Une étincelle pour une vie
de Samuel Verheyde



Encore une journée à se lever… Une journée comme tant d’autres…Mon réveil se met à sonner mais ça fait bien longtemps que je suis éveillé. Mes pensées s’égarent sur ma vie, mon existence médiocre, mon passé et mon futur.

Mais quel futur pour moi ? Marre de cette routine, plus rien ne m’importe. Cette société me dégoûte, cette même société où les clochards meurent à chaque coin de rue dans cette grande ville, capitale de rien du tout. Cette ville où pour un regard trop appuyé tu te fais poignarder. Tous marchent la tête basse, ils ont tous les yeux livides, pas la moindre étincelle, je n’ai pas l’impression de faire partie de leur monde. Ils vont, tel un troupeau, se masser dans les wagons du métro, direction le boulot pour une journée de dur labeur. Et après ? Ils reprennent le même chemin pour rentrer à la maison, avec pour seule satisfaction celle d’avoir fait leurs huit heures de travail.

Vingt trois années d’école, de galéres m’ont amené dans ce foyer pour jeunes. Comme je maudis cet endroit, comme ceux qui y habitent. Cette animosité entre les colocataires, entre les jets de yaourt dans la tronche, les brimades et les douches tout habillé ; c’est navrant, mais tout ça ne va pas faire long feu, je le sais…

Je n’ai jamais eu vraiment beaucoup de chance jusque maintenant. Je suis né prématurément, j’inspirais déjà la différence. Puis jusqu’à l’âge de onze ans, moi et mes parents habitions une petite fermette dans un lieu reculé. Mon père bûcheron ne se contentait de « frapper » le bois, il avait aussi la main lourde avec moi. Ma mère quant à elle, buvait pour oublier qu’elle avait raté sa vie. Ils périrent tous les deux dans un incendie qui ravagea toute la maison, ainsi que le hangar. Par chance je n’étais pas là, je pêchais seul au bord de la rivière …

Ensuite j’ai voyagé de foyer en foyer, pour arriver ici à Paris depuis maintenant trois longues années. Ils m’ont trouvé un travail, si on peut appeler ça comme ça. Mettre des compact disc en cartons, pendant huit heures, ce n’est pas la vision que je me faisais de la vie. C’est ce que j’expliquais au psychologue qui s’occupe de moi, le pauvre il doit en avoir des difficultés à me cerner. C’est que j’ai beaucoup lu sur la psychologie et la psychiatrie, alors je l’emmène sur différentes pistes chaque jour. C’est que j’aime jouer avec le feu… Un jour schizophrène, un autre paranoïaque, c’est fou ce que l’on peut trouver en bibliothèque dans ces foyers, c’est bien la chose positive que l’on peut y trouver.

Depuis ma présence dans ce foyer, je me suis fait une seule amie avec qui je partageais tout. Elle connaissait tous mes petits secrets, mes plus intimes pensées, et ma haine pour les pensionnaires. Malheureusement elle est partie, on lui a trouvé un travail vers Lyon. On se comprenait très bien ensemble, elle aussi avait perdu ses parents, à l’âge de 16 ans, dans un accident de voiture, ils ont raté un virage et ont plongé directement dans un fleuve. Son père et sa mère avaient tous deux un fort taux d’alcoolémie dans le sang. Une enquête a été menée, ils ont bien sur conclu à un accident de la route sous l’emprise de l’alcool. Le seul point sombre de l’enquête est que la justice n’a toujours pas déterminé où ils avaient bu autant. Tous les cafés, bars, brasseries, restaurants ont été interrogés mais aucun ne les avait aperçus. Pourtant les enquêteurs sont persuadés que l’accident s’est produit sur le chemin du retour, se fiant aux marques laissaient par les pneus sur la boue.

C’est encore un point commun entre moi et elle. Car elle aussi a beaucoup souffert de ses parents. Elle n’a évidemment pas raconté à la police les attouchements qu’elle a subis de la part de ces deux parents. Les soupçons se seraient focalisés sur elle immédiatement, elle s’est contentée de beaucoup pleurée, et comme elle n’avait pas d’autre famille elle partit pour centres pour enfants.

Elle est très maligne, au moins autant que moi. Dés le premier regard nous nous sommes reconnus, il y avait dans ses yeux cette étincelle qui m’a fasciné illico. Au départ simple amitié, notre amour s’installa et nous fit devenir plus fort que tout le foyer réuni. Il nous permit de surmonter les brimades, et autres regards assassins. C’est vrai que je ne suis pas très beau avec mon mètre quatre vingt et mes soixante cinq kilos, mes cheveux en pétard et ma cicatrice à la main. Est-ce que je mérite une fille si étonnante ? C est la question que je me pose chaque jour que je vis avec elle ! Chaque minute passée avec elle me rend tout feu tout flamme, il n’était pas rare qu’au lieu dormir comme tout le monde, nous nous donnions rendez-vous sur le toit du foyer pour déconner et parler toute la nuit.

Demain je prends le train pour la rejoindre à Lyon, j’ai réservé mes billets discrètement pour n’éveiller personne du foyer. J’aurai pu partir hier comme le voulait ma tendre, mais je lui ai expliqué que j’avais une dernière tâche à accomplir ici. Une organisation qui m’aura prit toute la nuit.
Tout d’abord m’approvisionner en bidons, puis faire prendre les somnifères au plus méprisable jeune du foyer et l’installer dans mon lit. Et me voilà devant mon chef d’œuvre, un feu d’artifice incroyable. Je m’allonge dans l’herbe fraîche et je contemple le deuxième ouvrage de ma vie. Tout aussi flamboyant que le premier, l’odeur de l’essence exalte tous mes sens. Tout d’abord autour de l’établissement, puis a l’intérieur, étage par étage, l’incendie se répand comme une traînée de poudre. Les personnes se trouvant à l’intérieur se réveillent une par une, crient, s’étouffent et se ruent vers les sorties qu’ils essayent d’ouvrir. Ils forcent sur les poignets mais les chaînes que j’ai mises aux portes les en empêchent et je fais les paris qu’aucun n’en resortira. Des courageux se défenestrent, mais tombent dans les flaques d’essence que j’ai disposées aux bords des fenêtres, et s’allument comme des chandelles. Tout ce spectacle ressemble à un ballai de flammes, de lumières, les cendres volent et donnent l’illusion de centaines de papillons qui s’envolent dans le ciel étoilé.

Toutes ces personnes qui m’ont fait tant souffrir mourront à petit feu, je tiens là ma vengeance. J’entends déjà les sirènes de pompiers, tous les bons moments ont une fin…Je ramasse mon sac et prends la direction de la gare. Je me retourne une dernière pour contempler la scène, cet incendie surpasse de loin le premier, si mes parents étaient encore là, ils le confirmeraient…


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