L'amitié
de Sylvain Suzanne



J'étais dans le train qui me ramenait de Genève, assis en première classe en face d'un monsieur assez âgé. Je lisais un livre de Maupassant et l'octogénaire m'interrompit de la manière la plus polie qu'il soit.
- Excusez moi jeune homme, mais je vois que vous lisez Maupassant, vous aimez beaucoup cet auteur ?
- Oui, énormément. Il arrive à décrire la nature humaine telle qu'elle est, mauvaise et sournoise.
- Alors, laissez moi vous conter une histoire qui m'est arrivé et qui pourrait sembler être l'une de ses nouvelles.


« A l'époque, j'habitais Morges et j'avais deux amis qui habitaient Lausanne. Ils étaient toujours ensembles, quoi qu'ils fassent. Vous en connaissiez un, vous connaissiez l'autre forcément. Ils s'appelaient Arthur et Bernard. Dès que l'un allait mal l'autre savait toujours quoi faire pour lui remonter le moral, tous les soirs ils étaient soit chez l'un, soit chez l'autre pour boire leur bouteille de vin. Rouge, blanc, rosé, grand millésime ou piquette, qu'importe pourvu que l'autre soit là. Leur seul malheur est qu'ils ne trouvaient pas de femmes à marier. Tous deux étaient aussi timide et avaient du mal avec la gente féminine.

Et depuis que je fus marié, ils me demandaient de leur présenter des femmes car je dois avouer que de ce coté ci je n'avais pas le même problème qu'eux. Donc il fut convenu que nous allions tous les trois rejoindre des amies. Et ils furent heureux, ils parlèrent tant bien que mal avec ces filles. Et au bout d'un mois, le miracle se produisit. Bernard avait trouvé chaussure à son pied. Oh, il était si heureux qu'il me remercia de tout son coeur.

L'on dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres, mais cela fonctionne aussi dans l'autre sens. Eh oui, Arthur était maintenant seul. Bien sur au début il fut heureux pour son ami mais totalement coupé de sa compagnie. La fiancée de Bernard était possessive au possible, ce qui fit qu'on ne le vit presque plus, pour ainsi dire plus du tout.

La misanthropie avait habité mon jeune célibataire aussi vite qu'une mauvaise grippe. Il ne sortait plus de chez lui, sauf pour ses courses, ne parlait à personne de son entourage, même ses voisins un jour se sont demandés si il n'était pas mort. La police était là et frappait à sa porte tout en l'appelant, un peu plus et les policiers allaient forcer la serrure. Heureusement je suis arrivé sur ces entres faits et j'ai ouvert la porte d'entrée avec la clé que m'avait laissé Arthur. Et quelle horreur que de voir mon ami affalé par terre, si maigre, vidé de ces forces, lui qui était fort comme un bœuf, l'apercevoir dans cet état m'avait fait un choque.

A cette nouvelle Bernard vint au chevet d'Arthur lui tenir compagnie et cela avait l'air de le ragaillardir. Ca allait mieux entre ces deux inséparables. Arthur fut guéris et alla beaucoup mieux. Mais cela n'empêcha pas que les tourtereaux retournèrent ensemble. Alors je décidai d'emmener cette pauvre âme en peine qu'était mon ami avec moi afin d'aller flirter avec des jeunes filles. Malgré une envie de connaître l'être aimée, son amitié pour son compagnon était plus forte et au final un plan machiavélique germait dans son esprit. Comment aurais-je pu savoir qu'à ce moment déjà il projetait de faire une chose aussi affreuse ? Même si je l'avais su, aurais-je pu l'en empêcher ? »


A cet instant une larme coula de l'œil du vieil homme et je lui tandis un mouchoir.
- Merci bien jeune homme, je ne pensais pas que le fait de raviver ces souvenirs me ferait tant de mal.
- Vous pouvez vous en arrêter là monsieur, je crois que j'en sais assez sur votre histoire.
- Non, je vais vous raconter la suite quand même car elle vaut le coup d'être entendue et j'espère que vous ne ferez pas la même erreur que mes défunts amis.
Et le vieillard reprit son récit où il s'était arrêté avec une voix plus mélancolique et lente. Les mots avaient du mal à sortir de sa bouche. Chaque parole qui sortait lui faisait autant de mal que s'il s'agissait de couteaux qui lui transperçaient la gorge.


« Arthur se mit en tête de supprimer la cause de leur souci.

J'allais lui rendre visite à l'improviste, c'était un dimanche matin, je m'en souviens encore. L'horloge qui était à deux pas de chez lui venait de sonner neuf heures, mais je ne pouvais penser sur l'instant que c'était le glas qui sonnait. C'est bizarre il y a parfois des souvenirs qui vous restent gravés dans la mémoire avec une précision infime. En arrivant devant chez lui, je sentis un frisson me parcourir l'échine. Comme si un fantôme venait de passer à mes cotés. En ouvrant la porte, c'est une odeur pestilentielle qui agressa mes narines. Et plus j'avançais dans cette maison, plus la mort se faisait sentir. Sa maison n'était pas très grande, à l'entrée, il y avait un couloir étroit et long qui débouchait sur le salon. C'était une grande pièce qui était rattachée à la cuisine, sans murs pour les séparer. Un escalier permettait de rejoindre l'étage. Arrivé en haut, sur la gauche, la porte de la chambre était ouverte, c'est de là que l'odeur venait. Et en face se trouvait la salle de bain et les toilettes.
C'est en entrant dans sa chambre que je fit une macabre découverte. Il y avait par terre un amas de chair putride entouré d'une flaque de sang qui avait eu le temps de sécher et d'imprégner le parquet. L'odeur était maintenant insupportable. Ce corps, je le reconnaissais parfaitement, c'était celui de l'amie de Bernard. Quelle horreur, il lui manquait une jambe, que je trouvai sur le lit. Son corps était dans une position qui est impossible à faire, même pour une personne très souple. Ses intestins étaient à ses cotés, celui qui avait fait ça ne devait pas être humain, et je savais que c'était Arthur le coupable. Il y avait la hache d'un de ses aïeuls qui était maculé de sang par terre et qui collait au sol à cause de la coagulation. Sur son bureau je découvris une lettre qui bizarrement était à mon attention. Voici ce qui était écris :

Cher Ami,
Ca y est, je l'ai fait, j'ai enfin tué cette catin et je vais t'avouer que j'ai prit un plaisir fou à le faire. J'entends encore ces os craquer, me suppliant de la laisser partir. Je me suis délecté de la peur qui fourmillait dans ses yeux.
Ah, elle rend enfin son dernier soupir.
Crois-tu qu'elle aie hurlé avant ou après que je lui aie arraché ses tripes ?
Je ne regrette pas mon geste. Elle méritait de mourir, pour le bien de tous. Maintenant c'est à mon tour. Je ne sais pas encore quel moyen choisir ! J'hésite entre l'empoisonnement, il me reste encore un peu de cyanure, ou bien la pendaison… ?

Après mure réflexion, j'ai choisis le poison. Je vais aller m'enfermer dans les toilettes, je t'attends.

A toi mon ami, je te laisse tous mes bien. Prend bien soins de Bernard. Si tu veux lui dire la vérité, fais comme bon te semble, de toute façon, nous ne pouvons pas faire marche arrière.

Bien à toi

Arthur

Je me dirigeai vers les toilettes et ouvrit la porte. Il était là, assis sur la cuvette et effectivement, il m'attendait. Ses yeux vitreux me fixant comme si il m'en voulait. Je ne savais quoi lui dire, j'ai juste passé ma main sur ses paupières afin de les fermer. Finalement les seuls mots qui sortirent furent « excuse moi ».

J'averti Bernard qui vint aussi vite qu'il pu. A cette découverte, il était partagé entre la tristesse et la haine. Se demandant pourquoi les choses s'étaient-elles finies de cette manière ? N'y avait-il aucune autre alternative ? La haine et la jalousie nous font faire des choses bien horribles, voilà la conclusion que l'on pouvait tirer de notre aventure. Et ce sont deux sentiments propres à l'être humain. »


- Prochaine arrêt : Lausanne.
La voie qui sortit du micro me ramena à la réalité. Je vis ce vieillard qui me souriait.
- J'espère ne pas vous avoir importuner avec mon histoire. Vous devez descendre là ? Moi aussi. Je vais me recueillir sur la tombe d'Arthur. Aujourd'hui est la date de sa mort.
Ne sachant quoi lui répondre je lui rendit son sourire et serra la main qu'il me tendait.


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