La moisson du dimanche
de Sophie Roïk



Franckie adorait les motos. Il ne cessait d’admirer celle de son copain Joe qui en avait une magnifique toute noire avec des chromes brillants.

Mais comment faire pour acheter cette splendeur quand on n’a pas le sou !

Charretier, qu’il était. Conducteur de chevaux. À la Ferme de Crinon. Chaque matin, il les soignait, les brossait, posait les harnais. Et Hue ! Dia ! Vogue la charrue sur la glaise luisante. Et tout au long de l’année tous les travaux des champs…

Déjà, la solde est plus importante que celle de son voisin bouvier, et aussi plus conséquente que celle de son père, simple ouvrier à la journée.

Mère Louise, avec 4 garçons avait fort à faire pour nourrir et entretenir tous ses hommes. Et encore plus avec toute la basse-cour : poules, lapins, oies, canards et cochons…

En a-t-elle charrié des brouettées d’herbe ! Glané des épis de blé…

Elle rentrait, la faucille plantée au centre des herbes, poussant hardiment la brouette, le rouge aux joues, le foulard trempé.

Quant à ses frères, chacun pour soi.

Alors, Franckie rêvait. Il se la voyait en rêve, rutilante et bien plus puissante encore que celle de Joe. Il la lui fallait à tout prix.

Il économisa centime par centime. Demanda à faire des travaux à tâche où l’on est payé au rendement…

Sa cagnotte grossissait, mais lorsqu’il se rendait en ville pour étudier les prix, il se rendait compte qu’il lui fallait encore bien du temps avant de réaliser son rêve…

Quand on a une passion, on ne flanche pas…

Qui ne savait pas dans le village qu’il se la voulait cette moto…

Grand événement à la Ferme : le Patron allait acheter un tracteur moderne pour remplacer le vieux, celui qui fonctionnait au gazogène…et que conduisait son voisin Stan.

Un tracteur ! Mais qui donc allait être en charge de cette belle mécanique ? Pas Stan qui avait pris de l’âge… Et si c’était lui, Franckie qu’on allait choisir ? Et le voilà le cerveau en ébullition. Forcément, il gagnerait davantage.

Chaque matin, le Patron distribuait les tâches aux ouvriers en fonction des urgences du jour et des compétences de chacun.

Il n’avait pas toujours la manière. Cachant une certaine timidité, il était un peu abrupt dans sa façon de s’exprimer.

« Stan, toi, ce matin, tu vas ferrer les chevaux ». Stan avait bien des dons. Il était le polyvalent de service. Toujours prêt à dépanner. « Oui, Patron » acquiesça-t-il. Avec le tracteur à gazogène, la forge, c’était lui. Et aussi le jardin de la Ferme…

Après avoir transmis ses ordres à chacun, restait Franckie.

« Franckie », dit le Patron, bien sûr, tu as vu le nouveau tracteur. Et bien, je te le confie.

Franckie était cramoisi. L’émotion, la fierté se mêlaient dans sa tête et aussi : « Je vais gagner plus… La moto… Je vais l’avoir… »

« D’accord » bredouilla-t-il. Ses mains étaient moites et serraient la casquette.

Chacun se dirigea vers son activité. Mais Franckie suivit son Patron vers le hangar où était abritée la nouvelle machine.

La conduite, il avait ça dans la peau. Avec quelle facilité, il prit possession de l’engin.

Des champs à perte de vue, à labourer, herser, semer… Et ensuite, faire les récoltes…

Travailler, un plaisir, une joie, le tout doublé d’une fierté et du sens des responsabilités. Tout comme les chevaux, dont s’occupait à présent Louis, il entretenait sa machine avec amour. La rangeait chaque soir à l’abri sous le hangar.

Un jour, enfin, le voilà qui se rend à la ville proche. La moto. Sa vision le guide. C’est une nouvelle étape. Après les chevaux, le tracteur, il allait enfourcher un engin qu’il tiendrait à bras le corps. Il l’épouserait. Sa forme à lui sur sa forme à elle. Ce serait une possession.

Toute la famille est dehors. On le voit arriver, droit planté sur sa selle, les yeux brillants, les mains arrimées sur le guidon.

Ça vrombit dans le village. Tout le monde admire le cavalier et sa monture. Noire la machine. Noir le cavalier.

Enfin, il se pose près de son portail. Mère Louise en est tout ébahie. Cette machine l’impressionne. Elle est bien deux fois plus grosse qu’elle ! Et même que Franckie qui est de taille assez petite !

Tout le dimanche à foncer sur les routes de campagne. À se laisser caresser par le vent. À épouser la moto dans un corps à corps possessif.

Franckie était tout plaisir. Son rêve, il le tenait à bout de bras. À plein bras.

Deux machines dans sa vie : le tracteur, la semaine. La moto, le dimanche. Il était comblé.

Une moto, ça attire les filles. Bien vite, une cavalière s’installa sur la selle arrière… Jenny qu’elle s’appelait.

Mariage. Jenny s’installa chez Mère Louise qui devint rapidement grand-maman…

La vie bruissait dans la maison, dans la cour, dans le jardin…

La moto sortait de sous sa couverture en fin de semaine. Franckie se la briquait du guidon jusqu’au bout de la selle en passant par les rayons,…

Et Zou, d’un coup de pédale, il démarrait sec pour aller se griser de vibrations et de vent offrant son visage au soleil.

Voilà qu’un beau jour, le Patron, sans tambour ni trompette, investit dans une nouvelle machine, non pas une de ces petites moissonneuses qui ne font que couper les épis pour en faire des bottes. Mais une moissonneuse-batteuse qui coupe la paille, bat le grain, … Bref qui vous laisse un champ net ! À tel point que l’on ne peut même plus glaner !

Quand Franckie aperçut la machine, il frémit. Qui donc allait avoir l’honneur de la conduire ? Mentalement, il fit le tour de tous les ouvriers. Certains étaient déjà âgés. D’autres ne savaient pas conduire. Et s’il avait ses chances ? Comme pour le tracteur ? Il était dans la force de l’âge. Il avait de l’expérience. Et même de l’audace. Mais trêve de rêve, la décision appartenait au Patron.

Le scénario du matin se répéta. Après la répartition habituelle, Franckie n’avait pas eu d’attribution…

« Franckie » l’interpella le Patron, « que dis-tu de conduire la moissonneuse-batteuse ? ».

« Ça me plairait beaucoup, Patron », répondit Franckie hardiment.

Alors, suis-moi au fond de la cour.

Largeur, longueur, hauteur, il allait falloir se la conduire. Tourner. Ne pas rater une rangée. Franckie se sentait toutes les audaces.

La moto avait eu son petit succès, mais que dire de cet engin multiforme !

Tout le monde était sur le pas-de-porte. Et les enfants suivirent Franckie jusque dans les champs.

Franckie, rouge de fierté, en nage d’attention, conduisait l’engin religieusement.

Le temps des moissons, c’était le temps de la chasse au lapin qui tentait de s’échapper. Et Pan ! Qui n’avait pas sa gaule pour assommer celui qui n’avait pas su courir assez vite !

C’était aussi le temps de la glane pour filles et garçons.

Le Patron a suivi Franckie avec sa Jeep, qu’importe les chaos !

Il avait l’amour de sa terre tout comme Franckie avait l’amour de sa moto.

Dès l’aube, il allait courir ses champs pour vérifier si la graine germait… Si les sangliers ne lui mangeaient pas ses betteraves ou les cervidés ne lui broutaient pas son maïs…

C’est après seulement qu’il revenait au domaine pour les ordres aux ouvriers.

Tout au long de la journée, on voyait la Jeep franchir allègrement routes et chemins. Il surgissait derrière l’un ou l’autre pour faire une remarque.

« Hé Robert, là, tu as laissé deux plants de betteraves… »

Robert en bégayait…

Le temps des moissons est court. Il faut profiter de l’ensoleillement car si le blé est mouillé, il se couche, les grains germent, la paille pourrit. C’est raté…

Alors, on travaille tôt. On finit tard le soir. Et s’il le faut, on travaille même le dimanche…

Ce jour-là, on fait un peu la fête. Le repas est enrichi. C’est un poulet ou un lapin. Et si l’on a eu de la chance, on peut déguster un lapin de garenne ou un faisan…

Franckie a reçu des ordres. Ce jour, il doit finir le champ d’Ormoy. Il a son ardeur habituelle.

Il n’est pas très corpulent, mais que d’énergie dans ses cellules ! Il est un peu du genre Jean Carmet dans « La soupe aux choux ». Il n’a pas peur de péter dans les étoiles et même le jour dans la cour. Il dit que c’est un signe de bonne santé ! Ah ! Le coquin ! Et ça fait rire tout le monde.

Quand il revient de son travail, régulièrement, il s’ébroue dans une bassine d’eau fraîche devant la maison.

Et toujours une plaisanterie aux lèvres !

« Allez ! Salut tout le monde, je m’en vais retrouver ma belle machine ! »

« Bon dimanche à vous ».

Et après le repas, le voilà parti tout guilleret sur son vélo jusqu’au champ d’Ormoy distant d’environ 2 kilomètres.

Et que croyez-vous que fait le Patron ? Vers trois heures, il enfourche sa Jeep pour aller surveiller la moisson.

Quelques instants après, on entend la Jeep s’arrêter devant la cour de Franckie.

Il avance dans la cour. Non, il court vers la maison. Il appelle Jenny. Il est pâle, très pâle.

« Vite, il est arrivé quelque chose à Franckie ».

C’est l’ébranlement dans les esprits. Tout le monde se met à courir, suivant la Jeep qui retourne aux champs.

La belle machine de Franckie est à l’arrêt. Lui est allongé dans les chaînes entraînant les épis vers l’intérieur…Le bras engagé dans le circuit infernal… Son sang inonde la paille, la machine, le sol… Il a fini de respirer…

Le Patron tremble. Quelle catastrophe. L’émotion noue toutes les gorges.

Mais que s’est-il passé ? Le Patron inspecte l’engin… Il suppose que la machine a fait du bourrage… Que Franckie est descendu pour dégager la paille, sans prendre la précaution d’arrêter le moteur et que son bras, engagé trop loin, a été entraîné par les chaînes. Qu’il n’a pu se dégager…

C’est un bien triste cortège qui s’en revint des champs.

Comme une mante religieuse, la machine a mangé le cavalier qui la chevauchait…

Moisson du dimanche…

Dans la cour de Franckie, les moineaux se disputent toujours dans les pruniers. Le lilas fleurit. Mais près du sureau rabougri, le tabouret est vide…

Et la moto dort sous la couverture grise…


*

Retour au sommaire