous saouler comme des bourriques et à nous remplir la panse. Au lieu de ça, ne nous trouvons dans le froid condamnés à fuir pour échapper au gibet. »

L'homme le plus imposant de la troupe se redresse en rendant son regard méprisant à Tristan.

« Ferme ta gueule ! T'es pas mieux que nous, toi aussi t'es un mercenaire, et c'est notre vie faire la guerre et vivre sur ses couards de paysans en temps de paix. On y peut rien si cet imbécile de baron ne sait pas s'amuser, et ses petites catins ne demandaient que ça. Alors ferme ta gueule ! Sinon c'est moi que te la fait fermer. C'est qui, qui nous a entraîné ici en nous disant que personne ne nous poursuivrait ? C'est toi grande gueule. Oh oui ça personne ne viendra ici, parce qu'y a rien ici! »

Le géant s'approche menaçant, mais il n'a pas le temps de sortir l'une de ses armes, d'un geste violent est précis Tristan lui lance sa hache en pleine tête. Les trois autres hommes restent muets de stupeurs. Tristan va tranquillement récupérer sa hache et se tourne vers eux.

« En voilà un qui en plus de penser avec ce qui l'a entre ses jambes parle trop ! Il y en à d'autres qui veulent partir chez le diable tout de suite ! ? »

Il attend un instant, toisant les trois hommes qui demeurent silencieux

« Bien, reprenons la marche avant de crever de froid. »

Après avoir pillé le cadavre de leur compagnon, les quatre hommes repartent péniblement. A peine une heure plus tard ils arrivent en vue d'une ferme isolée, qu'ils se mettent à observer en restant en lisière des bois.

Tristan prend la parole :

« Cette ferme, si vous suivez mes ordres, et notre chance de survivre à cette hiver, notre chance de le passer au chaud en ayant de quoi manger. Urbain fait le tour et observe bien, repère les portes, les fenêtres et trouve où sont les chiens, si il y en a en plus de celui qui est près de la porte. »

Urbain s'éloigne en silence du groupe, marchant à pas de loup et restant sous le couvert de la forêt il s'efforce de contourner la ferme tout en l'observant avec attention. La ferme lui apparaît comme étant de faible moyenne, il n'y certainement guère plus d'une famille qui y vit. Ça situation isolée devrait permettre au groupe de s'en emparer et de résider là un certain temps sans être inquiété. Il reste à espérer que les paysans ont fait une récolte suffisamment importante pour tenir tout l'hiver. Il reste aussi à espérer que Tristan ait un bon plan et que les deux autres ne se montrent pas trop stupides, pour que tout se passe bien. Au bout d'une bonne dizaine de minutes d'observation attentive Urbain rejoint ses compagnons pour leur faire part de ce qu'il a pu voir.

« D'après ce que j'ai vu et entendu il y a juste une petite famille là dedans, les parents, deux vieux et quelques morveux. »

Pendant quelques longues minutes, Tristan reste songeur, alors que les autres l'observent attendant de lui qu'il trouve la solution la plus simple pour prendre la ferme avec un minimum de risques.

« Bien, je vais me présenter à la porte en demandant à manger, ils ne se méfieront pas trop d'un homme seul et fatigué. Pendant ce temps vous vous emparez de la ferme en passant par derrière, ne faite pas de quartier, personne ne doit s'échapper, on ne doit pas savoir que nous sommes là. Je vous laisse un peu de temps pour passer derrière, puis j'y vais, tâchez de pas faire n'importe quoi pour changer. »

Après avoir échangé un regard, les trois hommes partent le plus discrètement possible prendre position derrière la ferme. Quelques instants plus tard, Tristan marche vers la ferme en feignant d'être plus fatigué qu'il ne l'est vraiment. Il est rapidement repérer par le chien qui se met à aboyer. Dans la ferme Jeanne, la grand-mère, jette un regard inquisiteur au dehors avant de prendre peur en voyant l'homme en armes.

« Théodore, Geoffroy venez vite ! Mathilde, Marc, Thérèse cacher vous ! »

Quelques secondes après son fils et son mari sont à la porte armés de solides gourdins près à en découdre avec l'étranger. C'est alors que des coups sont frappés à la porte et que la voix du mercenaire se fait en entendre.

« Par pitié ouvrez-moi ! Cela fait des jours que je marche dans la neige, sans manger ni dormir, je vous en supplie ne me laisser pas mourir ! »

Apitoyé par la supplique de l'inconnu, Théodore, le vieil homme entrouvre la porte, tandis que son fils reste un peu en retrait prêt à bondir sur l'étranger. Pendant ce temps là, les sbires de Tristan entrent par l'arrière dans la maison, pour tomber presque immédiatement face à face avec Thérèse, la belle fille de Jeanne, et ses enfants. Un vigoureux coup de poing la terrasse, pendant qu'une épée vient transpercer son fils, le tuant sur le coup, la petite Mathilde à juste le temps de partir en hurlant. Entendant les cris de la petite fille, Théodore, Geoffroy et la vieille femme se retournent surpris, c'est plus qu'il n'en faut à Tristan pour brandir sa hache et la lancer vers Geoffroy, qui la reçoit dans le dos. Lorsque Théodore se retourne pour attaquer Tristan, celui-ci se jette de tout son poids contre le vieil homme qui s'écroule au sol le souffle coupé. En un instant Tristan bondit vers Geoffroy qui est à terre, incapable de bouger, ne pouvant que gémir. Le mercenaire récupère son arme pour la plonger dans le corps du vieillard, qui tentait péniblement de se relever. Pendant ce temps Urbain a rattrapé la petite Mathilde et les deux autres hommes se sont rués à la poursuite de Jeanne qui quitte la ferme en criant. Sa course est de courte durée, les deux mercenaires la rejoigne rapidement pour la plaquer au sol, puis la rouer de coups avant de la traîner dans la ferme. Lorsque les deux hommes pénètrent à nouveau dans la ferme Geoffroy vient d'être achevé par son agresseur qui déjà aboie de nouveaux ordres.

« J'ai dit pas de quartier, tuez-les tous ! »

L'un des deux hommes lui répond avec peu d'assurance mais avec un sourire vicieux.

« On pourrait pas enfermer les femmes quelque part ? On va rester là longtemps, on aura besoin de compagnie. La vieille est encore pas mal et la gamine doit être encore plus tendre que sa mère. »

Un lueur de mépris traverse d'abord le regard de Tristan, pour être rapidement remplacé par un lueur machiavélique

« D'accord, mais la première que nous pose des problèmes aura à faire à moi, tout comme le premier d'entre vous qui se montrera négligent des avis de notre sécurité. D'ailleurs il faudrait qu'il y en ai un qui s'occupe de ce maudit chien.»

A quelques distance de là, à Vendour, Ambroise de Brisoncourt vient de finir d'atteler son cheval à un son chariot.

« Moïse, je vais à la ferme du menhir, tu m'accompagne ? »

« J'arrive mon père. »

Avec une aisance qui semble démentir son terrible handicap, le jeune homme se dirige vers le chariot et monte dedans. Puis tranquillement le prêtre et son protégé prennent la route pour se rendre à la ferme du menhir, où se trouve la vieille Jeanne et sa famille. De Brisoncourt avait promis de visiter régulièrement en raison de leur situation d'isolement. La journée est plutôt ensoleillée et peu froide malgré la neige, cela et la perspective d'un chaleureux accueil à la ferme du menhir réjouit le cœur des deux hommes. Mais ils sont loin de s'imaginer quelle tragédie se déroule là bas au même moment. Les quatre mercenaires sont eux aussi bien loin de se douter que le destin amènent vers eux deux êtres peu communs et surtout qui ne sont pas aussi sans défense qu'ils peuvent le paraître.

C'est après plusieurs dizaines de minutes de chariot que de Brisoncourt et Moïse arrivent en vue de la ferme du menhir. Aussitôt le jeune aveugle ne peut s'empêcher de ressentir un certain malaise, comme si les choses n'étaient pas comme d'habitude. L'atmosphère lui semble lourde, une odeur étrange flotte dans l'air et surtout il n'entend pas le chien de la famille, dont les aboiements auraient déjà dû se faire entendre. Percevant le malaise de son fils adoptif, le père Ambroise scrute les alentours en continuant à faire cheminer le chariot vers la ferme. En effet il y a quelques chose d'anormal, son instinct de guerrier lui hurle de se méfier. Il s'assure que son bâton de marche est à ses côtés et que le poignard qu'il dissimule sous sa soutane est bien présent. Au début de sa prêtrise, dissimuler ce type d'objet sous son habit de serviteur de Dieu lui donnait l'impression de blasphémer. Mais bien vite il du se rendre à l'évidence, celui qui lui avait conseillé de toujours rester armé et de ne pas oublier ses compétences en maniement des armes avait raison, car dans cette ère de violence même les ecclésiastiques ne sont pas épargnés. De façon imperceptible le chevalier Ambroise de Brisoncourt et ses automatismes de soldat refont surface, supplantant le père de Brisoncourt et ses discours sur l'amour de Dieu. Il chuchote :

« Moïse je serai plus tranquille si tu allais te cacher dans la forêt jusqu'à ce que je t'appelle. Il n'y a peut être rien, mais j'ai appris à être méfiant lorsque tu semble toi-même méfiant. »

« Je crois que nous devons être en vue de la ferme, dans ce cas il est peut être un peu tard pour me cacher. Je saurai me débrouiller en cas de problème, j'ai eu un bon professeur. »

« Puisse le Seigneur t'entendre et avoir pitié de nous si une menace plane sur nos têtes. »

Le chariot arrive prés de la ferme, les deux hommes en descendent avec entrain, feignant l'insouciance.

« Oh la Geoffroy, c'est le père Ambroise ! »

S'exclame de Brisoncourt en frappant à la porte, tandis que son autre main étreint avec force son bâton de marche, qui est aussi une arme redoutable entre ses mains. Alors que le père Ambroise et Moïse s'approchent de la ferme, à l'intérieur les mercenaires se préparent à assaillir les deux visiteurs. Après que le prêtre ait frappé à la porte l'un des quatre hommes ouvre violemment celle-ci et se précipite, épée en avant, vers l'ecclésiastique. D'un mouvement, à la fois précis et puissant, l'ancien chevalier désarme son adversaire, avec son bâton, avant de lui porter, avec cette même arme, un dévastateur coup à la gorge. Les voies respiratoires gravement endommagées l'homme s'écroule en suffoquant, pendant que de Brisoncourt se glisse à l'intérieur en détaillant la pièce d'un coup d'œil circulaire. A peine entré, le curé réussit à esquiver une attaque terrible de Tristan et à faire chuter celui-ci, malheureusement dans l'assaut il est désarmé et doit se précipiter sur son couteau. L'ex chevalier n'a pas encore sorti cette arme que déjà un nouvel assaillant arrive sur lui dans un angle qui lui est peu favorable. De Brisoncourt n'a pas le temps d'esquiver le coup et son adversaire réussit à lui passer son épée à travers le corps. Ignorant la douleur le père Ambroise enlace son adversaire pour mieux lui porter un coup de poignard meurtrier, les deux hommes s'effondrent à terre. Pendant ce temps là Moïse est entré dans la pièce, tendant l'oreille et explorant son environnement avec son bâton, convaincue qu'il lui est possible de prêter main forte à son père adoptif. Sur sa droite il entend un homme maudire le prêtre et le sent se rapprocher. Cette voix hostile ne peut être que celle de l'un des agresseurs, il faut trouver sa provenance et frapper. Il s'agit de Tristan qui, venant de récupérer sa hache s'apprête à se jeter sur le curée. Hélas pour lui, il est fauché par un terrible coup du pommeau métallique de la canne de l'aveugle, son crâne ne résiste pas à la violence du coup il s'écroule mort. Moïse sent derrière lui une présence, des mouvements et entend un cri menaçant, à nouveau il fait décrire un large mouvement circulaire à son bâton pour atteindre l'origine de ses cris. L'agresseur, Urbain, qui s'apprêtait à abattre son fléau d'arme sur le jeune aveugle reçoit le coup dans son coude gauche qui cède dans un craquement sinistre suivit par le bruit de l'arme tombant à terre. Urbain recule en gémissant, le voilà le dos au mur, il sort son poignard résolu à faire payer sa blessure au jeune aveugle. Moïse écoute de toutes ses oreilles, repérant son adversaire à sa respiration devenue haletante. Le jeune aveugle s'assure également de son environnement à l'aide de son bâton pour pouvoir se situer dans cet endroit qu'il connaît peu. Pendant un instant, qui semble durer une éternité pour les deux hommes, ils restent figés s'observant mutuellement, jaugeant la situation. De son côté Urbain a tiré la leçon de la blessure qu'il vient de subir et de la mort de ses compagnons. Il est bien décidé à ne pas sous estimer le jeune aveugle et à ne lui laisser aucune chance. Quant à Moïse c'est son premier véritable combat contre un homme, mais il n'a pas le temps de prendre peur, ni de réaliser qu'il vient de prendre une vie. D'après ce qu'il a perçu le père Ambroise et peut être gravement blessé, aussi chaque seconde compte, il lui faut neutraliser son adversaire au plus vite. Tout un coup et avec un rare violence c'est l'assaut, Urbain se jette en hurlant sur Moïse, qui lui reste silencieux pour mieux percevoir son ennemi. Moïse frappe d'estoc, du bout de son bâton, dans la direction du cris. Urbain est atteint en pleine poitrine ce qui le stoppe net dans son élan, lui coupe le souffle et lui fait lâcher son arme. Ne voulant pas laisser de répit à son ennemi le jeune non voyant se jette sur lui, les deux hommes roulent au sol. Moïse utilise tout son corps pour rouer Urbain de coups, cherchant à viser le moindre point sensible du corps de son ennemi. Urbain, handicapé par sa blessure, est rapidement débordé par la violence du jeune homme, il ne parvient pas à se défendre et ne peut empêcher celui ci de lui porter un étranglement fatal.

Moïse et là sur le mercenaire sans vie, son corps et secouer par des tremblements. Il aimerait pouvoir pleurer pour se vider de sa nervosité, mais depuis les mutilations qu'il a subi cela lui totalement impossible. Dés qu'il a réussit à se maîtriser, il cherche le père Ambroise qu'il localise en l'entendant se dégager avec difficulté du corps de l'homme qu'il a terrassé.

« Mon père ? Comment allez-vous ? Vous êtes blessé ? »

« Je crains que… ce gredin ne m'ait… embroché avec sa rapière. J'ai mal… Moïse j'ai mal.. C'est une vilaine blessure, je ne sais pas si j'y survivrais. »

Le jeune homme parvient à rejoindre le prêtre, celui-ci lui passe la main dans sa chevelure rousse.

« Mon fils … que Dieu veille sur toi, mon fils bien aimé. »

A peine ces mots prononcés le père Ambroise de Brisoncourt s'éteint, laissant son fils adoptif en proie à un chagrin terrible, qu'il ne peut s'empêcher d'exprimer par un horrible cri de désespoir et de peine.

Près d'une heure plus tard c'est un triste équipage qui entre à Vendour, à bord du chariot du père de Brisoncourt. Le chariot est conduit par Thérèse, à côté d'elle sa belle-mère avec la petite Mathilde sur les genoux. A l'arrière Moïse et les cadavres du prêtre, de Théodore, Geoffroy et du petit Marc. Les quatre survivants sont muets et abattus, en état de choc. Les gens du village surpris et apeurés par ce spectacle tardent à réagir et c'est Charles, le marchand, qui se porte le premier à la rencontre de l'attelage. Devant la situation le marchand garde son sang froid, son sens de l'organisation l'emportant sur la peine et la colère. Charles ne tarde pas à aboyer des ordres pour sortir les villageois de leur torpeur et bientôt c'est toute la communauté qui s'affaire autour des survivants et des morts. Les gens de Vendour sont de rudes campagnards parfois un peu bourrus, mais ils ont un véritable sens de la solidarité. Vivants comme morts sont traités avec soin et affection par leurs concitoyens. Cela d'autant plus que de Brisoncourt était extrêmement apprécié de ses paroissiens.
La nuit qui suit paraît horrible à Moïse, il ne cesse de penser à la perte horrible qu'il vient de subir. Ce jour il a perdu un homme qui était à la fois son père, son ami et son maître, ça vie ne sera plus jamais la même. Le matin, au réveil, malgré la peine et la fatigue, il se lève avec une détermination qui supplante son envie de se lamenter. Dès ce jour c'est décidé, il fera tout pour se montrer digne de celui qui l'a élevé, afin de lui rendre un hommage quotidien. Une fois un solide petit déjeuné pris, il va immédiatement proposer ses services au marchand, qui organise une expédition à la ferme du menhir. Face à la proposition du jeune homme Charles reste un instant muet, mais quelque chose dans la voix de Moïse lui dit que refuser de cette offre serait pire pour l'aveugle que sa présence sur les lieux de la tragédie. Ainsi tôt le matin quelques villageois menés par Charles et Moïse part vers la ferme du menhir. Arrivés sur place ils se débarrassent promptement des cadavres des mercenaires et s'efforcent de gommer toute trace de l'affrontement. Curieusement pendant ce temps passé à la ferme Moïse ne ressent rien de particulier, il ne pense pas, il agit avec une efficacité qui ferait presque douter de la réalité de son handicap. Le seul moment qu'il s'accorde pour une forme de recueillement et la récupération du poignard du père Ambroise, qui désormais ne le quittera plus.

Les jours qui suivent passent très vite pour le jeune homme, qui s'affaire autant qu'il le peut pour ne pas se laisser submerger par le chagrin. Pour lui, comme pour la famille de la ferme du menhir, le marchand est d'un grand secours, grâce à sens de l'initiative et de l'organisation. Rapidement un nouveau prêtre est dépêché à Vendour, où il débute son ministère dans le village par l'enterrement des victimes. Malgré l'isolement du village et le fait que le service funèbre suive de prés les décès, il y a une affluence comme on en a rarement connu pour des funérailles. Ambroise de Brisoncourt était un personnage plutôt apprécié de ceux qui ont eu l'occasion de le côtoyer. Si peu de puissants sont présents, il y a par contre beaucoup de personnages modestes qui n'ont pas hésité à faire le chemin jusqu'au village. C'est néanmoins à cette occasion que Moïse fait la connaissance de père supérieur Gaston de Freslin, qui lui est présenté après le service funèbre, par Charles le marchand.

« Mon père permettez-moi de vous présenter le fils adoptif du père Ambroise, Moïse. Moïse en face de toi se trouve Gaston de Freslin, supérieur du monastère saint Germain et ami de longue date du père de Brisoncourt. »

De Freslin est un homme dans la force de l'âge qui est bien loin de la figure typique du supérieur de monastère. Il est grand et plutôt mince, mais tous ces gestes laissent deviner qu'il possède une grande force physique et une grande dextérité. Il est chauve et la sévérité de son visage et renforcé par un regard emprunt d'autorité. En fait sa figure évoque, à l'instar de feu de Brisoncourt, plus celle d'un noble rompu au métier des armes que celle d'un ecclésiastique. Tout cela Moïse le ressent à la proximité de cet homme et ça lui est confirmé lorsque celui-ci prend la parole, de la voix d'un homme d'autorité.

« Bonjour jeune homme. Ambroise est moi-même étions des amis de longue date, et cela fait longtemps qu'il m'avait demandé en cas de malheur de prendre soin du fils qui faisait sa fierté. Désormais je m'efforcerais d'être un père pour toi, même si je ne pourrais jamais remplacer totalement celui qui t'a élevé. Demain matin tu partiras avec moi au monastère saint Germain, qui sera désormais ta maison, comme l'aurait souhaité Ambroise. Là bas, tu nous feras profiter de tes talents et nous t'aiderons à en cultiver d'autres. Le frère Anthelme viendra t'aider à faire tes bagages ce soir. »

D'abord ému par tant d'égards et par la perspective de tourner définitivement une page de sa vie en quittant Vendour, Moïse reste muet.

« Je ne sais quoi dire. J'espère que je serais à la hauteur de la fierté de mon père aux yeux de votre congrégation.»

Le lendemain matin c'est avec un pincement au cœur que Moïse quitte Vendour, en compagnie du petit groupe de moines. Une période heureuse de sa vie vient de définitivement prendre fin de façon tragique. Que lui resserve l'avenir ?
Fin

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