Le foulard de ma mère
de Sophie Roïk



Martha, c'est ma mère. Elle est venue en France du fin fond des Pays de l'Est dans les années trente.

Avec quelle joie, elle s'était empressée de distribuer ses effets à ses sœurs ! Qu'allait-elle emporter tout ça dans un pays où l'on pouvait tout avoir !

Théo, qu'elle connaissait depuis toujours, était déjà là-bas depuis un an. Il avait commencé à installer la maison. Il avait un travail, un salaire. Ils allaient se marier dès qu'elle serait là.

Ils s'étaient fréquentés déjà depuis 4 ans. Mais, le mariage ne pouvait être conclu, faute de logement, de travail, d'argent, …

Théo a pu souscrire un contrat de travail dans une grande ferme du Nord de la France. Lui-même était fils de petit fermier. Il convenait bien à l'emploi qu'on lui proposait.

Martha le rejoint un an après n'emportant que quelques effets dans un petit coffret de bois…

Le temps de faire les formalités et le mariage fut prononcé rapidement, Martha étant très croyante et pratiquante, ne pouvait concevoir sa vie autrement.

La maison, une ancienne grange à foin, avec une seule pièce pour vivre, sans eau, ni éclairage à l'époque, ne lui parut pas des plus accueillante et confortable…

D'accord, la cabane de rondins où vivaient ses parents et leurs sept enfants n'était pas spacieuse non plus.

Ils devaient manger à même le sol, assis en tailleur ; dormir sur des matelas de paille étalés pour la nuit.

Mais était-elle venue ici pour vivre encore moins bien, sans aucun soutien et dans une solitude extrême ?

Elle s'aperçut très vite que la solde de Théo était bien mince. Que Théo était un peu artiste et qu'il offrait des chocolats aux jolies filles quand l'épicier venait au village pour les fournir en victuailles…

Elle avait été élevée à rude école. Allait-elle flancher maintenant ?

Non, se dit-elle, la rage au ventre. D'abord, il fallait apprendre à communiquer pour l'essentiel. Elle ne connaissait pas un mot de français.

Ensuite, il lui fallut tout installer dans la maison. Repeindre les murs à la chaux. Ajouter quelques touches de couleurs. Les portraits de sa famille.

Elle engagea vivement Théo à bêcher le terrain derrière la maison pour en faire un jardin. À faire des enclos dans la cour de manière à élever des volailles, des lapins, un cochon… De sorte que l'on puisse au moins avoir un peu de viande de temps en temps.

Elle remonta ses manches pour faire elle-même son pain. Elle avait le coup de main. C'était sa tâche là-bas, dans sa famille.

Il existait un four à pain dans le cabanon attenant. Fagots aidant, le feu crépitait dans le four. Elle mettait une telle ardeur à suivre la cuisson que ses joues en rosissaient. Et nous nous régalions de belles tranches de pain doré…

Peu à peu, elle prit de l'audace auprès du propriétaire. Revendiqua une pièce de plus. Puis, au fur et à mesure des naissances, elle en réclama une autre et puis une encore… « Nous n'allons pas dormir tous ensemble », argumenta-t-elle ! « Et il faut refaire la toiture »… Car les tuiles voltigeaient dans la tempête et au moment des fortes pluies, l'eau s'infiltrait jusque sur les lits à travers les poutres. Nous mettions des cuvettes et des bassines pour nous protéger…

Martha était venue en France avec son foulard et ici, il ne la quittait pas. Sauf à la maison et encore !

Elle accepta tous les travaux saisonniers des champs. Elle courait à l'aube avant que les enfants ne soient levés. Revenait pour les envoyer en classe. Repartait jusqu'à l'heure du déjeuner. Au retour, vite, la marmite sur le feu. Quelques pommes de terre, une salade et on repart.

Son foulard, elle le mettait pour aller au champ, à la messe, au marché, chercher son lait, … Durant mon enfance, cela ne m'a pas réellement gênée. Mais adolescente, puis jeune fille et après… Oui !

J'avais beau lui dire ; ça n'est pas joli. Tu te plaques les cheveux… Elle avait toujours une raison valable pour le garder. Pour aller à la messe, c'était obligatoire. Pas question d'aller aux champs, faire la moisson, avec toute cette poussière sans foulard ! En ville, non plus. Le marché dans ces rues à courant d'air ! Allait-elle attraper du mal pour me faire plaisir !

Elle en avait accumulé de toutes les natures : en coton, en laine, en rayonne, … De quoi faire face à toutes intempéries y inclus le soleil.

Ce qui me gênait le plus, c'est lorsque je l'accompagnais en ville. Elle avait vraiment l'air d'une grand-mère… D'une paysanne… J'étais gênée… Je la voulais jeune et belle…

J'ai usé de ruse. Les cheveux. J'allais m'occuper de ses cheveux. Lui faire de belles mise en plis. Des rinçages colorants pour cacher ses cheveux blancs… Je lui faisais des nettoyages de peau…

Nous voici prêtes à aller au marché.

Que croyez-vous qu'elle fit ? Sur mon bel échafaudage, elle posa son foulard de laine. Et vlan ! Tout a été aplati séance tenante !

« Enlève ton foulard, maman », demandais-je avec insistance.

« Qu'est-ce que ça peut te faire que j'ai un foulard ?Laisse-moi tranquille avec ça ! »

J'avançais et lui jetais des regards suppliants…

Elle ôta son foulard au bout d'un moment. Le posa sur ses genoux. Et dès que la ville apparut, l'air de rien, elle l'ajusta soigneusement, le noua sous le menton et s'assura dans le rétroviseur qu'il était bien en place.

« Pourquoi le remets-tu » ? « Tu étais bien ainsi »… dis-je calmement.

« Je vais avoir froid ». rétorqua-t-elle d'un ton sans réplique.

« Et tes cheveux ? Ils vont être tout plats… » avançais-je.

« Je m'en fous de mes cheveux » lança-t-elle avec défi.

Cette lutte, je l'ai menée longtemps… Mais, je n'ai pas réussi… Sauf une fois, quand je l'ai emmenée à Paris.

Je l'appelais ma Greta. Car elle adorait se faire photographier et était très comédienne…

Tour Effel, Sacré cœur, Musée Pompidou, je l'ai emmenée partout. Au restaurant…
Il a fallu en faire des photos !

Mais de retour dans son contexte familier, les foulards du matin au soir…

Théo et elle allaient ensemble à la messe. Ils adoraient chanter. C'était comme ça dans leur pays. Des chorales… Des voies qui s'élèvent sous les voûtes… C'était une autre façon de prier…

Événement extraordinaire, voilà qu'on élit un nouveau pape ! Et qui donc : Karol WOJTYLA soi-même. Un compatriote ! un Poète ! De Cracovie, comme elle Martha !
Mais, Seigneur, quel cadeau ! Et quelle fierté !

Mais que se passe-t-il ? Le voilà qui vient à Paris ! Ah ! Qu'elle aime son village. Qu'elle ne veut jamais en bouger. Mais, là, son idole ! Elle allait y courir. Se mêler à la foule. Piétiner des heures durant sur les parterres parisiens pour le voir, que dis-je, l'apercevoir…

Le soir, elle revint, le foulard un peu en biais, avec un badge, mes enfants ! Une photo de Jean-Paul II et un ouvrage sur lui…

Ses yeux brillaient comme des étoiles.

Depuis, elle ne cessa de porter le badge au revers de son veston du dimanche et moultes fois, nous raconta en détail son épopée.

Au regard de ce quasi-miracle, qu'étaient toutes les misères du quotidien, tous les travaux des champs, le jardin, la maison, les enfants ???

Elle était positivement portée par la foi.

Un jour, elle nous revint du marché avec des baskets roses ! Imaginez le tableau ! Un foulard, un pin's au revers de son veston et des baskets rose bonbon ! Ses petits-enfants l'ont appelée Grand-Mère Tartine… Mais qu'est-ce qu'elle en avait à faire ! Juste, elle y était bien dans ses baskets ! Et hiver comme été, c'est ce qu'elle mettait !


Un jour de printemps, je me trouvais dans mon bain bouillonnant… Ça bougeait beaucoup… À tel point que mon âme s'est mise à parler… « Je vais sortir de là. Ça remue bien trop pour moi. Je t'attends sur le tapis de bain… » Sur le coup, j'ai eu la berlue. C'est quoi, cette voix en moi ? Oui, quelque chose comme un ectoplasme se trouvait sur le tapis de sol… Et moi, enfin, mon corps, était là pulsé de tous côtés… « C'est pour la bonne cause, me disais-je, il faut supporter… »

Et dans la foulée, elle m'apparut, Grand-mère Tartine… C'était urgent. Il fallait vite courir téléphoner. Mille kilomètres nous séparaient. Ma voiture du haut de ses dix ans, roule à son allure, pépère… Ah ! Ces virages de montagne ! Je m'élance vers la cabine. Appelle la maison de retraite… Et l'infirmière me dit : « On allait vous appeler… Il faut venir de suite… C'est une question d'heure… » Je remballe mes affaires à toute allure. J'appelle toute la famille. « Courez vite chez Martha. Elle veut nous voir tous. J'arrive aussi vite que je le peux… »

Vite, un billet d'avion. Quoi ? C'est la grève. Bon sang de grève. Je ne peux arriver à temps…

Le lendemain, nous nous retrouvons tous auprès d'elle. Les petits, les grands. Elle est déjà loin, bien loin…

Chère Martha, on a assorti ton nouvel intérieur à la couleur de tes yeux. Nous t'avons mis ta robe bleu ciel à fleurs blanches, celle que tu préférais… Autour de ton cou, on a posé ton petit crucifix. Sur le col de ta robe, devine quoi ? Le badge de ton Pape bien-aimé. Et autour de ton visage, on a disposé ton foulard en volutes bouffantes...

Et, c'est la coutume dans ton pays, l'on t'a fait une photo comme du temps où l'on t'appelait Greta…

Greta-Babouchka-Mama, Grand-Mère Tartine de nos jeunes années, tu dors…

Tu es dans ton village d'adoption… Là, où se sont écoulées soixante dix années de ta vie…

Tu reposes près de Théo sous le sapin que tu as planté pour lui faire de l'ombre…

Et qui sait si la nuit, vous n'allez pas chanter tous les deux dans la petite église proche ? Mais, chut, ne faites pas trop de bruit, les pigeons y dorment aussi…

Zut ! On a oublié de te rajouter tes baskets roses dragée… J'espère que depuis, tu nous as pardonné !



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