Fille qui pleure (2)
(extrait de roman)

de Sy Thammasagna



Levée de rideau, acte premier, passage à vide prolongé, je m’envole avec des inspirations d’hélium… clinique Monticelli, salle blanche et stérile, allongée et nue, je suis devenue un animal primaire que tout le corps médical dissèque avec bonheur. Aucune sensation dans mes membres, une aiguille d’une longueur imposante traverse ma chair. Ce mouvement de va-et-vient ressemble à un acte de barbarie. Mon corps se vide de son sang et d’un liquide blanchâtre. Le récipient que j’embellis tant bien que mal en imaginant qu’il est fait par Lalique, se remplit petit à petit de mon mélange répugnant. Mon imagination débordante rend le réel flou et le passé près de nous.
Acte deux, une lame tranchante avec une envie appliquée d’ôter mon cœur incise délicatement ma peau sous mes seins. Des doigts sont en moi. Entre la vie et la mort, je sens un nouvel être m’envahir. Acte final, comme un puzzle, mon visage se recompose. Mes traits faciaux : ma bouche pulpeuse, mes yeux redessinés et mon nez sont en parfaite symétrie. Ma face poudrée et mes cheveux chimiquement blonds mettent en valeur tout cet ensemble.
Comme un zombie, une demi-morte, je confie mon corps à des experts. Alimentation stricte à base de protéines et pressions sur les machines de tortures, mes courbes se transforment. Alchimie totale, mon corps renaît et devient une arme. Ma beauté a l’avantage de me rendre lumineuse, attirante et agressive. Je projette d’être reconnue universellement, de dominer le monde comme un dictateur. Je veux devenir une de ces « cover girls » de Marie-Claire ou de Glamour qui attirent tous les mâles. Je rêve d’être une fleur qui dès l’aurore est courtisée par les insectes. Je rêve d’être une de ces fleurs qu’on collectionne pour sa beauté éphémère. « Les vies rêvées de Fleur », je souhaite évoluer dans un monde où mes vies désirées auront droit de cité…
But atteint, à Marseille, le boulevard Michelet, la deuxième avenue du Prado, la Corniche et le Vieux Port, au volant de mon Audi coupé blanche nacrée, je vois mon image lascive sur papier glacé pour le lancement d’un nouveau parfum d’une maison de haute couture dupliquée à l’infini à la manière des Andy Warhol. Vous l’avez sûrement vue cette publicité.
J’observe cette fille, si idéale, si hautaine qui dévisage les passants. Ces derniers s’approprient mon image pour alimenter leur quotidien maussade. Je me projette dans leurs vies. Je me glisse dans le lit conjugal d’un couple ayant vécu vingt ans ensemble. Je m’immisce au plus profond des fantasmes du sexe fort… Volets mi-clos, à l’abri des regards de la rue, lors de leurs ébats hebdomadaires, l’homme par habitude se déshabille. Tous ces samedis soirs, le mâle, nu et allongé sur sa chère épouse, mère de ses deux enfants, ferme ses yeux comme pour éviter de regarder cette créature difforme qu’est devenue sa femme. Il pense à mon visage et à mes courbes que les photos véhiculent. Interaction, en ouvrant ses yeux, l’homme me voit. À la manière d’une bête, il me malmène et se surpasse. Communion parfaite. Sa pauvre femme, quant à elle croit à l’amour éternel de son homme, à sa fidélité… Comme Aphrodite, j’aide les hommes à satisfaire leurs femmes aux besoins les plus élémentaires : le plaisir et la procréation.
Ma beauté est unanime pour toutes les générations, toutes les catégories socioprofessionnelles et dans tous les pays.
Je me dis avec fierté : « J’avais à ma naissance la beauté intérieure. Mes parents ont su la cultiver avec patience durant mon enfance, elle est désormais complétée par la perfection de ma plastique que j’ai su créer. Comme une chrysalide, je me suis extériorisée… ». L’art est partout et je suis devenue l’icône propice aux fantasmes : mon visage a les traits délicats d’une sanguine de Vigée-Lebrun et ma silhouette est celle d’un fac-similé d’une sculpture de Pigalle. Chaque centimètre carré de mon être ne peut qu’être glorifié et vendu pour le plaisir qu’il procure. Au printemps de ma vie, je suis devenue une femme objet.


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