Du lait, du lait frais
de Saida Bel Bahri


« Premier chapitre »

La chaleur était étouffante et l'air brûlant stagnait sur le douar de Hay la cigogne, obligeant les habitants à se terrer dans leurs maisons aux murs blancs et épais, du ciel blanc argenté, tombait une lumière crue qui blessait les yeux. Les quelques personnes qui marchaient dans les rues désertes à cette heure de l'après midi traînaient des pieds, accablés par la canicule, cherchant l'ombre sous un cyprès rongé et déglingué par les tempêtes de sable, beaucoup s'étaient calfeutrés à l'intérieur, sirotant un thé à la menthe ou fumant un sebsi.

Hay la cigogne était un petit quartier, accroché comme tant d'autres à Salé, medina mère. Leila vivait là dans cette oasis de verdure et de paix, entourée de palmeraie et d'oliveraies. A Hay la cigogne le bleu du ciel et l'ocre des façades faisaient miroiter le soleil à travers les fenêtres des maisons toujours ouvertes.

Les maisons étaient construites en brique d'abode s'imbriquant entre elles, comme solidaires, formants une ronde parfaite. C'était des maisons aux toits ouverts, comme des bouches béantes, affamées, jamais rassasiées, elles étaient perpétuellement en voie de surélévation, en attente, on aurait cru qu'elles voulaient atteindre le ciel, défier les étoiles.

Au centre de ce cercle de maisons, il y avait des jardins circulaires et tournants à la végétation luxuriante, enchevêtrés et marqués dés l'entrée par une superbe cascade de bougainvilliers. Ces jardins étaient comme une tache incandescente.

Leila trouvait dans ces lieux un apaisement, et si la chaleur devenait insupportable, elle aimait se réfugier à l'ombre de son abricotier au milieu de leur parcelle de jardin.


C'était un lundi du mois de juin et dans la classe de Leïla, la tension était à son comble.

Pour ce dernier jour d'école tous attendaient avec angoisse et appréhension les résultats.

M Fatnaoui poussa la porte et tels des petits soldats, les élèves se levèrent et crièrent en ch&Mac254;ur :

— Bonjour M. Fatnaoui !

Ils se rassirent aussitôt, et le fixèrent lorsqu'il posa enfin son classeur sur le bureau, le c&Mac254;ur battant, ils retinrent leur souffle.

M Fatnaoui était un homme de petite taille, son imposant ventre débordait toujours de son pantalon, on pouvait voir ses poils sombres et frisés, sa graisse débordante venait lécher son bas ventre, il avait de petits yeux noirs perçants qui vous glaçaient les chairs, sa moustache noire se mettait à frétiller et se dressait lorsqu'il devenait furieux.

Il sortit de son cartable usé le fouet et le bâton qu'il posa délicatement sur son bureau, et toisant la salle, pendue à ses lèvres, s'exclama :

— Nous y voilà ! Comme vous le savez aujourd'hui nous allons savoir qui passe et qui redouble, et vous savez que l'on récolte que ce que l'on sème.

A ces mots, les quarante deux élèves se cramponnèrent à leurs chaises et prièrent pour que la colère du maître ne s'abatte pas sur eux. Tous savaient ce que ces phrases signifiaient, ils scrutèrent attentivement M Fatnaoui, il plissa nerveusement ses petits yeux,ce regard sombre et pervers tous savaient le détecter, il tendit lentement sa main boudinée, et énergiquement se saisit du fouet, d'un bond il se leva entraînant son gros derrière flasque et son ventre mouvant :

— M. Ibrahimi, levez vous et venez. Ordonna - il.

— Oui maître. Répondit Said.

Said s'avança d'un pas lent, les bras ballants, sa veste deux fois trop grande aux coudes usés, son pantalon de survêtement troué et maintes fois reprisé, il ressemblait à un pantin désarticulé, dans ses vêtements on devinait la pauvreté et la misère des bidonvilles dont il était issu Il fit face au maître, ses yeux fixant le bout de ses chaussures en caoutchouc, lui tendit ses mains crasseuses aux ongles sales. M Fatnaoui s'énerva alors. d'un geste brusque, il le poussa de l'estrade, les yeux exorbités il hurla :

— va t'allonger sur la première table !

Leila qui était assise là, se leva rapidement laissant la place à Saïd, qui s'allongea sur le dos, offrants ainsi ses pieds nus qui empestait à M Fatnoui qui ne sembla nullement incommodé par l'odeur nauséabonde, levant d'un coup sec son fouet, il se mit à le fouetter en comptant les coups, et puisque Said était le quarante deuxième, il reçut quarante deux coups. Said serrait les dents, ne laissant échapper que quelques gémissements à peine perceptibles. M Fatnaoui agacé, rassasié lança :

— Tu peux aller te rasseoir.

Said, les pieds en sang, se leva nonchalamment, les yeux rivés sur le zellige, enfila ses bottes et se dirigea tranquillement vers sa chaise entraînant dans son sillage cette odeur d'&Mac254;uf pourri qui souleva le c&Mac254;ur de ses camarades.

Le maître que l'effluve pénétra enfin alla ouvrir la fenêtre il se retourna vers les élèves et comme muni d'un radar il toisa la salle et tel un animal choisit sa proie.

— M Bahri, vous pensez quoi de votre année ?

— Je ne sais pas monsieur, je crois que j'ai fait de mon mieux, rétorqua Karim.

— Venez me voir ! ordonna le maître d'un ton sec

Et comme Said, il reçut ses coups de fouet.

Tout l'après midi, on entendit les cris déchirants retentir dans la cour déserte. Mais cela était monnaie courante et n'émouvait personne, le maître avait tous les droits sur ses élèves et l'éducation passait par la correction.

Il était seize heures lorsque vînt le tour de Leila, elle savait qu'un fois de plus, elle serait première, n'avait-elle pas passé ses journées enfermée dans son jardin à l'ombre de l'abricotier à bûcher ses devoirs, n'avait-elle pas maintes et maintes fois supplié son frère aîné Momo de lui faire réciter les versets du coran ?

Elle était assise au premier rang, attendant sagement, grinçant des dents à chaque coup de fouet ou de bâton, le regard triste, les lèvres pincées dans une grimace de terreur, son visage rond renfrogné.

Un calme pesant régnait dans la salle, un air brûlant s'y engouffrait, et dans la cour, même les piafs d'ordinaire si joyeux s'étaient tues, et soudain, le bourdonnement d'une mouche assommée par la chaleur vînt perturber cet état de torpeur, Leila que cet intrus amusa esquissa un sourire oubliant même M. Fatnaoui et ses satanées notes.

Ce dernier était assis, les jambes croisées, se tordant les mains, se les frottant énergiquement, il semblait absorbé par ce qu'il lisait dans son classeur, et brusquement, il leva ses yeux en direction de Leila, un petit ricanement d'hyène s'éleva, rompant ces instants de répit et d'attente.

— Ma chère Leila, vous me décevez énormément, vous avez eu dix à tous vos examens et en dictée un neuf ! vous ne savez pas écrire « exonérer », alors venez au tableau, nous allons vérifier .

Leila, la tête baissée, se dirigea vers le tableau, elle était toute menue dans sa petite robe à carreau, son visage était éclairé par une cascade de cheveux châtains tenus négligemment en couettes, elle fit face au maître sans oser le regarder et attendit immobile.

— Maintenant, tu vas m'écrire au tableau : exonérer.

Leila s'exécuta aussitôt.

— Alors pourquoi sur ton cahier tu as mis : e. x.c.o.n.e.r.e.r ?

— Je ne sais pas, monsieur, j'ai pas fait attention

— Eh! bien, la prochaine fois tu réfléchiras un peu plus avant d'écrire des bêtises et afin que tu

T'en souviennes- tu seras battue comme tes camarades.

— Et ne crois pas que tu es meilleure que tes camarades, car même les meilleurs ne le seront

jamais, rajouta- il l'air satisfait.

Leila, lui tendit alors ses petites mains crispées et pendant que les coups de bâton s'abattaient, elle se concentrait pour ne rien laisser percevoir, pas une grimace ; pas un son ne devait émaner, elle était hors d'elle, hors de son corps, loin de sa classe, son corps, elle savait le contrôler, elle avait appris à s'en échapper lorsqu'il avait mal, la douleur on la ressent lorsqu'on est là, elle n'était plus là.

— Même pas mal ! pensait-elle.

Dehors, des bruits de pas, et soudain la sonnerie retentît dans un fracas effroyable.



Les élèves rangèrent méthodiquement leurs affaires, saluèrent le maître et quittèrent en rang la classe.

A peine avaient-ils franchi le grand portail en fer forgé que les rires fusèrent, un brouhaha indescriptible remplaça bien vite le calme et l'ordre imposé en classe.

Les visages hilares, les yeux brillants, des cris de joie, des cris de libération. Leurs vêtements de toutes les couleurs reflétaient la pauvreté mais leurs sourires et leur bonheur semblaient intacts et qu'importaient les coups de fouet ? la misère et les douleurs ?

L'insouciance et le bonheur des enfants étaient intactes, cela rien ni personne ne pouvait le leur enlever. Et tous en ch&Mac254;ur ils s'écrièrent :

- c'est les vacances ! Vivent les vacances ! Vive les vacances !

Ils se mirent à courir le long de la route défoncée bordée de cèdres, en s'interpellant, sifflant, évitant adroitement les charrettes surannées et les étals colorées des épiciers.

Leila, les regarda s'éloigner, se faufilant dans la densité de la foule, euphoriques, elle salua sa camarade Hind, et eut soudain un pincement au c&Mac254;ur, son regard s'assombrit ; Elle devrait être heureuse comme eux, fuir au plus vite cette école, fuir M Fatnaoui, se hâter d'aller annoncer la nouvelle de son passage en CE2, mais une indescriptible angoisse s'empara d'elle car l'école, elle connaissait ses lois, ses règles, elle n'en avait pas peur. Mais le vide ?

Un homme en djellaba à la barbe blanche hérissée, tenant un bouquet de menthe fraîche à la main, la bouscula. elle sursauta, émergeant soudain de ses sombres pensées, réajusta son cartable de cuir sur son dos et arbora un sourire radieux :

— Je passe en CE1, je suis première, maman va être fière de moi.

Et comme emporté par un élan de joie, elle se mit à courir à travers les étroites ruelles bordées d'échoppes.

Assis à même le sol, quelques gamins défroqués, ciselaient des plateaux en cuivre, un peu plus loin d'autres encore cousaient avec précision des morceaux de tissu multicolores avec en fond sonore, de la musique reggae. Errant ainsi dans les ruelles en terre battue de Salé, elle était emportée dans l'agitation des places grouillantes de monde, des piétons marchaient sur la chaussée, des vélos et des cyclomoteurs roulaient à contre sens, des taxis grillaient les feux rouges, le bruit des Klaxons assourdissants.

Elle se dirigeait alors vers la place du souk lorsqu'une odeur de merguez vint lui chatouiller les narines, en se retournant, elle vit une échoppe ambulante chargée de brochettes, de merguez et de kefté, elle respira un grand coup comme pour mieux s'en imprégner, fit un pas en avant, et s'arrêta net ; des amandes grillées et des abricots majestueux étalés sur une charrette, alanguis, dorés, offerts aux rayons du soleil, ils semblaient la narguer.

Elle détourna le regard de ces étalages indécents et fît demi- tour, dépitée et presque rassasiée par les différentes odeurs, elle bifurqua traversa la place Jamal, longea la rue Mohammed 5 aux hauts murs blancs, aux portes en cèdre ornées de gros clous et mains en bronze. Elle devait se hâter de quitter la ville et ses tentations, toutes ces belles choses offertes à ses yeux. La médina, ses couleurs chatoyantes, ses habitants et leur accent bourgeois, leur manie de bien se tenir, de bien parler, de bien s'habiller, elle aurait voulu être une slaouie elle aussi, porter des vêtements neufs et surtout avoir cet accent si particulier, si distinctif, dire MAMA et non MOUI, être élégante comme eux, mais Leila habitait de l'autre côté. Pour aller chez elle, il lui fallait traverser les bidonvilles de Tabriquet.

Elle eut un profond soupir en pensant qu'elle quittait Salé, que durant deux mois elle deviendrait une nue pied, en quittant la médina elle eut l'impression de quitter le monde du savoir et du modernisme pour se plonger dans celui de l'ignorance et du traditionalisme, mais c'était son monde et c'était là que ceux qu'elle aimait vivaient.

Il était dix-sept heures lorsqu'une douce mélodie s'éleva couvrant les bidonvilles et la ville, les unissant fraternellement ; C'était le muezzin qui du haut du minaret appelait à la prière. Leila fut pénétrée par un sentiment de paix et de quiétude, ce chant avait le pouvoir étrange de faire naître en elle une sensation de quiétude, elle restait immobile, comme hypnotisée, les paroles du muezzin elle les sentait couler dans ses veines, elles l'englobaient tout entière dans un cocon d'amour. Lorsque le calme retomba, elle émergea de cet état de torpeur si doux, et se mit à courir se souvenant brusquement qu'elle devait annoncer la nouvelle de sa réussite, elle traversa Tabriquet et ses tristes abris en tôle, univers soudain privé de couleurs peuplé de dés&Mac254;uvrés aux visages grimaçants,

Leila n'aimait pas trop s'attarder à Tabriquet. Ces bidonvilles, sa famille y avait pourtant séjourné.

Ses parents avaient fui la misère et la sécheresse de Sehoul, venant tenter leur chance à la ville, ils avaient séjourné des années auparavant dans une baraque en tôle parmi les plus déshérités et d'ailleurs un grand nombre de sa famille vivait encore là bas dans les décombres et la misère. La pauvreté, elle connaissait. Mais la misère est supportable et banale lorsqu'elle est vécue dans la plus belle des dignités et puis comment savoir si on est pauvre ou riche si de comparaison point il n'y a ? Et en réalité, elle n'a jamais su dans quel bord elle se trouvait, celui des pauvres ou celui des riches. Et qu'importait l'endroit pourvu qu'on y trouva la paix et l'amour, ces bidonvilles abritaient aussi des gens que le contentement habitait, des gens heureux du peu qu'ils possédaient, des gens heureux de vivre tout simplement.

Le ciel était bleu, d'un bleu terne, un nuage de poussière opaque s'éleva, Leila marchait le long des cyprès accablée par la canicule, épuisée, elle traversa la route séparant Tabriquet de chez elle, et pénétra enfin à Hay la cigogne, son oasis au milieu des douars miséreux et de la ville asphyxiée. Madame Benbarek sortait de chez le petit épicier, elle tenait à la main un tajine qu'elle exhibait fièrement, Leila la salua poliment mais cette dernière sembla l'ignorer. Leila vexée continua son chemin, sur les dallages, à l'ombre du vieux figuier, Fatima et Ouarda discutaient autour d'un verre de thé, lorsque Leila passa devant elles, un calme se fit aussitôt, elles la regardèrent attentivement elles semblaient avoir pitié d'elle car elles baissèrent les yeux de façon étrange. Leila les entendit chuchoter :

— Pauvre petite !

— Elle est tellement mignonne, elle ne mérite pas ça !

Leila perplexe et inquiète sentit son c&Mac254;ur se serrer, une angoisse, une violente angoisse s'empara d'elle. Pourquoi la regardait- on ainsi ? Pourquoi leur faisait elle pitié ? Elle venait pourtant d'obtenir les meilleures notes de toute sa classe, elle allait passer en CE2.

— Peu m'importe ce qu'elles peuvent penser, après tout maman a toujours dit que ces deux là étaient des pimbêches, elles passent leurs journées assises là à critiquer et médire les autres.

Elle fit mine de les ignorer et marcha droit devant elle.

le long des jardins verdoyants, une dizaine d'enfant étaient absorbée par une partie de billes, soudain ils se retournèrent, on aurait cru que tous l'attendaient, lorsqu'elle arriva à leur hauteur, ils s'écrièrent:

— du lait, du lait, du lait frais.

Leila se demanda quelle mouche les avaient piqués, pourquoi ces mots ?

Un groupe d'adolescents accoudés aux murs des maisons se mirent à la siffler à leur tour en répétant la même phrase :

- du lait, du lait, buvez du lait, du lait frais.

Des rires, des sifflements, des cris fusaient ça et là, Hay la cigogne était en ébullition. la même phrase, les mêmes mots, les mêmes rires étranges, moqueurs fusaient dans Hay la cigogne résonnants comme des coups de cloche :

— Du lait, du lait, du lait frais.

— Du lait, du lait frais, venez acheter votre lait frais.

Leila sentait un malaise s'emparer d'elle, cette foule qui lui crache son venin sur la figure. On riait d'elle, on la montrait en pointant des doigts accusateurs, on la huait, la sifflait et même ses copines d'ordinaire si avenantes détournaient leurs regards ; certaines feignaient l'indifférence, d'autres s'étaient jointes aux garçons. Leila se sentit défaillir, elle regardait le seuil de sa maison et celui- ci pourtant à cent mètres lui parut étrangement à des kilomètres, elle aurait voulu devenir invisible, se fondre dans les feuillages des bougainvilliers, se dissiper dans l'air, disparaître dans les fissures des murs blancs, ces mots lui pénétraient dans les chaires, lui brûlaient le corps. Elle voudrait être invisible, aveugle et sourde.

— Lorsque la douleur est trop violente Leila, sors de ton corps, envole toi ! .

Son visage crispé jusqu'alors se détendit, un sentiment de paix l'envahit, le calme enfin dans sa tête. Elle releva la tête majestueusement, redressa son dos recourbé et se cambra fière et digne :

— Ils peuvent rire, se moquer et me siffler. Je ne les entends plus, je ne les vois plus. Ils peuvent même me jeter des pierres je ne les sentirais pas non plus. Je n'existe pas, je ne vois rien, je ne ressens rien.

Et telle un robot, elle avança lentement, pas à pas sans se soucier des rires qui l'accompagnaient,

Elle était hors de corps. Elle s'était envolée. Et tout en marchant vers sa maison elle se répétait sans cesse :

— Je ne vois rien, je n'entends rien, je ne suis pas là, je n'existe pas.

— Je n'ai rien fait. Finit-elle par grommeler d'une petite voix à peine perceptible.

Elle se mit alors à conter à voix basse les dalles de la rue en demi-cercle jusqu'à vingt, à la vingt- unième elle eut atteint sa maison et s'y précipita avec soulagement.

A peine eut-elle franchit la porte qu'elle croisât Hafida qui descendait de l'étage supérieur. Hafida était âgée de neuf ans, c'était la fille de leur propriétaire Salka. Un air glacial pénétra soudain Leila et elle se demanda si Hafida savait, si elle la méprisait elle aussi

— Elle est étrange, elle a un drôle de regard elle aussi, pensa Leila en la voyant détourner son regard furtivement, gênée et pressée.

Et tel un petit chien qui venait soudain de réaliser qu'il avait commis une grosse bêtise, elle baissa les yeux prise d'un vertige.

-Pas elle ! Non, pas elle !

Leila avait toujours eu une grande admiration pour cette famille aux m&Mac254;urs conventionnelles et irréprochables, elle se souvînt de ses journées passées « en haut »chez eux, Hafida et sa famille avaient la peau noire, ils descendaient de la tribu des « GNAOUIS » chez eux chaque heure était réglée et pensée ; le matin dès le réveil, le petit déjeuner était servi, café au lait, marmelade d'orange, pain frais préparé au préalable par Fatima, la fille aînée, c'était une institution immuable. Autour de la table, un silence trônait, seul venait parfois perturber cette douce quiétude la vielle tortue « Monika.

La famille de Hafida était pour elle un exemple d'unité et de rigueur. Chez eux, elle se sentait intégrée. Ce que Leila enviait le plus à Hafida c'était cette complicité et cet amour ambiant au sein de sa famille.

Le seul point sur lequel Leila et Hafida étaient à égalité était leur niveau scolaire, mais cela ne suffisait plus, ne suffisait pas.

Désormais Hafida ne l'inviterait plus, elle ne souffrirait plus, Hafida savait elle aussi, tout le monde savait, les voisins, les enfants, les adolescents, tout le monde savait et personne ne l'aimerait plus.

Elle serait pestiférée, mise à l'écart et montrée du doigt, les gens lui jetteraient des pierres si elle venait à sortir, son jardin allait lui manquer. L'ombre de son abricotier ne la recouvrirait plus jamais, les papillons multicolores ne déploieraient plus jamais leurs ailes à son apparition, jonquilles ne lui offriraient plus jamais leurs embaumeurs.

A présent tout le monde connaissait le secret.



« Deuxième chapitre »

NORA


Ma vie ce jour là a changé. J'ai toujours su ce qui se passait, ce qui se tramait et se manigançait avec mon approbation involontaire ; oui, j'en avais été complice, j'ai toujours su, toujours compris et assimile cette réalité dans laquelle j'étais intégrée, lucide et aveugle, soumise et rebelle, je suivais parce que je devais suivre, j'étais là dans les profondeurs et les abîmes, engloutie, digérée par la nuit, terrible nuit qui dans sa folie me voilait et m'enveloppait de son linceul noir et décousu. Je fermais les yeux et m'imaginais dans un univers empli de fleurs et de soie, je fermais les yeux et m'envolais pour me fondre aux nuages, j'étais un nuage, j'étais une fleur, j'étais tout ce qui est ailleurs et surtout pas ici, cet univers dans lequel on me jetait innocente et pure, ce monde qu'on m'imposait en bloc, sans savoir si je désirais l'intégrer, son monde notre monde, leur monde, celui dont on me montrait les dérives et les vices, je pouvais voir, comprendre écouter mais jamais poser de question,, feindre l'innocence, mais comment rester innocent lorsque la dure réalité vous est envoyée telle une bombe dans la figure, comment rester moi ? Comment rester Leila, petite fille âgée de huit ans ?

Je me suis tue, j'ai cessé d'être une enfant, j'ai cessé de réfléchir, cessé d'avoir soif de vie et de découverte. Qu'aurais-je pu découvrir qui valait la peine ? Qu'aurais-je pu connaître de cette vie qu'on me montrait et me cachait ? J'étais là mais je devais me faire invisible, ne pas déranger, ne pas gêner, se fondre aux murs et se confondre à elle. Elle, celle qui m'avait désignée complice muette, complice en pierre et roc, complice malgré moi. Elle, cette femme paumée qui était ma mère.

Je la suivais et pour ne pas la blesser je me taisais. Pour ne pas me blesser, je taisais ma douleur. j'avais choisi le silence pour défense, l'aveuglement pour protection, je me suis fabriquée une prison dans laquelle je me réfugiais, je me suis bâti un monde dans lequel je devenais tour à tour spectateur et acteur. Avec le temps, le silence était devenu mon ami, mon unique ami, les mots étaient devenus mon ennemi. La curiosité je la savais bannie ou pire ; punie.

Vous vous demandez : Mais qu'est-ce que cette histoire de « lait frais » ?

Pour comprendre mon histoire, l'histoire de Leila vous devez avant tout avoir un esprit vierge de tout jugement, avoir une capacité de compréhension et garder en esprit que mon histoire est celle d'une culture lointaine, singulière, d'un peuple ou femme et homme sont des entités distantes et étrangères l'une à l'autre. Alors vous aurez appris que les apparences sont souvent trompeuses. L'islam et la femme incompatibles sinon contraires.

Je n'écris pas pour blâmer ou pour excuser, je ne cherche pas à faire d'un cas une généralité. J'écris pour que la lumière soit faite sur une réalités ; Ma réalité, celle d'une culture où les femmes sont opprimées, celle d'une religion où il n'y a pas d'égalité. J'ai longtemps cru qu'avoir la foi me dispenserait de réfléchir. Réfléchir c'est blasphémer, aller en enfer. M'avait-on dit un jour.

Mais si l'enfer était ce je vies sur terre, quel autre mieux que celui- ci brûlera mes chaires ?

Et combien même mon corps serait carbonisé en enfer parce que j'aurais osé avoir mon propre jugement sur les principes établis qu'on m'a inculqué, je sais que les brûlures occasionnées, les souffrances de mes chaires endolories, l'odeur de mes peaux cramoisies, les hurlements que je pousserais n'atteindront jamais dans leur intensité et dans leur violence désespérée tout ce que mon âme a subi.

A présent, Leila veut parler. Leila refait surface à travers mes écrits et sa voix longtemps retenue explose, et le silence son ami d'antan, elle l'a déchiré.

Je suis Leila, je suis une petite enfant des décombres de la vie. Me cacher derrière elle pour raconter ma vie ? Ou briser mes chaînes et dire JE ? Je me cache derrière elle pour supporter ce qu'elle a à dire, je ne suis pas lâche, je n'ai pas peur, après réflexion j'ai pris conscience que Leila ne pouvait plus, que Leila n'en pouvait plus, porter en elle les non- dits et les blessures, porter en elle le poids des hontes enfouies, il m'est apparu comme une évidence de lui tendre aujourd'hui la main, de lui porter secours et surtout de ne plus la cacher en moi, Leila longtemps bâillonnée, cachée comme une honte, une tare, Leila ma douleur pansée en surface, son sang glacé dans mes veines, le gel qui envahi son corps et son âme et pétrifie ses membres tôt au tard glacera ma mémoire et mes pensées.

Hanane, ma petite s&Mac254;ur chérie, tu as été choquée par ce que j'ai écrit, tu découvrais un passé longtemps enterré, une gifle tu as reçu et j'en ai été attristée, comment aurais-je pu savoir que mon histoire, NOTRE HISTOIRE t'étais inconnue, je pensais que tout comme moi tu savais mais que tout comme moi, tu avais fermé les yeux et t'étais tu. J'ai pensé alors que mieux vaudrait continuer à taire et à arranger la vérité. Pour toi, j'ai même voulu changer la réalité, remodeler la vérité, remanier notre destinée. Petite Hanane, malgré l'amour que j'ai pour toi, et après de longues et interminables journées de réflexion je suis incapable de refaire ou de changer le cours de la vie,je n'ai qu'un seul et unique pouvoir, celui de te raconter mon histoire selon le point de vue de Leila, Leila ou moi si tu préfère.

Je ne cherche pas à expliquer ou à pardonner, je ne veux pas me faire passer pour une victime ou me faire plaindre, je ne demande pas à ce qu'on me comprenne ou à ce qu'on la comprenne. Il y est des vérités qui si elles sont tues finissent par germer et vous infecter tel un poison elles vous se distillent dans nos veines et insidieusement elles gagnent nos membres et nos paralysent jusqu'à l'âme, si on ne les expulsent pas elles nous rangent jusqu'aux os et se distillent dans nos veines. Fermer les yeux, j'ai essayé oh ! Si tu savais combien le noir est affreux, combien la pénombre est terrible.

Enfouir, se taire, et se voiler les yeux, c'est ce qui m'a aveuglé et brûlé la chair jusqu'à la pétrification.

Aimer c'est se dévoiler, se dévoiler c'est ne pas mentir, atteindre la vérité c'est renaître, renaître c'est se purifier, et pour se purifier, il faut cracher ce poison, ce venin, alors si pour vivre pure il me faut dire, je dirai, je sortir cette immense boule de haine et de violence qui m'étrangle et même vomie elle me poursuit.

Si se taire peut épargner la petite vie que chacun a tenté de construire, si se voiler la face et faire comme si tout était normal c'est se préserver. Alors pourquoi la nuit je ne peux dormir ? Alors pourquoi cette méfiance en la nature humaine et pourquoi ai-je cet immense besoin d'être rassurée, dis- moi est- ce que toi tu es enveloppée dans ce drap de soie, est- ce que tu ris et est- ce que tu connais l'insouciance ?

J'ai pendant des années cru que notre destin n'était pas écrit, que chacun avait le pouvoir de faire de sa vie ce que bon lui semble, l'écrire à sa manière et la remanier selon ses désires, j'ai tout comme toi et comme les autres fabriqué un coffre fort dans lequel j'ai soigneusement et méthodiquement rangé mes souvenirs, j'ai trié par ordres et mis dans des cases les plus douloureux les plus lourds à porté, il paraît que notre esprit est capable de tous les miracles et j'ai pensé qu'en cadenassant toutes ces ordures puantes pour Leila il allait les effacer et les anéantir, on dit bien que le temps guérit de tout !

Non ! Le temps ne guérit pas. L'esprit aussi fort soit-il n'efface pas.

Tôt où tard les non-dits ressurgissent et vous bouffent tel un ogre longtemps enfermée, longtemps gardé en prison. Petite s&Mac254;ur, atteindre la plénitude c'est s'avouer la vérité même si pour cela il faut se faire violence et se racler les tripes, pleurer où se maudire d'avoir été si faible, mais saches qu'être faible ce n'est qu' être jeune et aveugle.

Des claques il faut s'en prendre afin de comprendre, comprendre c'est prendre conscience que la vérité est libératrice et seulement à ce moment, tu et je pourrais enfin vivre. Alors si pour vivre il faut faire mal, j'opte pour cette dernière idée. Si tu sens le souffle de la vie s'insinuer en toi et que tu es fin prête à le happer, prépare--toi à recevoir un choc, tu pleureras et tu sentiras les ténèbres t'engloutir, tu me maudiras sûrement de te receler ces choses longtemps camouflées et tues, tu ne dormiras peut- être plus et le monde entier te paraîtra injuste, l'enfer tu côtoieras, mais à la fin du voyage tu me remercieras ; Alors si tu te sens prête suis-moi, sinon ici arrête-toi. . je ne sais pas exactement comment cela se passe mais je suis sure que vous allez adorer!
pour la suite de l'histoire, il va falloir attendre!

de la part de l'écrivaine émérite.


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