E.V.I.
de Simon J.



La sonnerie du reveil retentissait comme la sirène d'un bateau lointain perdu dans les embruns, comme un phare sonore et incessant qui tentait de percer un mur opaque de brouillard, fait de pensées diffuses, de rêves insensés et de trois verres de Martini Rosé. Adrian laissa tomber son pied gauche (peut-être le droit aurait-il été préférable) sur le tapis usé de sa chambre, semblable à un certain Neil, 73 ans plus tôt. Puis il se laissa glisser vers le bord du lit avant de poser son autre pied à-côté du premier et finalement de redresser son coprs tout entier qui semblait peser une tonne. Si seulement il s'était trouvé sur la Lune, il aurait pesé 6 fois moins lourd... Comme quoi son exploit était autrement plus difficile que celui du "certain Neil". La sonnerie qui avait réussi à extirper Adrian des bras d'une Morphée étonnament possessive était en réalité la troisième, les deux premières s'étant perdues dans une foule compacte de pensées éparses et n'ayant pu trouver le chemin du cerveau, les panneaux indicateurs ayant été mélangés par l'alcool de la veille. Il s'habilla en vitesse, saisissant sans même les regarder les vêtements éparpillés sur le sol de sa chambre, passa devant un miroir sans prendre le temps de jeter un oeil à son visage strillé par les plis de l'oreiller qui lui donnaient un air de croquis raturé par un styliste mécontent, s'engagea dans la cage d'escalier en croquant dans une biscotte saisie en passant et sortit dans la rue encore vide. L'air frais du matin acheva de le réveiller, et il se dirigea vers sa voiture, une vieille Lexus RX400 hybride. Il arriva quelques minutes plus tard, en retard, sur son lieu de travail, une usine de GPS dirigée par deux frères Sinosoviets aux desseins douteux, et se fit aboyer contre par son supérieur hiérarchique, un moustachu fou au nom imprononçable qui ressemblait à un morse. Il était standardiste pour cette societé, et tous les jours des dizaines d'anonymes mécontants de constater qu'ils ne le sont pas aux yeux de l'annuaire téléphonique lui raccrochaient au nez (et encore, dans ces cas-là il avait de la chance.) Et ce jour ne fut pas une exception, il fit pendant 8 heures la promotion de plus de 20 modèles différents de GPS à des gens qui ne savaient même pas de quoi il s'agissait. Une fois l'heure de la fermeture venue, il reprit sa voiture et conduisit en direction de sa maison. Mais n'étant pas concentré sur la route il se trompa de voie et quand il se rendit compte de son erreur il se situait dans un quartier qu'il ne connaissait même pas. "Quel comble, se dit-il, je passe mes jours à vendre des GPS et je n'en possède même pas..." L'ironie de la situation le fit sourire, mais ce sourire sonnait faux sur son visage, alors il se dépecha de l'effacer. Il se gara sur les places pour vélomoteurs et sortit de sa voiture pour tenter de se repérer. N'y parvenant pas, il entra dans un night club situé de l'autre côté de la rue et dont la vieille enseigne au néon rose clignotant dispensait une lumière blafarde qui se reflétait dans les flaques d'eau du trottoir. Il poussa la porte opaque et pénétra dans un vestibule à la moquette rouge et aux murs recouverts de vieilles photos en noir et blanc représentant des jeunes femmes, vraisemblablement d'anciennes danseuses du club. Il passa une autre porte et déboucha dans une grande salle nettement moins bruyante qu'il ne l'aurait pensé. Sur la "scène", trois filles à moitié nues dansaient, mais personnes ne les regardait. Les quelques personnes présentes était penchées sur leur verre, et le barman essuyait nonchalamment une chope, les yeux rivés sur une vieille TV muette. Adrian traversa la salle sans provoquer le moindre intérêt auprès des clients hagards et il se plaça devant le comptoir. Il frappa un petit coup sur la table pour attirer l'attention du barman qui tourna vers lui un regard chargé de reproches. "Excusez-moi, murmura Adrian, bien qu'il ne fut guère nécessaire de baisser le ton, pouvez-vous me dire dans quel quartier je me trouve, je suis un peu perdu..." Le barman lui adressa un regard méprisant, puis il retourna à sa tâche. Après quelques secondes il lâcha : "Vous êtes sur la Bridgewater Street. C'est... (il sortit un vieux plan de la ville de sous son comptoir et y posa son gros doigt sale) ...ici." Effectivement, Adrian était assez loin de chez lui (il habitait sur la Dover Street, à 2 kilomètres à vol d'oiseau de là où il se trouvait actuellement.) Il poussa un soupir, remercia l'homme et se retourna. Et là, il sursauta. A côté de lui, assise sur un tabouret, se trouvait à présent une ravissante créature qui n'était pas là auparavant. Face à ce geste de surprise, la jeune femme sursauta elle aussi, puis sourit à Adrian. Elle était vraiment très belle, avec des yeux d'un vert très profond et des cheveux blonds, presques blancs. "Je suis désolé, bafouilla Adrian, je ne voulais pas vous effrayer..." Son esprit était comme engourdi par la beauté de cette femme mystérieuse. "Non, c'est moi qui m'excuse...", répondit la femme. Elle avait un léger accent de l'Est, ce qui ne déplut pas à Adrian. "Je m'appelle Louisa", ajouta-t-elle.

Adrian balbutia "A... A...", et heureusement pour lui son cerveau se rebella contre une absurdité telle que d'oublier son propre nom et il parvint à prononcer : "Adrian, enchanté."

"Adrian comment ?", s'enquit Louisa. Ce à quoi il rétorqua, plein de fierté : "Adrian Ford".

"Oh, Ford comme les voitures ?" Adrian ne voyait vraiment pas de quoi elle voulait parler, car en 2042 Ford avait fait faillite depuis longtemps, mais il acquiessa tout de même. "Vous habitez Liverpool ?" demanda-t-elle. "Oui, et vous ?" "Oui, enfin non pas vraiment, j'habite dans la banlieue Nord." "Vraiment ? Peut-être pourrions-nous nous revoir ?" ajouta Adrian.

"Oui, ce serait une bonne idée." Peut-être que si l'un d'eux avait-eu une vie un tant soit peu intéressante il aurait cherché à en savoir plus avant prendre rendez-vous, mais ces deux-là avaient une vie si vide et inintéressante qu'il devenait absurde de renoncer à nouer des liens. C'est pourquoi il se donnèrent rendez-vous dès le lendemain, au HLM de Louisa, dans la banlieue Nord.

Adrian rentra chez lui et se mit au lit, heureux de cette nouvelle rencontre et des possibilités qu'elle offrait. Il regarda pendant quelques minutes une émission sur les lamantins puis tomba endormi sans même éteindre la télévision. Le jour suivant se passa comme d'habitude, si ce n'est que pour une fois Adrian arriva à l'heure au travail. Le morse n'ayant donc rien à lui reprocher il fut d'une humeur exécrable durant toute la journée, ce qui est un paradoxe bien étrange. A mesure que son rendez-vous du soir se profilait, Adrian sentait une boule dans son ventre, un mélange d'excitation et d'appréhension inexplicable, et finalement il fut l'heure de partir, il reprit alors sa voiture et se dirigea vers la petite croix rouge dessinée par Louisa sur la carte "empruntée" au barman. Après avoir tourné dans la banlieue en cherchant le bon HLM (le numéro 2) il se gara et s'engouffra dans un hall d'entrée peu accueillant et mal éclairé. Il commença à lire les étiquettes sur les boîtes aux lettres héxagonales pour trouver celle de Louisa.

"Aha !, Louisa, 5ème étage", s'exclama-t-il quand il eut trouvé. Le HLM ne disposant d'aucun ascenseur il entreprit de monter à pied les 5 étages qui le séparaient de celle dont le visage avait hanté son esprit toute la journée et lui avait permis de supporter les remarques incessantes des clients potentiels. Adrian se demandait parfois comment la societé dans laquelle il travaillait faisait pour vendre ses produits. Utilisait-elle d'autre moyens de publicité ? Cela semblait peu vraisemblable car il n'avait jamais vu aucune affiche ou pub à la TV pour ces GPS. Ou peut-être y avait-il d'autres standardistes cachés dans une autre pièce, car Adrian et ses collègues, eux, n'avaient jamais beaucoup de succès (la preuve en est qu'à chaque GPS vendu ils buvaient un coup ensemble et que la bouteille de champagne n'avait pas quitté l'armoire depuis 2 mois.)

Il interrompit ses pensées quand il arriva devant la porte de Louisa. Il tendit lentement un index tremblant vers la sonnette mais soudain la porte s'ouvrit en grand sur Louisa, souriante. "Je t'attendais", lui dit-elle.

Adrian, lui, resta petrifié, le doigt en suspension, la bouche ouverte, semblable à ET l'extraterrestre. "Entre seulement, je vais te faire visiter".

L'appartement de Louisa était très joli, et Adrian fut impressionné de voir à quel point on peut faire oublier l'austerité d'un immeuble et d'un quartier en amménageant avec goût son intérieur. C'était spacieux et lumineux. "Merci de m'avoir invité", lança Adrian en souriant.

"Mais je vous en prie, venez, allons nous asseoir et discuter". Et ils discutèrent durant des heures, ne remarquant même pas la nuit qui tombait. Adrian apprit que Louisa était née à Liverpool de parents austrosoviètes qui avaient fui la guerre civile qui avait éclaté peu après l'adhésion de l'ancienne Autriche à la puissance néosoviète en 2020. Après avoir discuté durant plus de 3 heures, ils se quittèrent, non sans peine. Adrian, ivre de bonheur, redescendit alors les escaliers quatre-à-quatre en sifflotant. Arrivé au 3ème étage, il s'arrêta, car sa route était bloquée par un groupe d'énergumènes en soutanes blanches et pourpres, liées à la taille par un cordon doré.

"Excusez-moi, est-ce que je pourrais passer s'il vous plaît ?" Demanda Adrian, poliment. Les hommes étranges reculèrent légèrement, un sourire narquois aux lèvres, et fixant un point qui se situait derrière Adrian. Ce dernier se retourna, et il n'eut pas le temps de crier qu'un poing massif s'écrasa sur son visage, le projetant au sol. Puis les hommes le rouèrent de coups de pieds, et Adrian perdit connaissance. Il entendit dans le lointain un bruit de porte que l'on ouvre, des éclats de voix, et finalement des bruits de pas précipités. Il revint à lui quelques minutes plus tard, et il sentit qu'on lui avait jeté de l'eau sur le visage. Au dessus de lui se trouvait un homme, la soixantaine, qui l'observait avec un regard soucieux. Il regarda autour de lui, et vit qu'il se trouvait dans un appartement du HLM de Louisa. Les détails de son passage à tabac lui revenaient, et il parvint à murmurer : "Où suis-je ?" L'homme qui l'avait recuelli se redressa un peu, et dit : "Je m'appelle Bruce Adamson, et vous êtes chez moi. Je vous ai recueilli après votre dispute avec ces hommes." "Ce n'était pas une dispute, rétorqua Adrian, ces tarés m'ont frappé sans raison... Je ne les connais même pas..." Il tenta de se redresser mais sa tête fut traversée par un éclair de douleur insupportable, alors il retomba dans un cri étouffé. "Restez tranquile, lui conseilla l'homme, et reposez-vous. Je vais vous chercher un verre d'eau". Le bon samaritain s'éclipsa quelques instants, puis revint, un verre d'eau à la main. Il le donna à Adrian qui en versa un peu entre ses lèvres entre-ouvertes. Le précieux liquide lui redonnait peu à peu des couleurs. Il posa le verre sur un guéridon à côté du sofa sur lequel il était allongé. "Vous avez une idée de qui étaient ces types ?" demanda Adrian. "Non, je n'en ai pas la moindre idée" répondit Bruce. "J'ai déjà prévenu la police." "Merci, répondit Adrian. Vous connaissez la fille du 5ème ?"

Adamson eut un instant d'hésitation, un peu gêné, puis il répondit : "Non, pas le moins du monde. Vous savez, je ne vis pas ici depuis longtemps. Avant j'avais un cabinet à Londres, mais suites à quelques... problèmes, j'ai déménagé ici." "Vous aviez un cabinet ? Vous êtes donc médecin ?" s'enquit Adrian. "Oui, je suis psychiatre", répondit Adamson, le Dr. Adamson.

"C'est étrange, reprit Adrian après quelques minutes, j'ai le sentiment que c'était la première fois que je parlais vraiment et sincérement à quelqu'un..."

"Oui, je vois ce que vous voulez dire... Voulez-vous que l'on discute pour tuer le temps ?"

"Vous me proposez ça parce que vous êtes psy ? Je veux bien mais je ne suis pas fou vous savez !" Bruce éclata de rire. "Mais je sais bien, je sais bien !" Et ils discutèrent pendant des heures, jusqu'à ce que la douleur s'estompe. Alors Adrian s'en alla, après avoir décidé de revoir Bruce, le même jour que Louisa, justement. Adrian retourna chez lui, en se retournant fréquemment de peur de trouver, au détour d'une ruelle, un reflet pourpre...

Adrian entra dans son petit appartement mal rangé et jeta sa clé dans le vide-poches. Il ne possédait en effet qu'une seule clé, sa vieille voiture s'ouvrant au pied-de-biche. Peut-être devrait-il la faire réparer, mais de toute manière qui irait voler ce tas de boue datant de 2005 qu'il tenait de son père ? Il avait été conçu même avant la Renaissance Néosoviète et la montée au pouvoir de ce fasciste taré, Zarki... Zyarko... Zyarkos, c'est ça. Depuis que ce dingue mégalomane avait accedé à la place supprême de Dirigeant des Néoempires de l'Est et de l'Ouest (nom absurde, soit dit en passant), les chaînes de montage automobile étaient régulées par le Bureau de Normalisation des Transports, l'un d'un nouveaux départements créés depuis 2019 et visant à standardiser l'industrie selon des normes établies, et rendant impossible toute privatisation.

Il s'empara d'un paquet de cigarettes (régulées par le Bureau de Normalisation des Substances Addictives) et tira de longues bouffées sur son petit balcon, grelottant en ce mois de Mars qui n'en finissait pas. Au loin, au niveau de la zone industrielle Nord, un petit point rouge scintillait au somment de la cheminée d'une usine d'incinération. Mais soudain la tour grandît, grandît encore, prît rapidement des proportions hors-normes, dominant à-présent tout le paysage... Elle happait vers elle tout ce qui se trouvait autour, inéxorablement, rien n'échappait à sa terrible aspiration, si bien que bientôt Adrian décolla du sol et fut attiré par une force invisible vers le monolithe gris dont l'oeil rouge fixait le monde, et il fut précipité dans la cheminée, dans la fournaise, tournoyant au milieu de débris matériels et humains dans une incroyable danse macabre. Au fond du gouffre il apperçut soudain le visage joufflu de Zyarkos, la bouche grande ouverte, et qui aspirait tout, les meubles, les rues, Adrian...

Il se réveilla en sursaut, ruisselant et haletant, et se redressa dans son lit. Il jeta un oeil par la fenêtre : la petite lumière rouge était toujours là. "Mémo, ne pas fumer et tomber de fatigue l'instant d'après, c'est cauchemardogène", murmura Adrian, un léger sourire naissant sur ses lèvres scintillantes de sueur. "Avec les sal***ries qu'ils mettent dans ces nouvelles clopes, c'est pas étonant... Y'a deux ans encore c'était que du détergent et des trucs comme ça..."

Il jeta un oeil à son réveil : 4 heures du matin, l'heure où les gens dorment encore, inconscient de la peine qu'ils auront à se lever, deux heures plus tard. Adrian, pour une fois, était dispensé de ce problème, étant déjà complétement réveillé par son cauchemar. Il alluma la TV et regarda le téléachat en boucle pendant deux heures. A la longue, il dut se retenir pour ne pas appeler et commander un Magic Mixer, mais il fut bientôt 6 heures. Il se prépara calmement et se rendit au travail, évitant soigneusement la zone industrielle bien que celle-ci luit eût évité les embouteillages, et au final il fut quand-même en retard. Après une journée banale, il se rendit à nouveau chez Louisa. Il s'arrêta quelques instants sur le pas de la porte, le temps de se coiffer avec ses doigts en s'aidant de son reflet dans le bouton de la sonnette, puis pressa celui-ci. Il attendit 10 secondes, 20, ressonna... rien. Ils avaient pourtant rendez-vous ! Il sonna encore, mais rien. Il colla alors son oreille contre la porte, et entendit des bribes de phrases...

"Tu crois qu'il est parti ?" Une voix masculine répondit : "Je n'en sais rien, mais de toute façon j'étais sur le point de partir... Je vais attendre 5 minutes, le temps qu'il se..." Adrian ne sur dire s'il avait entendu "lasse" ou "casse", mais de toute manière ça ne lui plût pas. Il décida de descendre à l'étage d'Adamson. Il serait en avance, mais bon. Il arriva devant la porte, au numéro 42. Il entreprit de frapper, mais avant même que la jointure de son index ne rencontre la porte celle-ci s'ouvrit sur Adamson. "Je vous attendais", lança ce dernier. "Suivez-moi."

Adrian obéit et suivit Bruce dans la pièce où il s'était reveillé la veille, après son agression.

"A part ça, vous avez des nouvelles de ces timbrés ?", demanda-t-il au psy.

"Aucunes, désolé. J'en ai parlé un peu au voisinage, mais personne ne comprend mieux que nous..."

"Il en a parlé au voisinage", se dit Adrian... "Donc à Louisa, ça explique peut-être son comportement... Elle ne veut sûrement pas être mêlée à ça, elle a du me prendre pour un illuminé ou un dealer... Très bon pour mon image, ça !" Il s'assit sur le sofa usé qu'il connaissait bien maintenant, et regarda Bruce farfouiller dans une grande armoire d'acajou gravé. "Où il est, ce truc... Ah, voilà." Adamson sortit une sorte de récipient de terre cuite brun et grossier de la taille d'une marmite, ainsi qu'une boîte poussiéreuse en fer blanc. Il posa le gros récipient par terre, devant Adrian, et s'assit avec peine de l'autre côté, son dos craquant alors qu'il se redressait. "Voyons voir..." Il ouvrit la boîte et une vague odorante s'en échappa, musquée et exotique. Bruce murmurait en choisissant consciencieusement diverses plantes et épices parmis la végétation qui peuplait cette étrange coffret. Quand il eut fini, il plaça devant lui le petit tas et referma la boîte. Puis il commença une longue série de manipulations, taillant, sentant, palpant, frottant et hâchant les plantes, en versant quelques unes dans le récipient, ajoutant parfois de l'eau bouillante ou une fine poudre ocre. Il remuait délicatement le mélange à l'aide d'un bâton large et sculpté de motifs étranges.

"Je n'ai pas spécialement envie d'un thé traditionnel vaudou, se dit Adrian, mais ne contrarions pas ce vieil excentrique, il a été très aimable de m'accueillir hier."

Des vapeurs entêtantes s'échappaient à présent de la mixture, et Adrian fut pris de nausées.

Il retira sa tête pour ne pas vomir. "Respire ces volutes aux vertus occultes, jeune fou", ordonna Adamson d'une voix étonnament rocailleuse et pleine d'écho. Désireux de ne pas contrarier cet énergumène à la voix d'outre-tombe, il obéit et replaça son visage au milieu des vapeurs, refoulant son envie de vomir pour ne pas gâcher un mélange dont il doutait sérieusement de l'utilité mais qui avait incontestablement demandé beacoup de travail. Et à mesure que ses poumons s'emplissaient des fragrances bestiales émanant du récipient, son esprit semblait devenir plus clair, plus transparent... Des souvenirs lui revenaient peu à peu, ils se revoyait quelques années auparavant, au service militaire, à l'école... Il était en train de vivre l'expérience la plus excitante de sa vie ! Il sortit de son "voyage mental" en sursaut (c'était déjà la deuxième fois de la journée qu'un sursaut marquait le terme d'une expérience étrange) et se tourna vers Adamson. Ce dernier observait Adrian avecle plus vif intérêt, prenant des notes sur ce qu'il voyait. "Alors ?", demanda-t-il à l'interessé. "Alors quoi ?", répondit Adrian, hagard. "C'était comment ? Que s'est-il passé ? Racontez-moi !" s'enquit le psy. "Eh bien, c'était comme si je voyageais dans mes souvenirs, j'ai revu de manière très claire des événements de ma vie que je croyais avoir oublié depuis longtemps. C'était vraiment très... étrange."

"Bien, vous semblez fatigué, c'est normal après cette expérience. Rentrez chez-vous et revenez me voir un de ces jours, d'accord ?" Bruce semblait étonnament pressé de voir Adrian le quitter, mais ce dernier ne trouva pas la force de poser des questions sur ce qui venait de se passer, son esprit était encore tout embrouillé. Il regarda la porte numéro 42 se refermer sur le visage d'un docteur Adamson visiblement aux anges, tourna les talons, et descendit les escaliers, jusqu'au hall d'entrée à la lumière blafarde et aux boîtes aux lettres héxagonales.


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