Negra Lagrima
de Stephen

Une heure du matin, petit quartier en suspension dans les airs et dans le temps. Il fait froid, le vent entraîne les feuilles mortes dans un tourbillon infernal, une valse majestueuse, ballet d'une incomparable grâce. Les cieux sont tristes. Malgré la nuit noire, il est évident que la voûte céleste est d'humeur grise, elle saigne. Le souffle d'Eole porte jusqu'à nous le hurlement d'une sirène de police. A cette heure-ci, la vie se met en pause, plus aucun lit ne grince, les téléviseurs sont solitaires. C'est l'heure à laquelle les génies le devienne, l'heure à laquelle les inventeurs cogitent, l'heure à laquelle le blues prend son essence . A une heure, même les dieux chargés de freiner l'infâme créativité humaine s'assoupissent. Ils sont impuissants, il est trop tard et trop tôt, ils se sentent pitoyables et inutiles. De fines gouttelettes se mettent à tomber, timidement. Les feuilles ne volent plus et les clochards se mettent à débiter tout un tas d'insultes directement adressées à la pluviométrie et aux bouteilles de vin vides. La pluie redouble d'intensité et les feuilles se fondent dans le bitume. La nature est coulée dans la civilisation et la bêtise humaine. Une prostitué crie. Un vieillard meurt. Octave se réveille. Il enfile un pantalon beige taché de graisse et une vieille parka, pour ensuite s'installer sur une chaise dans la cuisine de son deux-pièces miteux. Il contemple la pluie. Il laisse les larmes couler le long de ses joues grises et creuses. Le sang de la prostitué se mêle à l'eau au sol. Ce cocktail morbide entame une danse paresseuse autour de la lame. La prostitué chute dans une flaque. Nue. Son crane se fracasse. La mort fusionne à la civilisation. Octave allume une cigarette. Une sorte d'association quasi irréelle se crée entre la fumée qui grimpe et le bruit de la pluie. Il a faim. Il allume le gaz. Octave n'a pas mangé depuis plusieurs jours. Un pneu éclate. Un chien aboie. Octave fait craquer une allumette.
Les feuilles se remettent à danser.

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