le fil du rasoir
de Serge Meitinger

— Je me suis coupé !
Une grimace de dégoût, et une longue estafilade lui barre le menton, filant vers la joue droite. Le sang fait, entre les deux saillies de la coupure vive qu'il remplit entièrement, une bouffissure sombre prête à perler.
— Embrasse-moi ! pour arrêter le sang !
Les lèvres s'accolent à ces lèvres nouvelles et la langue fouaille de sa pointe la plaie crissante et salée : sensation de brûlure apicale. La succion est longue et appliquée, effort proche du baiser mais différant en cela seul que leurs yeux sont, ici, face à face, fixes et si proches qu'ils ne saisissent qu'un vague reflet de l'autre, glauque et animal. Entraînés dans un brusque déséquilible, les corps se trouvent plaqués l'un contre l'autre, cuisses à cuisses, debout contre le lavabo. Une main cherche au milieu du dos lisse et soyeux, sous le coton léger du sous-vêtement qui multiplie à sa manière la sensation de caresse ailée, l'axe essentiel : la colonne vertébrale, et elle descend vertèbre par vertèbre avec deux doigts jusqu'à la pâte sensuelle des fesses qu'elle pétrit un instant avec attention, ne se lassant pas tout de suite d'éprouver le contraste entre le creux propre à la face externe de la cuisse, juste sous la hanche, et la rondeur compacte des deux lobes charnus, questionnant l'accord entre le vide et le galbe.
— Je t'aime, tu sais !
Ils restent ainsi, immobiles et chaudement enveloppés dans leur odeur, mêlée à celle des savons et des eaux de toilette. Puis, sans détacher les lèvres de la plaie, le corps caressé se déporte légèrement sur la droite, dérobant à la main sculptrice la ferme concision de ses fesses ; par une torsion très lente et très douce, il lui offre la plage de son abdomen, mais la main semble répugner à la tiède mollesse du bas-ventre et s'éclipse. La torsion s'accentue encore : les corps sont entièrement décollés l'un de l'autre, liés désormais par le seul pont des lèvres.
Elles se détachent et le corps complice s'efface comme en un mouvement de course. Un moment l'entaille reste vide comme une coupure nette, puis le sang se remet à goutter.
— Déjà !
Dans la pièce à côté, sous le lustre, deux bras flexibles se replient voluptueusement derrière la tête dans le geste alangui du lutteur au repos. Prélude à un habillage rapide.
— Tu pars ?
Bruit des chaussures tombant l'une après l'autre sur le parquet. Pas dans le corridor.
— Quand reviens-tu ?
La porte claque, un courant d'air frais traverse tout l'appartement. Il se colle alors un large bout de sparadrap sur toute la longueur de sa balafre et se dit :
— Je sors masqué : je n'aimerai personne aujourd'hui !


Serge Meitinger

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