La nuit de Noël
de Sylvie Lesas

L'hiver ne faillit pas à la tradition. La température avoisinait les - 7°. En ce 23 décembre 2000, Paris ressemblait à un véritable paysage de Noël. Depuis le matin, la neige ne cessait de tomber. Les toits des immeubles disparaissaient sous un épais manteau blanc. Les rares passants emmitouflés s'affaissaient aux préparatifs du réveillon du 24 décembre, le dernier de ce siècle. Les vitrines des commerçants rivalisaient de beauté. Petits et grands s'y attardaient, émerveillés devant ces décors scintillants.

À l'intérieur des magasins, le spectacle était encore plus somptueux. Aux Galeries Lafayette, un gigantesque sapin de Noël vêtu de blanc se dressait au milieu de l'allée centrale. Au pied de l'arbre, un père Noël accueillait les demandes des enfants, mais aussi des parents. Tous les commerçants souhaitaient que ce dernier Noël du deuxième millénaire soit inoubliable. Quant aux rues, elles reluisaient de lumière.

Malheureusement, tous n'allaient pas en profiter. Sous les ponts de la Seine, un couple d'une trentaine d'années se blottissait l'un contre l'autre dans leur abri de fortune qui leur servait de demeure. Malgré les structures d'accueil existantes, les jeunes gens préféraient garder leur liberté. En fait, ils ne voulaient pas montrer leur déchéance. La descente en enfer avait été si rapide. Six mois auparavant, Aimé travaillait comme manutentionnaire dans une entreprise d'électricité. La boîte mit la clé sous la porte du jour au lendemain. Le jeune homme se retrouva alors sans emploi.

Sa femme Esperanza n'avait, elle non plus, pas eu plus de chances. Vendeuse à mi-temps dans une boutique de bijoux fantaisies, son contrat était arrivé à terme. Depuis, elle n'eut aucun autre emploi. Avec quelques indemnités, leur quotidien changea rapidement. Les rares amis qu'ils avaient peu se faire s'éloignèrent plus vite qu'ils n'étaient apparus. Leurs familles respectives leur tournèrent le dos.

Bientôt, l'espoir de retrouver un travail s'éloigna pour laisser la place au désespoir. Cependant, en dépit de tous leurs malheurs, leur amour resta intact. Et puis, un jour, ne pouvant plus payer leur loyer, ils furent à la rue.

Le RMI en poche, le jeune couple vivait ça et là où ils le pouvaient. Le plus souvent, ils se fabriquaient une "maison" avec des cartons. La nuit, malgré l'insistance du SAMU social venu les chercher pour les emmener dans un foyer, Aimé et Esperanza préféraient rester dehors. "Honteux" car sales, déçus par la société, ils aimaient mieux vivre tous les deux à l'écart des autres. Leur seule force demeurait à jamais leur amour qui se renforçait au fur et à mesure du temps. Personne ne les séparerait…

En cette nuit du 23 décembre, le couple avait réussi, avec une tente abîmée et des vieilles couvertures trouvées au fond d'une poubelle, à se construire un petit "nid" pour s'y abriter. Mais c'était sans compter sur ce froid intense qui persistait. Les températures chutaient de jour en jour. Depuis trois jours, la neige tombait. Même les routes dégagées, les automobilistes se risquaient très peu à sortir.

Sous ce pont, Aimé et Esperanza vivaient donc séparés du monde. Les promeneurs avaient déserté les quais de la Seine. Tout le monde était bien au chaud chez lui ou dans un magasin. Mais qui se souciait de pauvres malheureux, seuls la plupart du temps ayant pour unique compagnie un ou une amie ou bien encore un animal pour les aimer.

Un regard méprisant était tout ce qu'ils recevaient comme réponse. Pourquoi ne travaillent-ils pas ceux-là ? Quels fainéants ? semblaient dire les passants alors que du jour au lendemain, leur quotidien peut aussi basculer dans l'oubli et la souffrance. À l'aube de ce troisième millénaire, la misère existe. Elle est bien réelle même si on veut l'ignorer. Ce regard des autres ne touchait plus depuis longtemps Aimé et Esperanza. Amers, ils ne demandaient qu'une chose, qu'on les laisse tranquilles. Qu'importe ce que tous pouvait penser ! Une chose compte, rester ensemble.

Onze heures du soir venaient de sonner à Notre Dame de Paris. Les rues étaient désertes. Le jeune couple se réchauffait comme il le pouvait l'un contre l'autre. Tous deux étaient tranquilles sous ce pont. Les autres SDF choisissaient en général un coin un peu plus loin pour dormir. Cette nuit-là était très paisible. Cependant, Aimé dormait d'un sommeil agité. Les cauchemars peuplaient de plus en plus ses nuits. Les pires pensées lui traversèrent l'esprit. Cette fois ci, il rêvait que sa femme s'éloignait lui disant en souriant "Au revoir, mon amour".

Le jeune homme se réveilla en sursaut. Il appela Esperanza en la secouant un peu. Pour toute réponse, il n'eut que ce silence si pesant. Aimé avait l'impression d'étouffer. Sa compagne ne répondait pas. Il avait alors l'impression qu'il était entrain de faire un cauchemar. Ce n'était pas possible. Désespéré, il ne pouvait pas y croire. "Non, non" répétait-il encore et encore. Le corps d'Esperanza était très froid.

Affolé, Aimé se précipita dans la cabine téléphonique la plus proche pour appeler des secours. Puis, il retourna auprès de son épouse endormie. Le SAMU arriva, mais trop tard. Esperanza était partie pour un monde meilleur. Les hommes des urgences eurent des difficultés à le détacher de sa compagne. Le jeune homme ne comprenait rien aux événements qui se déroulaient sous ses yeux. "Pas Esperanza, pas Esperanza", murmurait-il inlassablement.

Alors que le SAMU emportait le corps de sa femme, il se recroquevilla sur lui-même et ne bougea pas malgré ces hommes qui essayaient tant bien que mal à le persuader de s'abriter dans un foyer. Las devant ce refus, ils partirent et le laissèrent à sa peine. Personne ne pouvait aller contre quelqu'un qui refusait de l'aide. N'est-ce pas ce qu'on leur a appris !
Cette nuit, Esperanza était la dixième victime morte à cause du froid, parce qu'un jour on lui a enlevé sa dignité. Aimé pleurait de toute son âme en serrait contre lui l'"oreiller" de son amour. Épuisé, il finit par s'endormir. Le jeune homme espérait que Dieu le rappellerait à lui comme sa compagne. Mais, ce ne fut pas pour cette fois ci. Le destin en avait décidé autrement. Pour tout souvenir, il ne lui restait plus que quelques photos jaunies avec le temps.

En ce matin du 24 décembre, Aimé regarda autour de lui, en souhaitant que tout ceci ne soit qu'une illusion. Esperanza allait revenir. Elle ne pouvait pas partir. Mais la jeune femme s'en était allée dans l'au-delà. Elle était désormais à une meilleure place que lui. Ce fut sa seule consolation. Les yeux rougis de chagrin, Aimé se remit sous ses couvertures.

Ce matin-là, la température avait encore baissé. Le thermomètre affichait les - 12°. Les heures passèrent. La nuit de Noël approchait à grands pas. Sept heures du soir retentissaient.

Au même moment, dans un appartement chic du boulevard St Germain, une petite fille blonde, âgée de huit ans qui se prénommait Katia regardait émerveillée le sapin qui se dressait au milieu du salon. La veille de Noël était ce qu'elle préférait. Elle attendait impatiemment le retour de son père Charles veuf depuis deux ans. Ce dernier aimait de tout son cœur sa petite fille. Elle était ce qui lui était le plus cher au monde depuis la disparition de son épouse bien-aimée. Agé de 35 ans, il travaillait comme directeur d'approvisionnement chez Gibert Jeune, un lieu qui faisait office de librairie, papeterie, rayons scolaires et universitaires ; endroit bien connu de tous.

Aux bruits des clefs dans la serrure, Katia se précipita vers la porte, l'ouvrit et embrassa son père : "dis-moi, Papa, tu n'as pas oublié."
Charles esquissa un sourire :
"Ne crains rien. As-tu ton manteau ?"
"Regarde, je suis prête".
La petite fille emmena rapidement son papa au-dehors. On ne sait jamais, il peut changer d'avis se disait-elle. Il lui avait promis, en effet de l'emmener lui acheter la poupée qu'elle avait vue, il y a deux jours. C'était une tradition familiale d'attendre le dernier jour pour les cadeaux. Vêtue d'une cape noire, elle s'éloigna en compagnie de son père. La voiture de celui-ci se trouvait un peu plus loin vers les quais de la Seine. Au moment de monter, l'attention de Katia fut attirée par une forme humaine sous les ponts.
"Papa, qu'est-ce que c'est, là-bas, on dirait un monsieur"
Charles regarda dans la direction que lui montrait sa fille. Son regard s'assombrit.
"C'est un malheureux, qui n'a pas de famille, ni toit pour dormir"
Katia réfléchit rapidement et se retourna vers son père
"Allons le voir, les cadeaux peuvent attendre. On peut peut-être faire quelque chose. Le jeune homme acquiesça. La pauvreté lui faisait peur, mais devant le regard de sa fille, il s'inclina. Après tout, s'il pouvait faire quelque chose ! Charles avait un cœur d'or, mais ne savait pas comment faire pour que toute cette misère s'arrête enfin.

Ils s'approchèrent vers le "monsieur". C'était Aimé. Katia fit quelques pas vers lui et se baissa à sa hauteur pour lui parler.
"Monsieur, venez avec nous. C'est Noël, vous ne pouvez pas rester tout seul". La petite fille avait hérité de la générosité de Charles.
Aimé émergea lentement de son sommeil et pensa qu'il était entrain de rêver. Le visage de son Esperanza venait de lui apparaître.
"Esperanza, c'est toi, tu es revenu", demanda-t-il
Katia ressemblait en effet étrangement à Esperanza enfant.
"Je m'appelle Katherina, ou Katia si vous préférez".

Aimé finit par se réveiller et regarda cette petite fille qui était venue vers lui.
Charles qui était resté un peu à l'écart s'y assoit à côté de lui.
"Venez avec nous". Comme dans un rêve, Aimé se leva et s'éloigna en compagnie du jeune homme et de sa fille. Il ne pouvait y croire. Son Esperanza lui était revenue. Cette nuit-là, pour Aimé, la vie recommençait. Il regarda le magnifique sapin qui scintillait de toute pièce. Le paradis existait donc. Charles qui avait quelques relations fit en sorte que ce Noël ne fût pas le dernier que ce jeune manutentionnaire passa à l'intérieur. Les miracles existaient donc. Il suffit d'y mettre un peu du sien.
Fin

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