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Cho Seung-hui, ou l'écriture du cauchemar
par Jonathan Littell

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Avant de froidement abattre 32 personnes et de retourner son arme contre son visage, Cho Seung-hui, le tueur de Virginia Tech, écrivait, apprend-on, des pièces de théâtre ; grâce à l'obligeance d'un de ses anciens condisciples, deux d'entre elles sont aujourd'hui disponibles sur Internet.
A leur lecture, nul ne pourra dire que Cho Seung-hui avait du talent ; pourtant, ces brèves pièces, maladroites et juvéniles, bien mieux que de nombreuses oeuvres publiées, nous disent crûment la vérité d'une rage sans fond ; et si nous voulons bien faire nôtre la définition de la littérature que nous propose Georges Bataille, celle de textes auxquels "sensiblement leur auteur a été contraint", alors, d'une certaine manière, nous devons reconnaître qu'il y a ici littérature, une forme de littérature : quelque chose qui se dit.
Ce qui me frappe, ce sont les réactions immédiates de ses camarades de classe ; l'un d'eux écrit sur la Toile que ses pièces "paraissaient sorties d'un cauchemar", et qu'à leur lecture, les étudiants se demandaient entre eux s'il allait devenir un autre "tueur d'école" ("a school killer"). "Lorsque les étudiants ont critiqué sa pièce en classe, nous avons choisi nos mots avec soin au cas où il aurait décidé de péter un plomb." Il y aurait beaucoup à dire sur la vision du monde véhiculée par ce mot : "décidé". Il n'y a pas que les étudiants pour avoir été effrayés par les textes de Cho Seung-hui : sa professeure d'écriture, poète connue, "intimidée" par ses poèmes "obscènes et violents" et ses manières, l'a renvoyé de sa classe ; la directrice du département d'anglais de l'université, à la lecture de ses pièces, en fut tellement bouleversée qu'elle les signala à ses supérieurs et à la police, qui répondirent, à son désespoir, qu'ils "ne pouvaient rien faire".
Or Cho Seung-hui, avec ses moyens insignifiants, malhabiles, disait beaucoup en ces quelques pages : la terreur abjecte de l'adolescent aux contours flous, terreur qui assaille le corps de toute part, qui revient comme merde, vieillesse, obésité, et hantise de la sodomie, qui est figurée sous la forme de la bouffe qui étouffe (enfoncée dans la bouche du beau-père haï, une barre de céréales à la banane, belle métonymie), de l'interdit opposé au jeu (trois fugueurs, mineurs, se retrouvent dans un casino d'où ils seront expulsés après avoir gagné), d'une mère passive et violée, de l'angoisse de l'inceste (clairement présenté ici comme le fantasme ravageur de l'adolescent, qui cherche par tous les moyens à provoquer le geste meurtrier qui le tuera).
C'est déjà beaucoup, même si c'est peu sous un autre rapport, et même si cela relève tout autant de la psychopathologie que de la littérature : cela commence à parler, chose précisément que Cho Seung-hui ne savait pas faire ("Il ne répondait que par un mot", "Il n'essayait jamais d'avoir une conversation", "Je ne pense pas avoir jamais entendu sa voix"). Et pourtant personne, ni ses camarades, ni ses professeurs, n'accepte de voir ici des textes : pour eux, il n'y a que menace, un cri à la limite de l'inarticulé.

PASSAGE À L'ACTE

Ils le disent explicitement : dès qu'on l'a lu, on a su (soupçonné) que c'était un tueur (potentiel) ; il ne vient à l'esprit de personne que c'est peut-être devenu un tueur parce que personne n'a su le lire. Nous ne pouvons pas spéculer, avec si peu d'éléments, sur ce qui habitait Cho Seung-hui, sur ce qui est venu faire écran entre le monde et lui. Mais ce fait me semble important : avant d'acheter des armes, Cho Seung-hui a tenté d'écrire, de mettre en scène, devant ses pairs, des éléments de son désarroi.
On a jugé, on juge toujours, que cette tentative relevait davantage de la psychiatrie, voire de la police, que de la littérature - qui pourtant, depuis qu'elle est, ne fait que dire ce qui ne peut être dit autrement. Ce n'est que quand elle lui a été refusée (s'est refusée à lui, aussi ; et lui-même s'est laissé opposer ce refus) qu'il est passé à l'acte.
Et lorsqu'il s'est mis à tuer, c'est en silence qu'il l'a fait.

Ecrivain franco-américain.
Prix Goncourt et Grand Prix de l'Académie française 2006
Jonathan Littell
Article paru dans l'édition du 22.04.07.

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