Le chien de Jean
de Sophie Roïk

Dès mon plus jeune âge, j’avais pour habitude d’explorer les maisons de mon village une à une. Mes petites visites étaient facilitées quand j’avais une petite amie dans la maison. Ou un copain.

Cela comblait mon inépuisable curiosité. Voir vivre les gens. Les entendre parler. Se comporter entre eux. Leur façon différente de faire la cuisine. Quelquefois, j’avais le droit de goûter à l’une ou l’autre des préparations… Comme ces brioches à la vapeur ! Quelle douceur moelleuse ! Un vrai petit coussin qui fondait délicieusement dans la bouche… Seule dans le village, la maman de Wanda savait préparer ce mets savoureux…

Le hameau étant petit, j’eus vite fait d’en faire le tour…

Pour varier solitude et compagnie, je faisais de longues promenades dans la campagne environnante. Mon chien Milord était toujours de la partie. Et pendant que je me délectais des fruits de saison, lui pourchassait faisans, lapins ou perdrix.

J’ai même fouillé les caves des maisons en ruine dans l’espoir d’y découvrir un trésor… Il m’arrivait aussi de visiter le cimetière ; d’y lire toutes les inscriptions… les âges… de détailler les photos et de plonger mon regard dans les petites chapelles aménagées par certaines familles…

Ayant ainsi posé mes marques dans mon environnement proche, je mis en œuvre un programme d’exploration élargie au village voisin où se trouvait l’école.

Beaucoup d’amies et de copains en plus. Cela s’est produit tout naturellement d’aller chez Marianne. Puis, d’y passer la nuit… J’écarquillais les yeux. Ouvrais grand mes oreilles. Engrangeais toute provende. Et bénissais cet heureux hasard qui me permettait d’avoir « les clefs d’entrée ». De manger de la bonne soupe aux légumes. Car, enfin, de nombreuses maisons avaient porte close…

Les livres furent aussi une occasion rêvée de pénétrer dans certaines demeures. Ah ! Les échanges de livres avec Bernard ! Que de battements de cœur quand sa maman m’ouvrait la porte !

Les textes de chansons m’ont également permis d’accéder dans des lieux très fermés… Autre classe… Chère Denise de mon enfance, comme ils étaient beaux les textes de Charles TRENET ! Et tes yeux noirs si doux à regarder…

Je progressais pas à pas. Me voici sur l’autre colline chez Camille, aux yeux si clairs. De ce bleu de myosotis sauvage piquetant les sous-bois… Tendre petite amie dont la maman confectionnait de si croustillantes tartes au sucre que toi, Camille, tu m’offrais avec tant de plaisir.

Promenades dans les bois proches. Gais babillages. Fleurs tressées. Courses folles dans les prés… Nous étions heureuses !

Vint le temps d’apprendre le catéchisme…

C’est ainsi que je connus la famille de Jean. « Passe me prendre, nous irons ensemble chez Monsieur le curé » ! me dit-il un jour.

Je l’aimais bien et le taquinais souvent en classe. Du haut de ses douze ans, il jouait déjà au grand séducteur… Il avait sa cour d’admiratrices et se prenait pour un grand Maharadjah ! Pour moi, c’était juste un copain. Une sorte de frère qui ne m’impressionnait en rien avec ses cheveux bruns plaqués, ses yeux noirs ronds comme des billes, ses joues rebondies et son nez épaté. Bon d’accord, il y avait beaucoup de malice dans ces yeux-là et les lèvres étaient gourmandes. Toutes prêtes à cueillir furtivement un baiser…

Point de cela pour moi.

Toujours ma quête…

La maison de Jean était très jolie. Avec des fleurs partout dans le jardin. Sa maman semblait très coquette. Toujours bien mise et coiffée avec soin. Des cheveux lissés épousaient son joli visage allongé. De nature calme et souriante, ses gestes avaient comme une certaine langueur, mêlée de mélancolie. Pour tout dire, elle me paraissait très belle. Distinguée, avec un corps bien proportionné. Elle avait fort à faire avec ses trois garçons, Jean étant le petit dernier.

J’avais là un champ d’observation inespéré.

Le frère cadet, Georges, grand, était très sûr de lui. Genre Gregory PECK, pas une fille ne pouvait lui résister ! A 18 ans, il pensait conquérir le monde !

Il en allait tout autrement de l’aîné. J’avais spontanément pour lui une grande tendresse.

Il avait 21 ans, le visage doux, des yeux plissés, des lèvres charnues, les épaules un peu voûtées et un sourire teinté de tristesse. Comme s’il souffrait dans son for intérieur d’un mal étrange et mystérieux.

Lorsque je vis le papa, Thaddée, je cherchais en lui les ressemblances avec ses trois fils …

En fait, c’était Michel qui était le plus proche de lui à beaucoup d’égards. Physiquement, moralement et, comme lui, il jouait de l’accordéon.

Georges avait hérité de la prestance de sa mère avec en plus une sorte d’arrogance qu’elle n’avait pas. Il avait également des dons musicaux : il savait jouer de la trompette avec talent et brio. Les deux aînés animaient les soirées dans les bals de campagne.

Jean, c’était le lutin, le farfadet, l’enfant gâté qui ne ressemblait ni à papa, ni à maman. C’était une boule d’énergie et de joie de vivre, sans complexe aucun. Bien sûr, il avait aussi l’oreille musicale : il pianotait déjà à l’accordéon mais son dada, c’était l’harmonica.

À la campagne, dans chaque foyer, il y avait ou un chien ou un chat, sinon les deux. Bien souvent, des animaux bâtards.

Mais le papa de Jean avait un chien de race ! Chien berger ? Chien loup ? je ne le sus. En tous cas, une bête magnifique. Un gardien-né. Il avait de la noblesse. Une assurance sans pareil et le sens de sa responsabilité. Il était le protecteur de la demeure et de ses habitants. Pour être admis, il fallait d’abord être agréé par la famille. Sinon, Caramel se fâchait. Grondait. Gare à celui qui aurait franchi le seuil ! J’étais fascinée par cet animal, sa taille, son pelage, ses yeux graves et attentifs.

Pour Caramel, son seul et vrai maître, c’était le papa. Papa si doux au regard tendre. Et triste aussi. Dure la vie. Gardien de nuit à l’usine proche. La sucrerie. Des champs et des champs de betteraves à perte de vue. Broyées, malaxées. Mélasse brune. Sucre cristallisé. Sucre blanc. En morceaux…

Et des femmes et des hommes dans les champs. Et des femmes et des hommes dans l’usine.

Et un gardien seul avec son chien la nuit.

Les cheminées crachaient cette fumée qui stagnait. Des odeurs de pulpe de betteraves en fermentation s’insinuaient jusque dans les maisons.

Il partait à vélo chaque soir, le papa. Avec Caramel.

Ils rentraient à l’aube naissante. Fourbus tous les deux. Cette côte était si abrupte à monter à pied, le guidon à la main.

Le chien avançait sur le bas-côté. Le brouillard se délayait dans le vallon… Les peupliers formaient une frondaison grise.

Antonia, la maman, préparait le petit déjeuner de ses hommes, quand tout-à-coup, Caramel arriva en trombe, aboyant d’une manière violente et saccadée.

Immédiatement, elle se douta que quelque chose était arrivé à son mari, car, jamais, le chien ne serait revenu sans lui.

Caramel la tira par son tablier puis s’élança vers les garçons les happant par le bras pour les obliger à le suivre à l’extérieur.

Il était comme fou. Éperdu de douleur. Hurlant sa détresse. Sa rage.

« Vite, venez vite » semblait-t-il vouloir leur dire.

Ils s’élancèrent à sa suite sur la route brumeuse.

Rapidement, le chien les emmena sur les lieux du drame. Leur père gisait, affalé en travers de la bicyclette. Inanimé. Les cheveux défaits, le cuir chevelu ensanglanté.

Les trois garçons, silencieux, en proie à une grande angoisse, prirent la décision d’emmener leur père à la maison. Il fallait agir vite, très vite. Les deux plus grands le portèrent, tandis que Jean se chargea de la bicyclette. Le chien tantôt les devançait, tantôt les suivait en poussant des cris plaintifs…

Les garçons se sont doutés de ce qui s’était passé. Heurté dans l’obscurité par un véhicule, le père s’était évanoui et n’avait pu se relever. Personne ne l’avait secouru… Dans cette nuit opaque et ce brouillard courant à ras du sol…

C’est alors que le chien s’était élancé vers la maison. Alerter. Chercher du secours…

Les peupliers s’étiraient vers le ciel comme une frondaison ultime.

La tristesse avait suivi le cortège. Elle avait envahi les lieux. S’était infiltrée comme une brume insidieuse dans les esprits et dans tous les interstices de la demeure.

Courir téléphoner. Attendre le médecin. Le chien qui tremblait en gémissant doucement. Les cœurs qui se gonflaient de chagrin et d’impuissance.

C’était encore la nuit. C’était un cauchemar. Mais non. Le docteur arriva. Il examina le blessé. Puis, les regarda un à un. Trop tard disaient les yeux. Trop tard. Fini. C’était fini.

Ce fut comme une explosion dans leur tête et dans toute la maison.

Une fine poussière de chagrin flottait dans l’atmosphère.

Caramel avait perdu son maître. Il n’avait pu le protéger, le sauver.

Silencieux, il a posé son museau près de sa tête.

Là, à la frontière de l’invisible, il a continué sa veille.

*