De grandes choses
de Sébastien



Dimanche matin. Gilbert Capiaux s’ennuie et fait les cent pas dans sa tête. Il fait partie de ces rêveurs qui n’ont jamais entrepris quoi que ce soit en dehors des jetées construites sur les rivages de leur esprit. Alors, après s’être laissé aller à un début navigation en eaux peu profondes, il retourne au port et s’amarre pour quelques heures devant son poste de télévision où les images et les sons défilent tels des nuages par un beau ciel venteux. Passant d’une chaîne à l’autre, bien enfoncé dans son divan, il se gave d’informations, de fictions et de stimuli en tous genres qui entrent dans la danse de ses pensées à peine intelligibles. Il fait des associations des plus étranges, s’inventent des complots où les illuminati et autres puissants font et défont le monde, se rit d’être probablement un des seuls à saisir le sens des évènements et oublie sa triste condition d’homme sans envergure et sans horizon, ce dont il est parfois bien conscient. Malgré cela, il aspire toujours à une quelconque destinée qui le conduirait vers une terre où il trouverait sa place.

Un reportage sur la montée des eaux, due au réchauffement climatique, et ses conséquences fait qu’il se redresse, ouvre plus grand ses yeux et sa bouche, le tout en tendant sa tête vers l’avant. La banquise fond tandis qu’une de ses belles utopies prend forme. Les grandes nations qui bordent l’Arctique se disputent la propriété de cette contrée jusqu’à présent délaissée. Etats-Unis, Canada, Russie, Norvège, Danemark veulent se saisir de ce gâteau encore tout de blanc revêtu, tablant sur de belles perspectives d’avenir. Déjà, la Russie a planté son drapeau dans les fonds marins sous le pôle, ce qui eut pour effet de donner le départ officiel dans la course aux revendications des autres prétendants. Et s’il venait s’ajouter un sixième compétiteur ?

Gilbert se souvient d’un documentaire sur la république de Tuvalu menacée par l’élévation du niveau de l’océan Pacifique. Les habitants de ces atolls en appelaient aux autorités internationales pour qu’on leur vienne en aide, craignant pour leur territoire peu à peu grignotés par les eaux salées et la perte de leur culture s’ils devaient être obligés de quitter leurs îles natales. Il n’en faut pas plus pour qu’un nouveau héros se mette en quête de la plus grande mission qui soit, rien de moins que de sauver un pays tout entier, fut-il un confetti de vingt-six kilomètres carrés.

Le quinquagénaire se relève d’un bond, se rend à son secrétaire enfoui sous les papiers de toutes sortes et en ressort un nouveau cahier. De l’autre main, il s’empare d’un crayon pour gagner le coin à l’opposé de la pièce où se trouve son ordinateur. En quelques clics, il amasse des renseignements sur ce bout du monde qui lui paraît si proche tant son élan l’empêche de tout examen sérieux quant à ce projet intitulé « Des îles Tuvalu aux contrées arctiques » sur la première page de ce qu’il considère désormais comme son journal de bord. Au détour des pages qui s’échappent de son imprimante, il lit que Tuvalu faisaient autrefois partie des îles Gilbert. Cela en est assez ! ce signe retentit comme la confirmation de cet appel au large. Plus rien ne pourra plus l’arrêter à présent. Trop longtemps, il n’a fait que regarder les navires de ses expéditions s’éloigner sans lui. Son corps, ses mains qu’il regarde en cet instant, ne resteront plus à quai.

Dans les semaines qui suivent, plusieurs le traitent de maniaco-dépressif ayant franchi un point de non retour. Qu’importe ! avant, ils se raillaient en lui mettant devant le nez son inaction après ses envolées, maintenant, ils se gaussent de ce qu’il s’engage enfin pour une noble cause ; celle de préparer la population de Tuvalu à un très long déplacement pour une nouvelle terre. Cela ne serait pas un exil, mais une migration comme l’ont connu leurs ancêtres, lorsqu’ils atteignirent ces îles de la Polynésie. N’était-ce pas pure folie alors de voyager sur de si frêles embarcations pour affronter l’océan en vue d’une destination inconnue ? C’est ce genre de déraison qui fait la grandeur de l’homme et son histoire avec un grand H. Quand bien même, il ne sait pas comment il convaincra, ni le temps que cela prendra, les moyens qui seront nécessaires, la vitesse de la fonte des glaces et l’éventuelle apparition de nouvelles îles, les réactions des pays intéressés par cette partie du globe, il se convainc qu’il doit commencer dès à présent pour espérer ce jour où une nation fière et prenant en main son sort engendrerait une nouvelle terre d’accueil.

Trois mois plus tard, ayant coupé tous les ponts derrière lui, un billet d’avion pour Auckland en main, première étape de son odyssée, il passe par le sas d’embarquement. Sur place, à l’ambassade de France en Nouvelle-Zélande, on tente, une fois de plus, de l’arrêter en lui disant qu’un accord a été passé avec la république de Tuvalu pour que tous ses habitants puissent émigrer vers la grande île. Rien n’y fait, il est trop près, ou trop loin, pour reculer. D’ailleurs, que deviendront, rétorque-t-il à ses détracteurs souriants, ces expatriés arrachés à leurs îlots et noyés dans cette culture si différente de la leur ? Oui, c’est cela, on en fera des citoyens de seconde zone, un groupe parqué dans une réserve, une société qui se délitera au contact d’une autre. Voyant qu’il était inutile d’insister, l’ambassadeur lui lâcha cette dernière remarque avant de le laisser à lui-même.

— Il n’y aura pas de nouvelle arche de Noé, Monsieur Capiaux.

Enfin ! le prophète étranger atterrit sur l’île de Funafuti, l’atoll principal. Sa première mission est de trouver un indigène qui puisse le traduire, son anglais étant trop scolaire et lointain. C’est un certain Tomasi qui se propose, dans un premier temps, de lui servir de guide et d’interprète. Bien vite, il cerne personnage et son message plus que risible. Cependant, comme il a peu de ressources, il accepte de faire le tour des îles avec ce drôle de coco.

Dans l’archipel, la nouvelle court qu’un singe se déplace avec son maître. Qui est le singe de qui ? Qui peut vraiment le savoir, répondent plusieurs avec malice.

Gilbert comprend peu à peu que ce peuple n’est pas encore prêt. Qu’à cela ne tienne ! Il se met alors en tête de se rendre sur Niulakita, la neuvième île de cette république.

— Pourquoi donc, demande-t-il à Tomasi, est-ce que Tuvalu signifie « huit unis ensemble » alors qu’ils sont en réalité neuf ?
— Parce qu’au départ, seuls huit atolls étaient peuplés.
— Certes, mais c’est sûrement un signe, le neuvième depuis ce dimanche matin. Cela serait trop long à t’expliquer.
— Peut-être, mais faites attention. Celui qui veut des signes en trouvera toujours.
— Ce n’est pas toi qui me barrera la voie. Je sais que tu es comme les autres. C’est juste pour l’argent que tu es encore avec moi.
— Au départ, peut-être… mais maintenant c’est autre chose.
— Quoi donc ?
— Je ne sais pas.

Sur ces mots, ils arrivent à destination. Les quelques dizaines de tuvaliens accueillent, avec une certaine curiosité, ce petit blanc aux grands airs accompagné d’un fils du pays. Son étrange réputation l’a précédé, mais les indigènes se réjouissent de voir et d’entendre cet illuminé venu d’un autre monde. Hélas ! les choses tournent, après quelques jours, à l’aigre. Gilbert s’est mis en tête de s’installer sur cette île en attendant que le peuple se réveille et adhère à son projet. Ce qui, au début, n’était qu’un sujet qui prêtait à sourire, est en train de devenir un malaise plus qu’indisposant. Dans la tension, des mots sont lancés et blessent sûrement.

— Ce ne sont pas vos cochons qui vont vous sauver, qui vont vous sortir de votre lisier ?
— Comment pouvez-vous nous insulter de la sorte ? interrompt Tomasi.
— Traduis-moi, c’est pour cela que je te paie.
— Non, je n’en veux plus de votre argent. J’ai fini par vous aimer d’une certaine manière, mais là vous aller beaucoup trop loin, et moi avec vous.
— Tu veux m’abandonner, toi aussi. Eh bien ! va-t-en, je n’ai plus besoin de toi.
— En êtes-vous vraiment sûr ?
— Oui, je suis seul et je resterai seul.

Voilà, sans doute, la seule véritable prophétie de cette expédition. Mais, Gilbert ne le comprendra pas avant qu’il ne soit rapatrié, un peu contraint et forcé.

La tête basse, le regard fuyant, les épaules affaissées, le visionnaire tue son ennui et son temps sur un banc face à « l’Hôtel des Grands Hommes », sa dernière escale avec un autre long voyage.

— Vous venez tous les jours ? lui demande une dame qui s’assied à ses côtés.
— Si on veut, je suis ici sans y être vraiment, répond-il laconiquement.
— Alors, nous sommes deux, dit gentiment cette dame aux cheveux blanchis par l’âpreté de la vie.

C’est ainsi que, chaque après-midi de ce bel été, ces deux naufragés se retrouvent ensemble, sur un banc communal, et s’accrochent à ce qu’il reste de leurs souvenirs

Quelques jours avant de partir, Louisette parle de sa fille qui fut jetée à la rue peu avant de mourir. Gilbert ne tend qu’une oreille distraite à ce drame, tout absorbé qu’il est à son passé. Mais, plus les détails sur cette triste histoire reviennent à la surface, plus il se sent mal à l’aise.

— Vous voyez, c’est quand même terrible. Pas un voisin ne lui est venu en aide alors qu’elle allait se retrouver à la rue, dit la maman tout en retenant un profond sanglot.
— Oui, c’est terrible, l’homme est ainsi fait. Que peut-on y faire ? répond Gilbert visiblement gêné.
— Pas un ! vous vous rendez compte, reprend la mère sur un ton de révolte.
— Encore fallait-il qu’il y en ait un qui puisse faire quelque chose ?
— Ne me dites pas qu’il n’y avait personne à ce moment dans cette rue pour tendre la main à ma fille.
— Je ne saurais pas vous dire.
— Pour les drames qui passent à la télévision et dans les médias, on sonne de la trompette, on lève des campagnes de sensibilisation et plus encore… les gens se bougent et sont parfois prêts à y mettre quelque chose d’eux, mais pour son prochain, celui qui frappe à votre porte, où même qui crève de l’autre côté de votre porte sans oser importuner, on ferme ses yeux, ses oreilles, ses mains, son cœur. Je ne dis pas cela de vous, mais n’ai-je pas raison, Monsieur Gilbert ?
— Si certainement, répond-il d’un ton à peine audible.
— Eh bien ! moi, je vous dis que ses voisins, ils ont sur leur conscience la mort de ma fille. D’ailleurs, vous les avez peut-être croisé sans le savoir ? Ne m’avez-vous pas dit que vous avez habité dans le neuvième arrondissement ? Ma fille c’était à la rue Chauchat qu’elle demeurait. Et vous, où étiez-vous ?
— A la rue de la Victoire. Oui, rue de la Victoire, pas bien loin malheureusement… s’excuse-t-il comme pour marquer sa sympathie.

La semaine suivante, alors qu’il est à nouveau seul, Gilbert se parle à lui-même. Le front couvert d’une sueur froide, il répète depuis une demi-heure la même phrase.

— C’est à la rue Chauchat que tu habitais avant de partir pour Tuvalu.



Sébastien



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