Fille qui pleure
(extrait de roman)

de Sy Thammasagna



Fleurs de lys : aristocratiques, fleurs des champs : sauvages et bucoliques, fleurs en bouquet : maîtrisées et ordonnées. Mon prénom est Fleur.
Je suis une jeune aristocrate de 25 ans.
Qu’est-ce une aristocrate au début de ce nouveau siècle ? C’est avoir un nom qualifié simultanément de « propre » et d’un « lieu dit ». C’est être attaché à sa terre, à son village, même sans les châteaux et les privilèges. Seules nos chevalières nous différencient et permettent de nous reconnaître : noblesse d’épée, noblesse de robe, noblesse d’Empire… Nos repères ne sont plus en phase avec notre temps, et nous perdent. C’est donc peu surprenant que je fasse partie de ces filles paumées qui ont la particularité de vivre en complet décalage avec la vie. Les dérèglements de notre système horloger se manifestent principalement des façons suivantes : vouloir vivre avec ses envies suicidaires, confondre l’imaginaire et le réel, et surtout, jeter ce que l’on chérit le plus. C’est bien ce dernier dualisme qui m’a été fatal. Il est entièrement responsable de ma rupture avec Guy. C’était il y a trois ans.
Elle s’était faite avec l’art comme le maîtrise parfaitement un scénariste d’une série américaine de seconde zone. Ici, j’ai joué mon rôle sans avoir lu ni script, ni story-board. Mon jeu était-il convaincant ? Qui sait ?
Un samedi soir d’été, lune de miel, nos voitures sont garées près des falaises des calanques de Marseille : cadre idyllique pour le « love ». Au loin, les petites lucioles que forment les lumières de la ville sont autant de manifestations de bonheur. Trop beau pour être honnête, j’appréhende le pire. Comme un amour révolu, ces petites lumières sont également des petits cierges que les pèlerins en larme allument lors des processions. La beauté du lieu est telle que mon initiation à l’hypothétique rupture semble être embellie. Mon regard est fixé vers l’infini. Tout droit, j’imagine voir par-delà de Marseille, de cette mer si sombre, de la ville d’Alger, la terre de mes racines maternelles. Son regard, quant à lui est vide.
Guy commence les hostilités par des phrases qui sont semblables aux missiles d’une armée qui par temps de guerre sèment le chaos. Sens dessus dessous, les deux obus que sont « je ne t’aime plus » et « je ne pourrais plus t’aimer » achèvent son offensive. Moi, de mon côté, par réflexe d’auto protection réplique par des « je t’aime » et « je ne peux pas vivre sans toi ». Dans cette bataille d’amour et de haine, il me semble alors que l’avantage me revient avec ma plus belle déclaration d’amour. À vous d’en juger :
« Guy, je recherchais depuis toujours l’homme parfait et j’avoue que, même quand j’étais avec toi, cette idée ne m’a jamais quittée. Mais j’ai réfléchi, et j’ai décidé d’arrêter de chercher cet idéal et de garder toute mon énergie pour toi, de vivre auprès de toi, pour la vie, pour toujours. C’est certain, je suis faite pour toi. Laisse-moi une autre chance. »
Bérézina, Guy me quitta :
- Dégage de ma vie. Tu ne m’attires plus…
- Mais, l’été dernier, tu m’avais promis que l’on resterait ensemble toute notre vie !!
- Ouais ! Je le pensais à l’époque, mais plus maintenant, tu me dégoûtes…
Stoïque. Ces mots m’ont atteint. Je t’aime ? Moi, oui. Tu m’aimes ? Toi, non. Vaine supplication.
- Reste avec moi. Je ne suis plus rien sans toi… Je t’en supplie. Je t’aime.
- Ciao.
Cinq minutes passent… Guy est reparti de ce parking désert avec sa voiture grise « métal-tunée ». Ses décibels me manquent déjà. Le silence peut tuer. Il est le sang de ma chair et, dès à présent, je me sens amputée. Comme une blessée, je remonte dans ma vieille voiture, la démarre avec difficulté. J’allume la radio, « running ».
La belle route qui conduit de la plage à la petite propriété au milieu des pins est devenue un chemin de croix : longue et inouïe. Éternellement, les images qui défilent devant moi vont me marquer. À vie, ce moment restera biblique. Même s’il m’a quittée, sa présence est continuelle. L’air que je respire, les avenues de la ville me le rappellent fatalement. Tout m’évoque l’autre, l’être qui m’est si cher. Mon cœur est à vif. Ses « tic-tac-toc » font écho avec les clignotements des feux de signalisation de la ville. Ces battements donnent un semblant de vie à la ville, et à mon existence. Malgré la séparation, ils continuent à être étalonnés sur un rythme égal au sien. Sans retenue, mes larmes coulent à flots. Chaque seconde écoulée est un supplice. Ma tête est ébranlée par une succession de rafales de pensées négatives qui me perturbent. Mon corps, lui, atteint le seuil de ce qui lui est tolérable.
Le seuil, celui de la maison de mes parents que je viens de franchir me plonge dans un noir lunaire. On se perd dans les dédales de cette bastide. Les différentes pièces de la demeure sont sans vie, aucune solution n’est trouvable. Le couloir de la chambre de mes parents s’allume, ma mère est prête à m’écouter ! Aucune complainte, aucune parole ne lui sera adressée. J’effleure les marches de ce vieil escalier en bois qui mènent à mon étage. Je passe devant la vitrine des vieilles poupées : Jumeau, Bru… Ces jolies blondes fragiles me regardent avec leurs yeux fixes et semblent être prédisposées à m’entendre. En même temps, leur sourire trahit leur mauvaise intention, celle de m’abandonner à mes songes.
Pour mon bien-être, je laisse échapper mes larmes, ce qui permet à mon corps de se relâcher. Allongée par terre, j’observe les imperfections du plafond. J’imagine être ailleurs, mais pas trop loin d’ici… Inapte pour réagir, comme une droguée, je reste béate. Cette béatitude proche de l’état « stone » s’est volatilisée dès que j’ai franchi la porte moulurée de ma chambre de jeune fille. D’un coup, aussi imprévisible qu’une maladie, une dépression réelle s’est emparée de moi. Des milliers de séquences de ma vie heureuse avec Guy traversent mon esprit. Cette chambre qui a été témoin de notre premier baiser, notre première nuit ensemble est devenue un lieu de recueillement que j’aimerais voir disparaître, par feu, par saccage. Je ne peux inévitablement continuer à vivre sans penser à l’être que j’ai tant aimé quand tout me ramène perpétuellement à Guy, à cette troisième personne du singulier. Ma mémoire n’arrive plus à sélectionner ce qui n’est pas en rapport avec lui. La triste vérité est là : mon ange est parti.
Nue, je me dirige vers ma salle de bain, mon âme est encore squattée par les moments de bonheur révolus avec lui. Mon image, celle qu’il aurait également pu voir dans le grand miroir vénitien est quelconque. Mon visage et mon corps sont comme deux feuilles vierges sans intérêt où aucun vers passionnel ne rimerait. Décidée, je prépare tout le nécessaire pour effectuer le voyage qui m’est jusqu’alors interdit. Je plonge dans un bain très chaud et prends un cocktail de médicaments qui par ses tons si impressionnistes de vert, de rose et de violet, doit me procurer un apaisement réel. Rouge net, je m’endors doucement. Mon esprit se vide de toutes informations. Yeux clos, l’eau bleue.

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Levée de rideau, acte premier, passage à vide prolongé, je m’envole avec des inspirations d’hélium… clinique Monticelli, salle blanche et stérile, allongée et nue, je suis devenue un animal primaire que tout le corps médical dissèque avec bonheur. Aucune sensation dans mes membres, une aiguille d’une longueur imposante traverse ma chair. Ce mouvement de va-et-vient ressemble à un acte de barbarie. Mon corps se vide de son sang et d’un liquide blanchâtre. Le récipient que j’embellis tant bien que mal en imaginant qu’il est fait par Lalique, se remplit petit à petit de mon mélange répugnant. Mon imagination débordante rend le réel flou et le passé près de nous.
Acte deux, une lame tranchante avec une envie appliquée d’ôter mon cœur incise délicatement ma peau sous mes seins. Des doigts sont en moi. Entre la vie et la mort, je sens un nouvel être m’envahir. Acte final, comme un puzzle, mon visage se recompose. Mes traits faciaux : ma bouche pulpeuse, mes yeux redessinés et mon nez sont en parfaite symétrie. Ma face poudrée et mes cheveux chimiquement blonds mettent en valeur tout cet ensemble.
Comme un zombie, une demi-morte, je confie mon corps à des experts. Alimentation stricte à base de protéines et pressions sur les machines de tortures, mes courbes se transforment. Alchimie totale, mon corps renaît et devient une arme. Ma beauté a l’avantage de me rendre lumineuse, attirante et agressive. Je projette d’être reconnue universellement, de dominer le monde comme un dictateur. Je veux devenir une de ces « cover girls » de Marie-Claire ou de Glamour qui attirent tous les mâles. Je rêve d’être une fleur qui dès l’aurore est courtisée par les insectes. Je rêve d’être une de ses fleurs qu’on collectionne pour sa beauté éphémère. « Les vies rêvées de Fleur », je souhaite évoluer dans un monde où mes vies désirées auront droit de citer…
But atteint, à Marseille, le boulevard Michelet, la deuxième avenue du Prado, la Corniche et le Vieux Port, au volant de mon Audi coupée blanche nacrée, je vois mon image lascive sur papier glacé pour le lancement d’un nouveau parfum d’une maison de haute couture dupliquée à l’infini à la manière des Andy Warhol. Vous l’avez sûrement vu cette publicité.
J’observe cette fille, si idéale, si hautaine qui dévisage les passants. Ces derniers s’approprient mon image pour alimenter leur quotidien maussade. Je me projette dans leurs vies. Je me glisse dans le lit conjugal d’un couple ayant vécu vingt ans ensemble. Je m’immisce au plus profond des fantasmes du sexe fort… Volets mi-clos, à l’abri des regards de la rue, lors de leur ébat hebdomadaire, l’homme par habitude se déshabille. Tous ces samedis soirs, le mâle, nu et allongé sur sa chère épouse, mère de ses deux enfants, ferme ses yeux comme pour éviter de regarder cette créature difforme qu’est devenue sa femme. Il pense à mon visage et à mes courbes que les photos véhiculent. Interaction, en ouvrant ses yeux, l’homme me voit. À la manière d’une bête, il me malmène et se surpasse. Communion parfaite. Sa pauvre femme, quant à elle croît à l’amour éternel de son homme, à sa fidélité… Comme Aphrodite, j’aide les hommes à satisfaire leurs femmes aux besoins les plus élémentaires : le plaisir et la procréation.
Ma beauté est unanime pour toutes les générations, toutes les catégories socioprofessionnelles et dans tous les pays.
Je me dis avec fierté : « J’avais à ma naissance la beauté intérieure. Mes parents ont su la cultiver avec patience durant mon enfance, elle est désormais complétée par la perfection de ma plastique que j’ai su créer. Comme une chrysalide, je me suis extériorisée… ». L’art est partout et je suis devenue l’icône propice aux fantasmes : mon visage a les traits délicats d’une sanguine de Vigée-Lebrun et ma silhouette est celle d’un fac-similé d’une sculpture de Pigalle. Chaque centimètre carré de mon être ne peut qu’être glorifié et vendu pour le plaisir qu’il procure. À l’été de ma vie, je suis devenue une femme objet.

*********

Hiver, la fin d’un cycle. Le 16 janvier 2005, 13 h 41, à Paris, j’arrive par l’IDTGV 7906 en provenance de Marseille Saint-Charles.
L’indifférence du tourbillonnement des gares me rassure. La foule ne remarque guère les séquelles que j’amène avec moi. Lourde, comme la valise que je traîne péniblement derrière moi, mon passé est un fardeau que j’essaye d’oublier. Mon corps chancelle, va vers l’avant et vers l’arrière. J’en perds l’équilibre. Aidez moi ! André, le chauffeur de l’agence s’approche de moi et me tend son bras. Il a le charme d’un homme de cinquante ans bien tassés. Défendues, les filles de l’agence de mannequins l’aiment, d’une façon presque incestueuse. Dès que je suis montée dans la Vel Satis couleur champagne, je demande à André :
- On a une heure devant nous, peut-on faire notre petit tour dans le 15ème. J’ai besoin de me ressourcer.
- Mademoiselle, on fait comme d’habitude.
André m’amène vers cet arrondissement avec un sourire complice. Cette virée est devenue une communion nécessaire à chacune de mes arrivées à Paris, qu’il fasse soleil, qu’il pleuve ou encore que les rues soient bloquées suite à un mouvement de grève des chauffeurs de poids lourds.
Nous nous aventurons méthodiquement dans les artères du 15ème arrondissement de la capitale : avenue Émile Zola, rue Saint-Charles, rue Balard, place Alphonse Humbert, rue de la Convention, square Saint-Lambert. Le charme de Paris le dimanche après-midi est unique. Il s’y dégage un parfum de vie mystique, de fin de monde.
« Waiting for an angel ». J’examine les passants qui serpentent sur les trottoirs, j’analyse leur démarche et scrute leur visage. Je regarde attentivement celui d’un SDF, celui d’un étudiant ou encore celui d’un touriste. La valse de ces têtes inconnues m’amuse énormément et prend un tour nouveau : je suis à la recherche de mon ange, de ma moitié… Détour par l’église Saint Antoine de Padoue. Celui après qui je cours est peut-être près de la maison de Dieu ? Stupeur prémonitoire ! Je suis dans de beaux draps. Noir, la couleur des tissus d’un cortège devant l’édifice m’amène à me questionner, à me torturer. Si mon ange était mort ? Et s’il était passé dans ma vie sans que je lui ai donné une chance ? Ne le connaîtriez-vous pas ? Non, comme vous, je n’en sais rien ; car en définitive, comment peut-on réellement reconnaître le visage d’un ange quand on n’a jamais eu la chance d’aller par-delà du tunnel, au bout de son chemin. Sans amour fixe, je recherche au plus profond de moi les souvenirs de son physique. L’évidence me vint à l’esprit et m’apaise, je le reconnaîtrai…
Cette errance m’a fait un bien énorme, cela ressemble beaucoup à une promenade de reconnaissance. Non, plus exactement, à une de ces ballades que je faisais quand j’étais enfant, dans le sud, le dimanche après-midi au parc Borély : plaisante, surprenante mais néanmoins inutile.
La Vel Satis me conduit vers les Champs-Élysées où se trouve l’agence 2L. Je dois faire un dernier checking avec ma bookeuse, Eva, sur mon agenda de la semaine prochaine.


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