La robe de tous les savoirs
de Sophie Roïk



C'était étrange à proprement parler, mais Mania n'éprouvait aucune angoisse à l'idée de passer son examen.

Il lui semblait que toutes les matières coulaient dans ses veines tant elle les avaient étudiées.

Madame y était pour beaucoup. Ces riches jours de classe et ces soirées d'études où le temps était SAVOIR…

Ainsi, le jour venu, c'est calme et sereine qu'elle affronta les différents examinateurs.

Elle les observait comme des personnages de roman. Elle parcourait un livre vivant. Ça n'était pas terrifiant comme Les Hauts de Hurlevent même si ces professeurs inconnus se croyaient obligés de prendre un air froid et distant.

Elle se sentait protégée par les encouragements de Madame. Et même la couture, qu'elle ne prisait pas particulièrement, lui sembla facile d'exécution. Mais, pensa-t-elle, pourquoi la couture ?

Réussite ? Échec ? Résultats Excellents ! Elle avait tout réussi ! Ouf !

Madame et son élève s'en revinrent au hameau, très pressées d'annoncer la nouvelle à papa maman.

Tout cela était bel et bien, mais que ferait-elle de ce petit parchemin – étape obligée pour avoir accès aux Études Supérieures … ?

Vivre dans un petit hameau représentait bien des avantages au niveau des plaisirs de la nature. Même si on est pauvre…

Les chemins qui fleurent bon la violette et le lilas ; les sous-bois parsemés de morilles parfumées … ; Chaque saison offrait ses cadeaux merveilleux. Fermer les yeux en plein soleil. Se griser de lumière. Poursuivre ses études ? Un rêve … Un mirage …

Un potentiel de savoir endormi comme une graine qui ne pourrait éclore…

Mania ne vivait pas sa vie. Elle se regardait vivre dans cet environnement.

Pour elle, ce chemin, c'était "rien". Une impasse. Madame fut impuissante à trouver une solution. Rien qu'une bicyclette qui aurait permis de parcourir les 10 kilomètres qui la séparaient de l'École Supérieure… Impossible…

Depuis cette guerre, les projets de papa maman étaient bien compromis. Toutes leurs économies, brûlées là-bas, dans cette Étude de Notaire à la frontière de l'Ukraine… Alors, la perspective de retourner au pays, pour vivre une autre vie, cultiver leur propre terre, élever leurs vaches… Juste un leurre comme ces feux-follets qui courent sur la lande… Et tant de sueur et de larmes…

C'est alors que Piotr était venu. Il a arpenté les routes de villages en hameaux. Il a dit : « Reprenez espoir. Tous ensemble, nous allons faire une colonie. Nous ferons à nouveau des économies. Vos enfants doivent apprendre votre langue. Je m'engage à fonder une école. Je consacrerai tout mon temps libre aux enfants. Confiez-les moi, je vous en prie ». Utile, il voulait se rendre utile. Utile à quoi ? Utile, quoi !

Ainsi fut dit, ainsi fut fait. La salle de cinéma se transforma en salle de classe. Tous les jeudis après-midi, ils s'installaient face à lui.

Non seulement, il leur enseigna la lecture, l'écriture, le calcul, l'histoire de leur Patrie, mais il s'évertua à leur apprendre à décliner la poésie, à chanter, à danser. Le folklore polonais. Krakowiak et Mazurka. Costumes et jupes gonflantes, boléros pailletés, rubans multicolores, fleurissaient dans chaque foyer pour illuminer les fêtes de Monsieur Piotr.

Il avait une force de conviction inouïe ! Il organisa fêtes et spectacles, sorties dans la nature. Être avec lui, c'était une récompense en soi.

Mania était heureuse : SAVOIR avait deux faces : française et polonaise.

De nouveau, le désir de retourner un jour au pays courait dans les veines de son père et de sa mère. L'ennui, c'est que ce n'était jamais en même temps…

Quand Monsieur Piotr apprit qu'il n'y aurait pas d'études supérieures pour Mania, il fut très chagriné. Son visage s'assombrit.

Pendant longtemps, il ne dit rien. Poursuivit ses cours, les fêtes, les chants, les spectacles ; constitua une chorale, une troupe de danseurs…

Il était brun avec des yeux noirs très brillants. De forte corpulence, il était néanmoins très bien proportionné. Mania se souvenait de son teint mat et de ses larges épaules.

Il avait une présence impressionnante. Son énergie était communicative. C'était comme si des milliers de petites ondes magnétiques couraient de lui à eux. Il voulait les convaincre à tout prix – tous – qu'ils étaient capables de réussir. C'était un grand semeur de graines.

On savait peu de choses sur lui. Qu'il s'était échappé d'un stalag… En fait, il n'était pas professeur, mais pompier… Mais ce passage dans l'enfermement, ça l'avait transformé.

Mania se souvenait de ce dimanche où il vint à la maison. Il avait mis son costume marine, cranté ses noirs cheveux. Il les salua avec sa chaleur habituelle. Courtoisie et politesse pleine de noblesse. Il en imposait beaucoup à ses parents.

« Voilà, annonça-t-il, j'ai à vous parler ».

« Il n'est ni possible, ni pensable que Mania ne puisse poursuivre ses études ».

« J'ai trouvé une solution. Pour mettre ce projet en œuvre, j'ai besoin de votre accord ».

« Il existe, près de Paris, une école polonaise d'enseignement supérieur où Mania peut être admise après examen de passage ».

« Elle sera pensionnaire dans cet établissement qui reçoit des enfants d'origine polonaise de toute la France. Je vais obtenir une bourse. Elle pourra revenir chez vous chaque trimestre ».

« Je me charge de toutes les formalités… »

Le père de Mania, qui parut enchanté et rempli de fierté, acquiesça en disant même qu' « il vendrait sa dernière chemise pour elle »…

Sa mère, aspect pratique, pensa d'abord au trousseau qu'elle n'avait pas et, ensuite, à l'éloignement…

Mania les observait tous comme des personnages de roman. Le roman qu'elle vivait en vrai.

Poursuivre ses études supérieures… Un rêve dans le rêve.

Monsieur Piotr était là, grand et fort et il lui ôtait les pierres du chemin.

Pourquoi, pensait-elle, pourquoi faisait-il cela ? Avait-il une si grande confiance en ses capacités ?

« Le trousseau »… « Je ne peux faire face à tous ces achats… » dit la maman.

Monsieur Piotr lui dit sur un ton très rassurant : « Je vous emmène au marché de la ville. Vous choisissez les tissus avec Mania. Je connais une couturière. Tout va s'arranger ».

Rendez-vous fut pris. Ils se retrouvèrent devant les étals.

Mais qui choisit les tissus ? Devinez !

Monsieur Piotr insista sur cette soyeuse satinette bleu ciel à pois blancs pour la robe ; sur cette rayonne blanche pour le jupon.

Cette merveille fut confectionnée par Stéfie. Corpulente jeune fille aux yeux très bleus sous des sourcils noirs. Les mesures furent prises. Même dans ce domaine, Monsieur Piotr insista sur le style qui convenait. Col chemisier classique. Manches longues légèrement bouffantes. Jupe froncée. Large ceinture à passants.

Stéfie était très douée. Après deux essayages, la robe, exactement définie par Monsieur PIOTR fut magiquement réussie !

Mania était une graine de SAVOIR, revêtue d'une robe de princesse.
La robe de tous les SAVOIRS !

Le jour de l'examen approchait ; Monsieur Piotr était fébrile. « Ne crains rien » disait-il à Mania, « Tu réussiras ».

Encore une fois, il a tout organisé. Il connaissait un jeune homme résidant à Paris. Avec lui, il convint de faire héberger Mania dans une chambre de bonne la veille de l'examen.

Cette fois-ci – le roman vrai – devenait vie vraie. Insidieuse, la petite angoisse s'infiltrait dans ses veines.

Elle se souvenait d'avoir monté toutes ces marches jusqu'à cette chambrette sous les toits où la conduisit ce jeune homme, au demeurant très discret.

C'est bien petit, une chambre de bonne… Avec une fenêtre. Non pas vraiment. Juste un vasistas.

Et elle allait du lit à cette lucarne…

Cette vision s'est imprimée en elle pour toujours. Des toits en enfilade, se juxtaposant les uns sur les autres… Des cheminées… rondes, carrées, rectangulaires… Toute une symphonie de gris…

Elle ne réussit pas à s'endormir. Elle regarda Paris s'illuminer. Les lumières s'éteindre… Se rallumer… Toutes ces vies qui se mouvaient comme des ombres sous les toits de la capitale…

Le matin arriva… L'examen, la tête vide, creuse. Rester attentive. Lire. Tout se remémorer... Répondre. Ecouter. Comprendre. Répondre encore.

Oui ! Admise. Ouf !

Revenir pour repartir.

Monsieur Piotr. Papa. Maman. Les frères. Et Mania – toujours personnages de roman. On fait la valise. On plie soigneusement la robe bleu ciel à pois blancs.

Mania salue tous ses amis, ses voisins. La voici nantie d'un contrat de vie. Contrat avec les autres, avec elle-même. Avec la Patrie. Investissement à rentabiliser.

Au revoir nature, fleurs sauvages, hirondelles du cabanon, les chats, les chiens, les pigeons, …

Le SAVOIR prend toute la place.

Une valise à la main. Des yeux écarquillés sur la carte du Métro. Mania s'égare dans toutes les directions.

Il faut trouver. Seule.

La voici enfin, la petite gare de banlieue… Et dans l'immeuble qui la jouxte, l'ÉCOLE !

Avec ses étudiantes, ses étudiants, ses professeurs, les cuisinières et même un Monsieur le curé !

Ce qui surprit Mania, c'est que les garçons étaient séparés des filles… Une classe pour les filles. Une classe pour les garçons. Un étage pour les dortoirs des filles. Un étage pour les dortoirs des garçons. Dans son école de campagne, ils étaient plus de 40 mélangés, garçons et filles, de 6 à 14 ans… avec une seule maîtresse…

Ici, c'est un professeur par matière… Quel luxe !

Le grand événement de sa vie, ce ne fut pas l'école, ni Monsieur Piotr, ni sa maîtresse, ni les études supérieures…

C'est tout cet enchaînement qui l'a conduite ici, avec sa robe bleu ciel à pois blancs-fétiche jusqu'au 3e étage de cet immeuble de banlieue, près de cette gare, ce dimanche de septembre…

Et cette incroyable vision – ce choc – ces yeux bleus, lorsqu'elle a levé les siens vers le 4e étage…

LUI. Il n'y avait plus que lui. Dans l'espace et dans le temps. Suspendus dans le vide, deux yeux bleus rieurs et tendres et une mèche blonde qui dansait sur son front. Et un sourire enjôleur.

Le corps, le cœur, l'esprit, en un millième de seconde furent habités par ces yeux…

Elle était captive à jamais d'un halo d'une incroyable et magique sensation d'apesanteur. Un flou d'une indicible légèreté. Des yeux qui l'ont bue tout entière.

Mais, c'est quoi, ça, maman, mais, c'est quoi ? Le rêve était son festin quotidien.

Sa chambre, particulière… Non. Un dortoir pour quatre. Non seulement, elle allait vivre avec de nouvelles amies en classe, mais jour et nuit dans la même chambre.

Elle s'est très vite liée avec Johanna, Genia, Lucienne… Elles venaient des quatre coins de la France. D'Alsace, du Nord, du Centre, …

On se douche toutes les filles ensemble… On descend l'escalier et l'on a droit à une cuillerée d'huile de foie de morue, enfin plutôt une sorte de mélasse épaisse et sucrée… On montre ses ongles… Les repas, ce n'est pas terrible… Et le dimanche soir, une tranche de pain, une charcuterie…

Mania avait ouvert toutes ses écoutilles. Tout l'intéressait, l'histoire, la professeur, si douce ; la géographie, le professeur de mathématiques qui se tortillait pour remonter son pantalon ; la professeur de latin qui, très vite, remplaça dans son attention pour Mania, Monsieur Piotr. Monsieur le curé, pas terrible. Impressionnant avec sa soutane noire. C'est très triste, ce vêtement… Pas encourageant pour la foi, pensa Mania…

L'histoire ancienne, la Grèce ! La science, les amibes ! C'était bien plus passionnant !

Très vite, sans effort particulier, sauf pour les mathématiques… et encore, elle se trouvait en tête. Dès lors, elle fut sollicitée par les amies pour les devoirs.

Jadis, dans sa classe de campagne, elle échangeait bien des devoirs contre un crayon, une gomme ou quelques étiquettes…

Ici, ce fut des tranches de pain d'épices, de la poudre de bananes ou… des haricots rouges ! Quelle gourmande !

C'est en sortant de classe, qu'elle se cogna contre les yeux bleus. Apesanteur immédiate. Elle voyait tout l'ensemble : les yeux, la mèche, le nez, les lèvres si joliment ourlées, l'air un peu gauche… Elle était positivement aimantée. Possédée. Dans ce halo, qui les enrobait tous les deux dans un Eden d'une incroyable pureté.

Katia venait du Nord. Des mines de charbon. Elle savait jouer du piano. Et le samedi soir, elle les gratifiait d'un concert.

Cheveux châtains ondulés encadrant son visage ovale, elle vibrait d'une énergie communicative. Ni timide, ni suffisante. Simple, naturellement. Elle avait l'art de nous entraîner à sa suite dans le salon de musique.

Assise sur son tabouret, les mains virevoltantes sur les touches du piano, elle passait avec brio de Chopin au folklore polonais… Polka, Krakowiak, Mazurka, … Soirée enchantée garantie !

Dans un coin de son esprit, Mania voyait son père jouer du violon, de la trompette ou de l'harmonica… Et sa mère lui demander de s'arrêter car elle trouvait qu'il jouait faux… Et lui riait à gorge déployée… et continuait de jouer !

Au lit, la jeunesse… Direction dortoir. Et les yeux bleus étaient là, plantés dans les siens… L'enchantement et aussi un questionnement… C'était quoi, ce sentiment ? Elle ne s'appartenait plus. Il avait tout pris.

Dimanche libre. Sortie en ville. Cinéma… Ballades… D'autres découvertes. Et le matin, ce choc en le voyant s'approcher d'elle. La saluer. Lui tendre une enveloppe cachetée…

L'amour, pensa Mania, tu crois que tu le choisis. Non. Tu ne le choisis pas. Il te traverse. Il t'habite. Il étend ses corolles à l'intérieur de toi comme des volutes vibrantes. Il t'initie à l'extase du moment. À cet instant captif où ton regard chausse son regard. Où son œil est comme un dard oeuvrant au-dedans de ton cocon en mouvance de création…

Le cœur, c'est une pendule qui bat à mille à la minute.

On se traverse de part en part du regard. Rayon laser bleu ciel si clair sans nuage tout de pureté. Il l'a transpercé – l'a pénétré. Les yeux sont captifs. Ancrés. Le port d'attache.

Sa main tremble. Ce message est pour elle ? Oui. Il insiste. Ah ! Cette indolence… Ces lèvres renflées. Cette peau laiteuse. Ce blond des blés…

Attentive à la leçon de géographie, Mania sursaute quand Monsieur le curé ouvre la porte communicante les séparant de la classe des garçons. Les yeux bleus sont là, dans le chambranle. Ils ont juste le temps de croiser leurs regards. De s'en remplir le corps et l'âme. Et déjà la porte est refermée. Donc, prochaine leçon : la religion. Vraiment, cette tenue, ça la rebutait. Pourquoi ? À cause du noir. C'est triste. Elle aurait aimé une couleur gaie : bleue, jaune, verte…

Au cours des semaines, Mania découvrait l'amitié vraie, l'amitié intéressée… et l'animosité, la jalousie, chez certains... Pourquoi ?

Il apparaissait, sans qu'elle en soit consciente, qu'elle se distinguait au niveau des résultats… Bientôt, les notes… et la voilà première de la classe. Au grand dépit de cette adolescente aux yeux verts – pervers – qui lui lançaient des regards méprisants et glacés. Elle était seconde dans le classement… Cela semblait être une honte pour elle. Mania sentait peser sur elle cette sorte de haine. Mais quoi ? Qu'avait-elle fait ? rien d'autre que d'apprendre et de répondre et de faire ses devoirs – sans arrogance – sans avidité – sans ambition aucune – juste faire à sa mesure. À la mesure de sa compréhension, sans ostentation.

Et chez les garçons, qui était le premier ? Devinez ! Les yeux bleus… Oui ! Lui et moi. Moi et lui se disait Mania.

C'était une sorte de miracle. Sans le faire exprès. Par la grâce du ciel.

Turbulences. Ça ne pouvait pas se passer ainsi aux yeux d'autrui…

Cet « autrui », en particulier, c'était « une ». Oui. Elle. Eugenia. La deuxième.

Mania avait appris qu'elle venait du même village que les yeux bleus – et qu'en quelque sorte, elle considérait qu'il lui appartenait…

Dans ce domaine, Mania, non plus, n'avait rien fait, rien entrepris. Ça s'était fait malgré elle, malgré lui.

Quelque chose s'était produit dans cet espace entre le 3e et le 4e étage. Quoiqu'il advienne, jamais cela ne s'effacerait de leur esprit.

La graine d'un premier amour… Ce bouton de rose palpitant, PERSONNE jamais ne pourra la détruire.

Lorsqu'elle se trouva seule avec son enveloppe, Mania l'ouvrit lentement avec une grande douceur, le cœur battant… Elle sortit la carte. Des roses. Des roses Rouges. Un bouquet de roses. Sa première carte venant d'un garçon. Le premier message des yeux bleus.

« Chère Mania »,

« Tu es belle comme une rose quand tu souris ».
« Je t'aime ».

« Eddie »

C'était à défaillir. Le cœur se gonfle à craquer de sang chaud. C'est comme une ivresse. Une griserie inouïe. Ça vous dépasse. Des yeux bleus et une carte et ces mots…

Elle n'avait pas tenté d'être première. Elle n'avait rien fait non plus pour séduire Eddie.

Tout ça, à la fois, lui donnait une angoisse. Que faire ? Comment se comporter. Où cela allait-il la mener ? Mais l'important était de continuer d'apprendre… Le contrat avec ses parents. Avec Monsieur Piotr. Avec Madame l'institutrice. Et ici, avec tous ses professeurs… Ils avaient tous confiance en elle.

Et les yeux bleus, pouvait-elle s'en priver ? Sans rien faire d'autre que de les croiser. De se palper dans l'espace ? De sourire pour lui faire plaisir ?

Mais l'animosité, la jalousie, sinon la haine, ça existait aussi.

Ô ! Cruel dimanche de Novembre… Lorsque vint la famille d'Eugenia… et celle d'Eddie…

Elle avait ménagé sa vengeance… la perverse.

Convocation. Mania était convoquée au salon, comme devant un tribunal.

Ils étaient assis, Eugenia et ses parents. Eddie et les siens. Lui avait les yeux baissés. Eugenia plantait ses yeux verts, pervers, luisant de victorieuse cruauté dans ceux de Mania et dit : « La voilà. C'est elle. C'est elle qui lui court après. Qui le pourchasse. Qui s'accroche à lui ».

« Que la terre s'ouvre sous mes pas », se disait Mania, terrifiée. « Quelle méchante créature ». Elle tenta de balbutier quelques mots disant qu'elle n'avait rien fait. Elle lançait des regards désespérés à Eddie avec l'espoir qu'il allait la défendre. Mais lui se tenait là, les yeux obstinément baissés.

C'est ça, la délation, le mensonge, la jalousie, la cruauté gratuite, le pouvoir…

Les parents, influencés par Eugenia, représentaient un pouvoir si oppressant qu'il lui fallait fuir cette ambiance poisseuse. Elle était engluée dans des liens visqueux et incapable de se défendre, foudroyée par tant de bassesse. Quelle découverte ! Que de lâchetés… et de trahison.

Elle fut déstabilisée. Mais cela n'entacha pas sa capacité d'apprendre. Elle ne ferait qu'apprendre… Rien d'autre. Qu'elle soit première ou deuxième… Peu importait.

Heureusement, les vraies amies étaient là. Que de rires et de chahuts en dehors des heures de classe ! Les colis reçus se partageaient entre amies. La jeunesse a toujours faim… Elles partaient acheter des baguettes de pain pour des goûters fastueux. Sur des réchauds à gaz, elles fabriquaient du caramel dans lequel, elles trempaient les tartines, encore plus craquantes ainsi…

Et les rires fusaient dans les couloirs.

Le premier trimestre allait s'achever quand pendant la pause Madame la Professeur de latin lui fit signe de venir la rejoindre dans la salle de classe.

Elle semblait triste, mal à l'aise et toute contrite.

Mania savait qu'elle l'appréciait et sur le moment n'avait aucune appréhension.

Madame avait du mal à s'exprimer et des larmes brillaient dans ses yeux.

Alors, Mania s'est très vite inquiétée…

« Mania, voilà, ce que j'ai à te dire est très triste pour moi. Tu es une très bonne élève. Je t'aime beaucoup. Et je n'ai pu rien faire pour toi. »

« Tu dois rentrer chez toi. Tu ne peux plus poursuivre tes études ici. Ta bourse n'a pas été renouvelée… »

Ça noircissait dans les yeux de Mania. La silhouette de Madame tanguait devant elle. C'était quoi, ça, c'était quoi ? C'était un cauchemar passager…

Que s'était-il passé là-bas avec l'engagement de Monsieur Piotr ? De la Municipalité ? De la dernière chemise de son père ?

Pleurer. Il ne fallait pas pleurer. Première, c'est quoi ? Première de quoi ?

Les yeux bleus ? Un petit nuage qui passe…

Juste, très vite, faire sa valise. Ne pas oublier le petit carnet avec les photos de ses amies et leurs messages d'amitié. Souvenirs. Déjà, rien que des souvenirs. Et une inépuisable envie de SAVOIR inassouvie…

Train de banlieue. Métro. Gare du Nord. Sandwich saucisse moutarde. Et la petite gare de campagne où personne ne l'attendait.

Retour au point de départ.

Il était vachement triste ce roman. Pire que les Hauts de Hurlevent. Katy… Heatcliff…

L'amour, jamais. Le SAVOIR, non plus. Elle se rappela qu'elle avait juré fidélité à son Pays, à sa Patrie : Scout toujours… Haut les cœurs…

Ouvrier agricole, c'est quoi ?

Des rangs de betteraves alignés… Le dos courbé… Des bottes de blé… Construire des meules… L'avenir ? La ferme ?

Son père l'avait déjà engagée chez le fermier… Sans son avis. Avant même qu'elle ne revienne…

Pourquoi ? Qui avait supprimé la bourse ? Qui le savait ? Mania avait seulement appris par sa mère qu'elle avait reçu une facture… Que sa pension représentait le salaire de son père…

Et qu'il ne serait rien resté pour nourrir la famille : sa mère, son père, ses deux frères… Alors…

Évidemment, ça vous fait tout comprendre…

Mania acceptera les betteraves, les bottes de blé, la ferme…

Mais la robe bleu ciel à pois blancs, la robe de tous les savoirs était là qui veillait. Elle serait son emblème. Dans chaque millimètre de fil, elle allait enrouler son savoir comme dans une spirale exponentielle ! Toujours. Pour faire éclore la graine. Qu'importe le temps. Chaque jour, elle prendrait des leçons. De vie.

« Mange ta soupe, Mania. Et ne pleure pas. »

Ton halo d'amour te nourrira de sa substance. À jamais.

Dans ton for intérieur, comme Cathy appelait Heatcliff, toi Mania, tu crieras « Eddy, Eddy ! »

Ô ! Désespoir ! À peine entrée en extase et déjà chassée du Paradis… Mais qui sont ces grandes personnes qui s'arrogent tous les droits. Qui nous brisent. Et nous rejettent dans la poussière du chemin…

Il reste le rêve…

Qui peut lutter contre le rêve ?

Au-delà des amours humaines, les amours d'adolescence sont des feux dévorants… Feux follets extasiés sur les landes célestes… Eddy, je te retrouverai…

Oui, Mania, tu verras les autres hommes à travers le prisme du premier amour… Eddy… Il sera là, en double brillance, au premier plan… Tu le vois déjà qui rit avec ses lèvres si joliment ourlées, sa fossette sur le côté et sa mèche qui frange ses sourcils comme une folle arabesque !

Et quoiqu'il advienne, vos deux halos tissés dans le Cosmos vibreront d'Amour dans l'espace intemporel.


Retour au sommaire