Comme t'as fait, maman
de Sophie Roïk


Pourquoi suis-je rentrée plus tôt aujourd’hui ? Je n’en sais rien…
Peut-être par qu’ils commencent à me courir au bureau…
Toujours plus de charge et de responsabilités. Et la considération, bernique !
Qu’est-ce qu’il était, au fait, ce chef avant ? Commandant ! Oui. Un mec de l’Armée. Un type qui commande tout le temps. Qui crie. Qui se met en colère. Même qui trépigne.
Le pire pour moi, c’est quand il frappe au carreau. Voilà sa façon de me convoquer.
En fait, il ne crie pas. Il gueule. Nous sommes des succédanés de troupes. Obéir est le mot clé. Ne pas interpréter. C’est ainsi que j’ai découvert l’informatique. Le monde des perfos. Des filles frappant – devant taper – bêtement, sans réfléchir, des chiffres, des codes, des lettres clés… jusqu’à en vomir. Troupe ou troupeau.
Moi ? Ça ? Jamais ! Je me battrai.
Alors, aujourd’hui, un ras le bol m’a pris et j’ai attrapé mon volant. Et zou ! Direction la maison.
Elle est bien un peu isolée. Mais ce petit carré de terrain et cette simple maisonnette, c’est vraiment à moi.
Avec, à portée de main, le petit bois, la colline, les marais, toute la nature offerte…
Un coup de frein, j’arrive à hauteur du virage qui mène chez moi.
C’est mercredi, pas d’école. Où est donc Louis ?
Âge difficile. Adolescence perturbée. Père parti. Et moi qui travaille tant.
Je ralentis. Heureusement.
Peur. Stupeur. Horreur.
Ils sont là, plusieurs, allongés comme des cadavres dans le gazon le long du portillon.
Inconsciemment, j’amorçais mon approche pour pénétrer dans la cour en marche arrière.
J’ai freiné des quatre fers. Terrifiée. Des doutes affreux plein la tête.
Il y avait là, plein de mobylettes. Certaines accolées à la clôture. D’autres, renversées.
Des bouteilles de toutes sortes jonchaient le sol.
Seigneur. Au secours. Je deviens folle. Folle d’angoisse. Une envie de vomir. Vais-je mourir ?
Mais où est donc Louis ?
Je pénètre dans le garage. Il y en a là aussi. J’avance dans sa chambre. Drôles d’odeurs… Encore des bouteilles.
Les meubles brûlés par les mégots. Des petites soucoupes. Des cuillères à café noircies. La moquette maculée… Quel désordre !
Et je regarde mon enfant. Mais qu’a-t-il donc fait ? Qu’est-ce qu’ils ont tous faits ? !
Mon corps se révulse. Quelle souffrance. Pourquoi a-t-il fait ça ?
Qu’est-ce que j’ai fait ou pas fait ? Moi ?
Et mes questions pleuvaient.
Je voulais tout croire. Que ce n’était qu’un incident. Qu’il ne les laisserait plus venir. Sûr.

Mais le doute, insidieux, était là en permanence.
Je surveillais sans cesse sa pâleur.
Ne dormais plus jusqu’à ce qu’il rentre. Tard.
Angoisse. Angoisse. Terreur. Dans cette maison de solitude.
Je fouille. Les poches. Les tiroirs. Les placards.
Colle à vélo. Eau écarlate. Trichlo. De l’herbe. Et quoi d’autre encore ?
Si tu ne veux pas, ne peux pas me parler, écris. ECRIS !
Et j’ai trouvé les feuillets. Des descriptions d’horreur. Morbides. Des visions éclatées. Des désespoirs sans nom. Des mots durs qui vous éclataient à la figure comme des coups de pétards. Des mots qui vous mettaient le cœur en lambeaux.
Je souffre. Je souffre. Pourquoi ? Pourquoi, Seigneur, qu’on s’aime pas ? Comme il faut. Comme on aime en vrai au-dedans. Déchirant.
Aimer. Aimer jusqu’à accepter la dérive. En sortir. Comment ? Seigneur. Comment ?
« Comme t’as fait, maman »… Ces mots résonnent encore et toujours dans ma tête. A chaque fois que je connais un cas…
Que j’essaie d’aider.
Que je lui demande son avis, à Louis.
C’est ça qu’il me répond…
Tout le temps, ça tournait dans ma tête. Que faire ? Si non, je le perds.
Je suis là, tous les jours, dans ces drôles d’odeurs… Avec ces tâches de brûlures sur les meubles. Ces ombres crasses sur la moquette beige sale.
Et je fouille.
Et j’ouvre les tiroirs. Je fouille les poches. Les placards. Et un soir, toc, le flacon est là. Entre les pulls et les chemises. Plein au trois quart.
Alors, c’est ça ! Est-ce qu’il le boit ? Le hume ? Mais qu’est-ce qu’il fait donc avec ça ?
Et tout à coup, je repense au chef d’équipe qui est venu me parler de « ça ». Son fils. Aussi. Dans une baraque désaffectée en forêt. A plusieurs. Il venait d’être convoqué par la Police.
Un éclair dans ma tête. Et si Louis en était ?
Avec une audace dont je ne me savais pas capable, je mis mon plan sur pied.
Ce jour-là, il n’est pas rentré tard. 19 heures.
Je l’accueillis avec le plus grand calme.
« Contiens-toi » me dis-je. « Sois calme » « Posée ». « Ne montre rien ».
« Viens dans la cuisine, Louis, assieds-toi ici. J’ai à te parler.
Je m’installe près de lui.
Il est penché vers moi. Moi, je le regarde droit. Droit dans les yeux. Tous mes sens sont aiguisés, en observation.
« Les gendarmes te cherchent, Louis ». « Je sais tout. Inutile de tout me cacher. Je suis au courant de tout maintenant. »
Frappé de stupeur, il me regardait. La pâleur l’envahissait. Défiguré. Je l’ai vu se recroqueviller devant moi.
Il n’a rien nié. J’avais visé juste.
Au flanc.
Enfin, je savais. Et comme toujours, quand il m’arrive des catastrophes, j’ébauchais mon, mes plans.
Et je lui ai parlé.
« Nous allons te soigner. Veux-tu « ?
« Oui, maman ».
« Veux-tu que j’aille avec toi chez ce thérapeute ?
« Non. Je vais y aller seul. Je préfère. Nous parlerons de tout. Oui. Oui. »
Rendez-vous fut pris.
Je me suis aperçue très vite que ça ne tournait pas rond. Il pâlissait de jour en jour. Avait des trous de mémoire. Parlait de moins en moins. M’évitait.
Si fragile. Frêle comme un moineau à la dérive.
« Mais, dis-moi, de quoi parlez-vous ? » « Allez, vas-y, dis-le-moi ? »
Il se mit à trembler. L’angoisse le dévastait.
« Maman, il ne parle pas. Il ne dit rien. Il veut que ce soit moi qui m’exprime. Et il est là, roide. Ça me rend fou.
« Alors, dis-lui. Dis-lui que tu désires dialoguer. Que ce n’est pas de cette manière là que tu souhaites être aidé. »
« Oui. Oui. Je vais le lui dire. Je n’en peux plus. Au prochain rendez-vous.
Et il a insisté. Supplié. Pour que l’homme parle.
Et savez-vous ce que lui a répondu cet horrible psy ?
« Je ne veux pas te parler car je ne veux pas te dire que tu vas finir par tuer quelqu’un… ».
Salaud. Immonde salaud. Une pourriture, ce mec. Nous nous sommes trompés.
« Plus jamais, tu n’iras chez lui. Mon petit, calme-toi. Il est fou, cet homme-là. »
« Nous trouverons une autre solution. Oui. Tiens, notre médecin de famille. Il te connaît bien. Veux-tu aller le voir ? »
« Oui. Oui ».
« Pourrais-je… Veux-tu que je t’accompagne ? »
« Oui ».
« Bon. D’accord. »
J’ai pris très vite rendez-vous. Je prévins le docteur par téléphone.
Chaque seconde était une torture jusqu’au rendez-vous… Pourvu qu’il ne disparaisse pas. Qu’il vienne…
Oui, il est là. Il m’attend. Droit. Si fragile.
Enfin, nous y allons.
« Bonjour ». Le docteur nous accueille.
« Vous venez avec votre fils ? »
« Tu es d’accord, Louis ? »
« Oui ».
Alors, il a tout raconté. A nouveau. Le médecin a réfléchit et très vite, il a proposé un plan.
Cure de sommeil à domicile. Sous ma surveillance. Surtout pas dans un établissement spécialisé. Ce serait très mauvais. Des contacts nocifs… Des risques à nouveau…
D’accord, pour les soins à la maison. Matin. Midi. Soir. J’étais là, accourant, l’angoisse aux tripes. Mais il était couché ? Calme. Soulagé. Il dormait. Avalait ses cachets. Et dormait encore.
Personne n’avait le droit d’entrer. Grand’mère veillait. Dans ma tête, ça palpitait. Et après ? Les rechutes possibles… Que faire ?
Dans ces cas-là, je mouline ? Tourne le problème mille fois dans ma tête.
Bon sang, que faire ? Il faut l’éloigner à tous prix d’ici. De ces fréquentations malsaines.
Le pauvre petit.
Peu à peu, il se confiait. Les tortures au Lycée. Les curés.. Les bulletins truqués. La fuite décidée avec cette fille. Le suicide à deux quelque part, très loin…
« Vous ne pouvez pas comprendre, vous, les adultes ! C’est notre guerre d’Indochine à nous… ! me criait-il.
Mes cellules se convulsaient.
Comment peut-on vivre si près les uns des autres et bâtir ces murs de silence et d’incompréhension ? Se torturer à ce point ? Pourquoi l’Amour ne trouve-t-il pas le bon chemin ?…
Vite, il fallait agir.
Partir. Oui. Il fallait qu’il parte. Loin. Mais où ?
J’ai couru, cherché. Ébauché des solutions.
Et l’idée est venue. Un échange !
Un échange avec l’étranger. La Grande-Bretagne, l’Espagne ou les U.S.A… Je vais chercher. Je trouverai.
Et j’ai trouvé. Dallas ! Un échange. Un garçon. Une famille. Ce sera l’Amérique.
La valise est prête. Je le conduis à l’aéroport. Direction New York via Bruxelles puis Dallas…
Ces quinze jours là-bas, une résurrection. Une vie différente. Un copain jeune, dynamique. Plein d’allant. C’était totalement différent d’ici. Une découverte. Un autre monde. Une ouverture sans pareil. Là-bas, on pouvait tout faire. Même et surtout, réussir.
Au retour, je lui ouvre la porte de la maison. Il pose sa valise. Me regarde avec des yeux extasiés et s’écrie :
« Maman, j’ai tout compris. Je vais travailler. Et je réussirai ! »
Tout à coup, je me suis sentie soulevée de terre, tournoyer dans la petite entrée, enserrée dans les bras de mon fils retrouvé, ça ne m’était jamais arrivé…
Et il a travaillé.
Et il a réussi.
Et quand je lui demande son avis sur la manière de s’y prendre pour sauver quelqu’un du pire du pire, il me dit :
« Comme t’as fait, maman »…

Sophie ROÏK

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